Laurent Mauvignier (2009)

08.10
2009

Ce mercredi 7 octobre 2009, au premier étage de sa librairie Les Temps modernes, Catherine Mouchard-Zay a accueilli Laurent Mauvignier à l’occasion de la sortie de son roman Des hommes. Après l’avoir invité à lire sa citation de Genet, le bal des questions a pu commencer :

Pourquoi cette citation de Genet en ouverture ?

La guerre d’Algérie vue par Genet a inspiré beaucoup d’auteurs. Cette citation me paraissait refléter complètement ce que j’avais voulu exprimer dans ce roman.


Pourquoi le titre Des hommes ?

Avant d’être un roman sur la guerre d’Algérie, c’est surtout un roman sur la mémoire. J’ai voulu mettre en évidence l’ignorance d’une génération partant dans un pays dont elle ignore l’histoire. Comme pour les poilus, on disait à ces appelés qu’ils allaient devenir des hommes…

D’où vous est venue l’idée de ce roman ?

L’idée est venue avec le désir d’écrire, avec les photos d’Algérie que j’ai vues, ramenées par mon père. Il n’y a pas eu de discours dessus, donc je n’avais pas pu poser de question.
Je ne l’ai pas écrit tout de suite, j’ai attendu d’être prêt techniquement et psychologiquement pour me lancer. Je me sentais d’abord incapable d’assumer ce livre en France. Il est très délicat de parler de l’Algérie. En évoquant les pieds noirs, les harkis, etc. j’avais toujours peur que l’on me tombe dessus.

Parlez-nous un peu de cette construction qui fait penser au théâtre…

Je voulais que mon roman s’écoule sur une journée. Car ce n’est pas un roman historique mais un roman sur le passé. La temporalité y est donc aussi importante que l’espace. De même j’ai voulu créer un contraste entre la France et l’Algérie en choisissant l’hiver et ses chutes de neige, en opposition avec le soleil et le sable. Le premier temps, c’est cette fête de famille, celle de l’anniversaire de Solange. On y fait la connaissance des deux personnages principaux, Rabut, le narrateur, et Feu de bois, un peu le clodo du coin, qui offre un cadeau à sa soeur Solange, ce qui va provoquer l’émoi de tout le village. En réaction, Feu de bois va finir par retourner sa colère contre l’Algérien invité au banquet, et sur sa famille. Dans le second temps, on repart 40 ans plus tôt avec les mêmes personnages.


***

Je me suis rendu compte que la plupart des romans français sur l’Algérie étaient mauvais. Pourquoi ? Parce qu’ils voulaient tout expliquer, donner leur opinion, etc… Au contraire, les films américains sur le Vietnam sont plutôt bien faits parce que tout simplement ils ne commentent pas la guerre, mais ils la font vivre au travers de personnages. Dans Voyage au bout de l’enfer, par exemple, la première heure du film nous montre un mariage, à laquelle succèdent trois quart d’heure d’hyper – violence où les personnages sont parachutés en pleine guerre sans rien comprendre. Je voulais que l’Algérie ressorte comme un moment-clé, comme un révélateur, comme une photo, sans narrateur, mais bien après le début du roman.

***

Avec cette construction, le personnage de Feu de bois va retrouver son prénom à rebours. C’est un peu comme quand vous rencontrez quelqu’un. Au fur et à mesure que vous apprenez à le connaître et qu’il vous raconte des bribes de sa vie, vous comprenez son attitude de mieux en mieux.

Ecrire, comme vivre, c’est un peu comme un tressage, des coïncidences, des choix,.. .
Pour moi, écrire un roman, ce n’est pas donner des réponses, c’est poser des questions. Il faut pour cela que la fin porte ce sentiment d’inachèvement.

Les deux personnages principaux sont un peu les deux facettes d’une même personne. Pour Bout de feu, contrairement à Rabut, le passé est impossible à surmonter.

Vous êtes-vous exprimé dans ce roman comme vous vouliez le faire ?

C’est encore une surprise car quand on a fantasmé un objet, c’est toujours un peu particulier quand il est là, terminé. Et il y a toujours une petite déception, car on a toujours l’espoir qu’un livre puisse transformer le monde.
Mais j’ai voulu écrire un roman sur le silence, sur le non-dialogue entre ces personnages sur un événement – tabou, sur toutes les guerres. Et je pense que c’est bien ce qui ressort.

Un homme dans l’assistance : Il y a du silence car quand on revient, la guerre a été vécue comme un traumatisme, elle a été vécue comme un viol. On ne peut plus, on ne veut plus en parler. On veut juste pouvoir se reconstruire. On veut revivre.

Une autre femme dans l’assistance : C’est juste. Et à chaque guerre on observe toujours la même chose : il y a ceux qui ne veulent ou ne peuvent pas en parler.

Une seconde femme : De même, il y a aussi ceux qui ne veulent pas entendre.

Mais on ne parle pas comme cela, ex nihilo, surtout de choses aussi dures. C’est aussi que des questions ne sont pas posées, qu’aucun contexte n’est vraiment créé pour libérer la parole.

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