La morale anarchiste ** de Pierre Kropotkine (1889)

24.05
2010

« Fais aux autres ce que tu voudrais qu’ils te fassent dans les mêmes circonstances. »

En 1889, à la publication de La Morale anarchiste, Pierre Kropotkine, ce prince issu de la très haute noblesse russe, vit en Angleterre, après avoir été emprisonné trois ans en France. Renonçant à une brillante carrière militaire, il s’est en effet tourné vers les mathématiques et la géographie, mais surtout il a adhéré à l’AIT (l’Association internationale des travailleurs), mené une vie de militant anarchiste, a déjà tâté de la prison en Russe, dont il s’est évadé, et a côtoyé d’autres anarchistes, comme Elisée Reclus, géographe lui aussi.

Dans cet essai, Kropotkine s’attache à combattre les préjugés qui tapissent le fondement d’une éducation basée sur la terreur. Dès l’enfance,  en effet, on incite la jeunesse russe à la vertu, à obéir aux pratiques religieuses en nous menaçant sinon des tourments de l’enfer, et on nous fait aimer les forces de l’ordre et la justice en l’effrayant avec les excès des Révolutionnaires sanguinaires. Et quand celle-ci se débarrasse de ces principes, c’est en adoptant la philosophie anarchiste :

« Ne se courber devant aucune autorité, si respectée qu’elle soit ; n’accepter aucun principe, tant qu’il n’est pas établi par la raison. » (p. 14)

Qu’est-ce qui gouverne les actes réfléchis de l’homme, poursuit-il, si ce n’est la recherche du plaisir ? Il en va ainsi de l’alcoolisme où « un tel se saoule et se réduit chaque jour à l’état de brute, parce qu’il cherche dans le vin l’excitation nerveuse qu’il ne trouve pas dans son système nerveux. Tel autre (…) renonce au vin (…) pour conserver la fraîcheur de la pensée et la plénitude de ses forces, afin de pouvoir goûter d’autres plaisirs qu’il préfère à ceux du vin. » (p. 20)

Pour Kropotkine, « les conceptions du bien et du mal sont identiques chez l’homme et chez les animaux. » Il argumente en prenant comme exemple assez surprenant dans un essai de morale, si on ne le savait naturaliste, les fourmis, les marmottes, les moralistes chrétiens ou athées, pour qui ce qui est bon est ce qui est utile pour la préservation de la race, et non de l’individu, et ce qui est mauvais lui est nuisible.

Aussi préfère-t-il à la morale chrétienne « Ne fais pas aux autres ce que tu ne veux pas qu’on te fasse à toi. » cette moralité qui lui est supérieure : « Fais aux autres ce que tu voudrais qu’ils te fassent dans les mêmes circonstances. », et cette autre « Le bonheur de chacun est intimement lié au bonheur de tous ceux qui l’entourent » (p. 73)

Ainsi notre degré d’empathie envers les autres, notre sentiment de sympathie, notre pouvoir d’imaginer ce que peut ressentir l’autre, explique presque tous les sentiments moraux. Cela induit naturellement le respect de l’individu.

A l’échelle d’une race entière, animale ou humaine, elle recouvre la notion de solidarité. Aussi a-t-elle une part infiniment plus grande dans l’évolution du monde animal que toutes les adaptations pouvant résulter d’une lutte entre individus pour l’acquisition d’avantages personnels.

Au contraire, place libre aux passions ! Ainsi du sentiment moral du devoir qui n’est rien d’autre que la conscience de ce qu’on est capable de faire, de ce que l’on a le devoir de faire, une surabondance de vie qui demande à s’exercer, à se donner. De même que la plante fleurit, s’épanouit, même si elle doit mourir ensuite, la sève, la force monte en l’être humain qui ne vit que pour la dépenser.

« Déborde d’énergie passionnelle et intellectuelle – et tu déverseras sur les autres

ton intelligence, ton amour, ta force d’action ! » p. 67

Car, « pour être réellement féconde, la vie doit l’être en intelligence, en sentiment et en volonté à la fois. Mais alors, cette fécondité dans toutes les directions, c’est la vie : la seule chose qui mérite ce nom. Pour un moment de cette vie, ceux qui l’ont entrevue donnent des années d’existence végétative. Sans cette vie débordante, on n’est qu’un vieillard avant l’âge, un impuissant, une plante qui se dessèche sans jamais avoir fleuri. » (p. 69-70)

Après Stirner, Proudhon, Bakounine et Reclus, voici une note de lecture de cet autre grand libertaire, prince russe qui prôna une philosophie anarchiste. Il dénonce ici toute forme d’autorité, qu’elle soit religieuse ou politique, même communiste ou socialiste, puisqu’à une tyrannie elle veut en substituer une autre. De même, il dépasse les morales bouddhistes et judéo-chrétiennes pour atteindre une morale supérieure fondée sur le plaisir, l’entraide et la force créatrice, et non pas sur la crainte, la répression et la lutte pour l’acquisition d’avantages personnels, ce que nous vivons dans le système ultra-libéral actuel. En revanche, il ne recule pas devant le sang à verser s’il s’agit de renverser un gouvernement sans le remplacer. D’où sa réputation sulfureuse, en dépit de la moralité indiscutable de son discours.

Pour aller plus loin, les lectures ayant elles-mêmes inspiré cette réflexion :

-      Bernard de Mandeville, La Fable des abeilles (1713)

-      Charles Fourier, Nouveau Monde industriel et sociétaire (1829)

- Jean-Marie Guyau

Mille et une nuits, 2004. – 94 p.. – (n°447). – ISBN 978-2-842-05837-1 : 2,50 €.
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