Eloge de la marâtre *** de Mario Vargas Llosa (1988)

22.09
2005

Copyright Gallimard

Elogio de la madrastra, 1988 (Éloge de la marâtre, 1990)

Pour ses 40 ans, Dona Lucrecia trouve sur son oreiller une lettre attendrissante de son beau-fils Alfonso, un chérubin blond aux yeux bleus, qui promet à celle qui embellit ses jours et ses nuits d’être le premier de sa classe. Pour Dona Lucrecia, qui vient d’épouser en secondes noces son père, Don Rigoberto, c’est plus qu’un soulagement : avec son époux, elle craignait en effet de ne pas être acceptée par Alfonso. Elle le rejoint donc en chemise de nuit, presque nue,  dans sa chambre pour le remercier, passablement surprise par les embrassades comme amoureuses du jeune garçon, qui malgré elle produisent leur petit effet. Quand sa servante, Justiniana, lui apprend que le petit l’espionne depuis le toit dans son bain, elle cherche soudain à éloigner Alfonso par sa froideur. Mais quand, quelques jours plus tard, il la menace de son suicide, tel un amant déchu,  » (…) ce fut comme si au fond d’elle-même une digue avait soudain cédé et un torrent submergeait sa prudence et sa raison, pulvérisant des principes ancestraux qu’elle n’avait jamais mis en doute et même son instinct de conservation (…) elle l’embrassa et le caressa, libre d’entraves, se sentant autre et comme au cœur d’une tempête (…) Quand la bouche de l’enfant chercha la sienne, elle ne la lui refusa pas « …

Eloge de la marâtre est un roman érotique nous venant d’Amérique latine, écrit d’une des plus belles façons qui puisse être, sur l’un des sujets les plus osés qui soit en Occident : les amours entre un très jeune garçon et sa belle-mère, femme accomplie d’une quarantaine d’années.

Tout, dans ce roman, est écrit et décrit avec une magnifique sensualité : les amours de cette femme bien en chair de quarante ans avec cet enfant, mais aussi avec son mari, heureux de la trouver dans son lit chaque soir pour y jouir de sa croupe voluptueuse et de tout son corps. Ces amours trouvent sans cesse un écho dans des toiles célèbres européennes reproduites dans le roman, figuratives ou abstraites, de Jacob Jordaens, Diane au bain de François Boucher, Le Titien, Francis Bacon, Fernando de Szyszlo, Fra Angelico : l’histoire principale est ainsi entrecoupée par des chapitres projetant les protagonistes dans le décor d’une toile, y vivant une scène prophétique de voyeurisme, des relations sexuelles, ou y découvrant leur véritable visage.

Après le blason de la croupe, l’éloge des parties du corps les moins dignes : même la toilette intime de Don Rigoberto, hédoniste comblé, est évoquée de manière sensuelle et pleine d’humour, chacune des parties de son corps ayant particulièrement droit à son attention un soir par semaine, rituels avec force détails, ce qui ne laisse pas de nous faire sourire. Même sa défécation est pour lui une forme de jouissance, ce qui, pour Freud, pourrait le rapprocher de l’érotisme anal propre à l’enfant.

Avec sa nouvelle femme, Don Rigoberto redécouvre ainsi le plaisir des sens, tout comme la jeunesse d’Alfonso fait redoubler de désir de luxure Dona Lucrecia avec l’un et l’autre.

Enfin, je préfère taire ici le dénouement qui clôt la figure du monstre, et m’arrêter sur ce personnage central du chérubin qui questionne le lecteur : a-t-on raison de taxer la jeunesse (belle et pure) d’innocence ? Tout dans le roman interroge sur le degré d’innocence et de vice dont est capable cet enfant, décrit comme un petit angelot descendu des toiles. Le paraître reflète-t-il l’être ? La jeunesse n’est-elle que candeur et naïveté ? Ou stratégie et duplicité ?

Ou plutôt, pour reprendre les thèses de Freud, la sexualité infantile est-elle dénuée de tout tabou, contrairement à la sexualité adulte, soucieuse des bonnes moeurs et coutumes ? La sexualité infantile n’est-elle que jeu et plaisir sans conscience du mal ?

En tout cas, pour Mario Vargas Llosa, la sexualité infantile n’est pas une lubie freudienne, et l’adulte a certainement tendance à occulter ce dont il pouvait être capable enfant. A ce propos, Aldo Naouri, dans Adultères, évoque précisément cette relation trouble du fils avec sa mère, qui « n’arrête pas de (lui) dire qu’il veut (lui) faire l’amour. » Le scandale suscité par Freud à l’époque semble en effet toujours d’actualité, et « provient de la conjonction d’une série d’idées fausses ». « Nous ne sommes pas, en effet, de grossiers adultes cohabitant avec la délicieuse innocence de l’enfant. Nous sommes seulement des enfants qui ont poussé sans que rien d’essentiel ne se soit modifié en eux et qui, seulement dotés de moyens plus performants que ceux des enfants, tels que la maturation affective et psychologique, se trouvent autorisés à s’exprimer et à prétendre assumer leurs actes et leurs choix. »

Un petit chef-d’oeuvre d’érotisme revisitant le genre par des sujets novateurs capables de sensualité… assez choquant (ce qui devient rare à notre époque).

VARGAS LLOSA, Mario. - Eloge de la marâtre / trad. par Albert Bensoussan. – Paris : Gallimard, 2004. - 210 p.. - (Folio ; 2405). – ISBN : 2-07-038542-6.
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