Extrêmement fort et incroyablement près *** de Jonathan Safran Foer (Etats-Unis, 2005)

03.03
2007

Cette veille du 11 septembre 2001, Oskar, âgé de 9 ans, ne le sait pas, pour lui, cette soirée ressemble à toutes les autres, mais c’est pourtant la dernière où il entendra son père lui raconter une histoire, la dernière où il verra son père. Un an après, Oskar trouve une clé dans une enveloppe où est griffonné le nom « Black », cette dernière elle-même cachée au fond d’un vase. Comme pour les derniers messages laissés sur le répondeur par son père, ce terrible matin, il décide de garder cette découverte pour lui, de n’en parler ni à sa mère, qui ne semble pas beaucoup pleurer son père puisqu’elle s’apprête déjà à le remplacer, ni à sa grand-mère qu’il adore, dont on apprend en filigrane son amour post-traumatique avec le petit-ami d’Ana, sa soeur, morte pendant les bombardements de Dresde. Il part donc, seul mais plein de ressources, frapper à la porte de tous les Black de New-York pour savoir quelle serrure cette clé ouvre et ce qu’elle lui permettra de découvrir sur son père…

Pouvoir faire son deuil, lorsqu’un parent a disparu dans des bombardements,  lorsqu’il n’y a pas eu d’enterrement, c’est difficile, voire impossible. C’est toute l’histoire de ce livre, ressentie sur deux modes différents : alors que le parcours plein d’originalité de ce petit garçon peu commun, jalonné de rencontres diverses et souvent enrichissantes, est essentiellement dialogué et illustré, son grand-père, au contraire, s’est tu, comme mort de l’intérieur, et ne s’exprime plus que par écrit, une main tatouée pour oui, une autre pour non, et un cahier qu’il feuillette pour indiquer sans cesse « je suis désolé ».

Pour décrire cet après-11 septembre, Jonathan Safran Foer a fait le choix d’un roman d’apprentissage, celui d’un enfant, un peu trop éveillé et intelligent peut-être, un surdoué, mais dont les points d’interrogations, les déductions et les trouvailles ingénieuses nous font sourire et nous aident à mieux digérer les épisodes tragiques narrés et les souffrances psychologiques endurées par chacun des personnages, même ceux rencontrés :

« Et si l’eau de la douche était traitée avec un produit chimique qui réagirait à une combinaison de choses, les battements du coeur, la température du corps, les ondes du cerveau, de manière à ce que la couleur de la peau change avec les humeurs ? Quand on serait extrêmement excité, la peau deviendrait verte, et si on était en colère, on deviendrait rouge, évidemment, d’une humeur de mer de Chine on virerait au marron, et quand on aurait le blues on deviendrait bleu.
Tout le monde saurait comment tout le monde se sent et on pourrait être plus attentionné les uns envers les autres. Parce qu’on ne voudrait jamais dire à une personne dont la peau serait violette qu’on lui en veut d’arriver en retard, exactement comme en rencontrant quelqu’un de rose on aurait envie de lui taper dans le dos en disant, « Félicitations ! ».
Une autre raison pour laquelle ce serait une bonne invention, c’est toutes les fois où on sait qu’on ressent très fort quelque chose mais on ne sait pas quoi (…)
«  (p. 211). (n. perso : une invention qui peut aussi se révéler ou pratique ou gênante, pour quelqu’un d’amoureux !).

Illustrations, mots et phrases cerclés de rouge, gribouillis, l’aspect purement formel du roman pourrait paraître original, mais a déjà été testé (La Maison des feuilles, autre roman américain, en avait tiré le maximum) ; de même qu’avait déjà été fait le choix de ce jeune narrateur au regard « naïf » et déformant de la réalité pour apporter une candeur rafraîchissante à un événement à forte résonnance dramatique ; le dénouement, enfin, avec la grand-mère me laisse à demi satisfaite.

Ce n’est donc pas pour son originalité que ce roman m’a plu, mais parce que cette lecture fut un régal à tout point de vue, m’offrant une véritable palette d’émotions toutes plus diverses les unes que les autres. Ce second roman de ce jeune auteur américain fait partie de ce qui nous arrive de meilleur parmi tout ce qui s’écrit actuellement aux Etats-Unis. Un auteur à suivre. D’ailleurs, du coup, il faudra que je lise son premier…

Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Jacqueline Huet et Jean-Pierre Carasso

Edition de l’Olivier, 2006 . – 424 p. :ill. en coul.. – ISBN : 2-87929-481-9 : 22 €.
Voir les 6 commentaires sur l’ancien blog
Partagez

Tags: , , , , , ,

Laisser un commentaire