Didier Daeninckx nous parle de Cannibale, Galadio, des Figurants

16.03
2013
cop. Carnets de SeL

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A la suite de l’article Didier Daeninckx nous parle de « Meurtres pour mémoire » , voici ce que Didier Daeninckx a pu répondre aux question de lycéens sur la nouvelle  Les Figurants, et sur les romans Galadio et Cannibale :

 

Dans la nouvelle Les Figurants, la scène est très réaliste. Je voulais savoir si c’est quelque chose que vous avez inventé.

Non, non, non, non, c’est totalement inventé. Mais c’est tout le travail du romancier d’inventer des situations et de donner des signaux au lecteur, pour que ce dernier pense qu’il est dans quelque chose de vrai. En fin de compte, le romancier ne met pas du vrai dans ses livres, il met du vraisemblable. Il y a tout un tas de techniques, comme de citer les marques de voitures, les noms de rues, donc en tant que lecteur, vous vous dites : « Tiens, tout ça, il l’a vu, il est en train de le raconter. » Le romancier ballade ses personnages dans un décor réel, mais en fin de compte, ce qu’il raconte est totalement inventé. La scène des Figurantsse passe dans le bassin minier de Lens, dans le Pas-de-Calais. Or l’idée m’est venue en Tchécoslovaquie, en m’arrêtant à un camp de concentration qui s’appelle Terrezonstadt en allemand, Terezin, où les juifs étaient parqués avant d’être envoyés dans un camp de la mort. La Croix Rouge y a enquêté car il y avait une rumeur comme quoi des gens y avaient tués par millions, et il n’y avait aucune preuve. Et le régime nazi a accepté qu’il y ait une commission d’enquête de la Croix rouge qui vienne dans un camp de concentration, pour montrer que tout se passait bien, que tout ça c’étaient des mensonges. Pour préparer cette visite, ils ont pris à Auschwitz et ailleurs, parmi les Juifs emprisonnés, des musiciens, des pâtissiers, des comédiens, et ainsi de suite, ils les ont tous rassemblés dans ce camp, qu’ils ont transformé en genre de Disneyland : ça sentait bon le pain, il y avait des restaurants, il y avait un opéra où l’on entendait les plus grandes voix, les plus grands musiciens. Et quand les gens de La Croix Rouge sont arrivés, ils ont vu une ville idéale, avec des fleurs, des jardiniers,… Et ils ont fait un rapport – ce que je vous raconte, c’est la vérité – en disant « tout ça c’est des mensonges, on a visité un camp de concentration. C’est vrai que les gens sont venus contraints et forcés, mais ils vivent dans des conditions absolument extraordinaires : ils mangent ce qu’ils veulent, ils vont au théâtre, au restaurant, au cinéma, etc. Vous n’avez qu’à regarder sur Internet en tapant Terezin, et vous pourrez lire un tas d’articles très sérieux qui racontent cela. Et donc, ce que j’ai fait, c’est que je me suis saisi de cette histoire-là, et je l’ai transposée dans le Nord-Pas-de-Calais avec un film. Le roman fonctionne souvent de cette manière-là, c’est-à-dire que vous ne racontez pas directement un événement auquel vous avez assisté ; c’est quelque chose qui s’élabore dans la tête, et vous trouvez le moyen de vous approprier l’histoire.

 

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J’ai lu plusieurs de vos livres et j’ai remarqué, je pense notamment à Galadio, que vous vous intéressez beaucoup à l’Afrique, et surtout à son implication pendant la seconde guerre mondiale : je voulais savoir d’où vient votre attirance pour ce genre de sujet ?

Ce n’est pas simplement l’attirance pour l’Afrique. Les premiers voyages que j’ai faits, c’était plutôt vers l’Algérie, le Maroc, la Tunisie, vers l’Afrique du nord. C’était très rapidement, depuis l’âge de 17-18 ans, là où je voulais aller, pour rencontrer des gens, etc. Ensuite ça a été le Moyen-Orient, ça a été le Liban, la Syrie, l’Irak, la Jordanie, tous ces endroits où j’ai beaucoup navigué, je me suis arrêté au Liban qui m’est un pays extrêmement cher, et puis après, grâce aux livres, j’ai ainsi pu visiter pratiquement le monde entier. Donc ce n’est pas une attirance directe pour l’Afrique, pour le Sénégal, pour le Mali, c’est le fait de tomber en tant qu’individu sur des faits qui montrent l’histoire commune entre la France et l’Afrique, et puis des faits totalement ignorés. Par exemple, Galadio dont vous parlez, je me souviens qu’il y a 11-12 ans, j’avais été très étonné d’apprendre dans un article scientifique allemand qu’après la guerre 1914-1918, l’Etat-major français décide de faire occuper une partie de l’Allemagne, qui est vaincue, par les troupes coloniales, en disant : « on va humilier les Allemands en leur envoyant des Maliens, des Sénégalais, des Malgaches, des Vietnamiens, des Antillais, et des soldats venant d’Afrique du nord. Il va y avoir des dizaines de milliers de soldats des troupes coloniales qui vont occuper cette partie de l’Allemagne le long du Rhin, la région très industrielle de la Ruhr. Ce qui va se passer, c’est qu’il va y avoir des histoires d’amour entre les jeunes femmes allemandes et ces soldats. Il va y avoir un millier d’enfants qui vont naître de ces rencontres amoureuses, autour de 1920. Et les Allemands vont développer une propagande totalement raciste elle aussi en disant « aucune femme allemande n’aurait jamais accepté d’avoir une histoire d’amour avec un soldat africain, et si des enfants sont nés, obligatoirement, c’est qu’elles se sont fait violer. » Il va y avoir un racisme dans toute l’Allemagne d’une violence absolument incroyable, qui s’appelle « la campagne de la honte noire ». C’est la première campagne où apparaissent les mouvements nazis, les mouvements d’extrême-droite, qui vont se saisir de ce sujet-là. Or cette première campagne, née à l’issu du geste raciste de la France de vouloir humilier l’Allemagne en l’occupant avec les troupes coloniales, va structurer les premiers pas des mouvements d’extrême-droite, qui vont déboucher sur le régime nazi d’Hitler. Donc, vous voyez, quand je tombe sur ce sujet-là, je me dis que c’est vraiment important, je me demande ce que sont devenus ces enfants dont on n’a jamais parlé, et pourtant autant français qu’allemands, mais abandonnés par tout le monde. Ils ont une place symbolique dans l’Histoire européenne. Et quand on parle d’eux, on parle de l’Europe entière, et on parle aussi d’aujourd’hui, sur les questions du métissage des sociétés. Ce sont des choses qui nous font réfléchir aujourd’hui. L’avenir du monde, c’est le métissage, on le sait, mais il y a des résistances effrayantes des sociétés. On voit bien actuellement en France toutes les crispations qu’il peut y avoir dans cette société qui n’accepte pas son avenir.

 

 

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Pourquoi avez-vous choisi le titre Cannibale ?

Avant de commencer le livre, j’aime avoir le titre, parce que le titre résume un peu le bouquin. Meurtres pour mémoire, je l’ai eu vraiment au tout début, après avoir changé avec Octobre noir, qui sera d’ailleurs le titre de la bande dessinée que je vais publier prochainement. A mon retour de Nouvelle-Calédonie où j’apprends cette histoire des canaques exposés au zoo, leur désir de récupérer la tête de leur chef Hataï datant de 1878 pour lui rendre les derniers hommages et celui de ne plus s’appeler « canaques », terme raciste, mais « kanak » qui est un palindrome, je décide d’écrire le roman en déjouant le sens de « Cannibale ».

Et vous avez fait des recherches pour écrire Cannibale ?

J’ai appris par hasard toute cette histoire plusieurs années auparavant en allant en Nouvelle Calédonie. J’ai cru que c’était une image au début, cette histoire de zoo où on allait les voir, car les kanaks parlent beaucoup par images. Mais le directeur de la bibliothèque m’a confirmé que cela avait bel et bien eu lieu, et du coup, par curiosité, je m’y étais intéressé et avais fait des recherches. Et puis, fin 1997, d’un seul coup, cela n’arrêtait pas de parler de la commémoration de la fin de l’esclavage en 1848. Et je m’étonnais qu’en 1931, on mette encore des canaques derrière les grilles d’un zoo. Alors il fallait que je rappelle tout cela, que la fin de l’esclavage était dans le texte mais pas dans les têtes. Que cela a mis du temps avant que les gens l’intègrent et pensent autrement.

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