Hervé Le Tellier (2007) : l’OULIPO

20.02
2007

La poésie, ça sert à quoi ?
L’écriture sous contrainte, l’exemple de l’OULIPO

Conférence ouverte à tous,
animée par
Hervé Le Tellier


Comment peut-il exister un rapport entre
la littérature et les mathématiques ?

Quand on raconte, on compte.

Als man erzählt, man zälhlt.

Quand on conte / compte, on raconte.

Il existe un vrai rapport dans toutes les langues entre le compte et le conte.

Avant, d’ailleurs, la notion de rythmique était très présente (Epopée de Gilgamesh, L’Illiade).
par ex. : les alexandrins – on se souvient beaucoup plus facilement des poèmes ; il est plus compliqué de se souvenir des poèmes en prose. Le comptage est quelque chose de très humain.

L’OULIPO n’est pas une école,
une seule manière d’écrire,
un mouvement,
mais un groupe de travail 35 membres qui s’est constitué dans les années 60 à partir d’un colloque autour de Queneau, morts (R. Queneau, I. Calvino,…) ou vivants : écrivains, mathématiciens, écrivains-mathématiciens, mathématiciens-écrivains, érudits de la langue, pataphysiciens.
Ils s’intéressent à la jonction qui peut exister entre les mathématiques et la littérature.
Ils se réunissent tous les mois entre français, anglais, américains, belges,… Ce ne sont pas des révolutionnaires de la langue.
Leur démarche d’écriture commune se place sous la contrainte.

Paul Fondel, président de l’OULIPO, se souvient d’une définition donnée par une petite fille de la poésie :

« La poésie, c’est quand ça revient à la ligne. »

S.L. : Foin du rythme, des rimes, des sonorités,… La description est ici purement formelle, mais a le mérite d’attirer l’attention, à défaut d’une définition introuvable. Que dire alors de la prose poétique…

Pour aborder l’écriture sous contrainte, Italo Calvino à Harvard avait travaillé sur le comment : légèreté, exactitude, consistance, les débuts et les fins, les thèmes,…
Hervé Le Tellier a proposé de travailler sur le pourquoi : « Jubilation », « Complicité », « immédiateté », « Continuité », « Appropriation »,«Ephémérité », « Fécondité », « Déguisement », « Goût du secret », « Correspondance », « À la limite », « Oralité ».

Quelques exemples d’écriture sous contrainte :

Jubilation

- translation substantivale :
reprendre la reprise anaphorique des 10 commandements et les faire suivre par exemple des 10 conseils à l’écrivain, des 10 conseils au lecteur. (S.L. : premier petit exercice que je vous avais proposé le mois dernier)

- chronopoème :
sonnet-poème mesuré
Le dormeur du val quand on le lit à voix haute dure 1 minute 10.
D’ailleurs, en chantant vous n’avez pas besoin de montre : la durée de la chanson est toujours exactement la même, avec 1% de marge d’erreur. Faites l’essai avec vos oeufs durs !
C’est ainsi que Jacques Jouet a composé 100 mètres qui dure exactement 9 secondes 43, le temps d’un cent mètres.

Complicité

…. la quoi déjà ?
Connivence entre le lecteur et l’écrivain :
ex. : Faites l’amour pas la quoi déjà ?
Amour, gloire et quoi déjà ?
Il peut s’agit de souvenirs, de nostalgie
La mémoire collective, l’émotion commune peut disparaître. L’auteur la réveille.

ex. : Je me souviens…
SEI SHONAGON dans Notes de chevet (Gallimard) énoncent les 6 choses qui l’émeuvent : des moineaux qui nourrissent leurs petits, des enfants qui jouent, un bel homme qu’on croise,… créant un alignement de choses qui parlent au lecteur.

Immédiateté

Dans le sonnet Périphériques, Robert Desnos use d’un procédé d’invention pour interroger les expressions usitées, cuites, usées.
ex. : Tuer la poule aux oeufs d’or = détruire sottement une affaire
Il invente en reliant deux expressions : Tuer la poule dans le plat et invente un troisième sens.

Cela peut aussi faire disparaître un mot, par exemple ciel, qu’on devine en filigrane.

Continuité

- Transposer un discours de Sarko en vieux français.

- La sextine fut inventée par un troubadour. Elle fait apparaître des mots-rimes. Elle crée une mélodie du mot qui revient régulièrement.

- jouer avec des mots étrangers entrant dans les phrases.

Fécondité

C’est par exemple utiliser dans un poème sur les 26 lettres qui composent l’alphabet les 11 seules lettres de son nom et de son prénom (S.L : 12 pour moi).
ex. : Songe à moi comme le lierre songe à la mésange.
Pourtant le lierre est inanimé, et la mésange animée. Le bon sens voudrait que l’on inverse… Ce qui est impossible car cela aurait donné « au lierre », le « u » étant interdit à l’auteur (absent de ses nom-prénom) !

Cette même contrainte s’exerce dans le lipogramme, dont La disparition de Pérec est l’exemple le plus connu.

Déguisement

Cultiver le goût du secret :
Quand il danse sur son futon, il rêve en japonais. »

Correspondance

Deux poèmes se mélangent.

A la limite

Poème-lettre composé uniquement de la ponctuation
Un poème avec une seule lettre, t
Un poème avec un seul mot, fenouil

Oralité

Sans lecture orale, le texte n’a aucun sens.

On n’atteint jamais avec le signifiant le signifié du monde.
Réel > Langage

On ne voit pas le même ciel, on ne voit pas le même bleu quand on dit le ciel bleu.

A vous maintenant :

Consigne d’écriture sous contrainte ce mois-ci

Notes prises lors de sa conférence à Orléans en février 2007

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