Categorie ‘Carnet de Rencontres

Rencontre avec Riad Sattouf

20.02
2016

 

Philippe Claudel

31.01
2015
cop. mediatheque

cop. bibliothèque les Jacobins

Ce vendredi 16 janvier 2015, une fois n’est pas coutume, c’est à la bibliothèque des Jacobins, à Fleury-les-Aubrais qu’il m’a été donné d’écouter Philippe Claudel répondre aux questions de ses lecteurs. Comme à la librairie des Temps modernes, l’assemblée était dans la fleur de l’âge, tant et si bien qu’on me donna même du « jeune fille » ! Ce qui ne lasse pas de m’inquiéter sur la pérennité de ces rendez-vous dans quelques décennies. Mais ceci est un autre sujet…

Tenace, l’équipe des bibliothécaires des Jacobins relançait Philippe Claudel depuis 2009 avant de pouvoir l’accueillir entre ses murs avec son club lecture.

Philippe Claudel, trop occupé ? Sans aucun doute. Ses nombreux succès et prix littéraires (prix Renaudot pour les Ames grises, prix Goncourt des lycéens pour Le Rapport de Brodeck, César du meilleur premier film pour Il y a longtemps que je t’aime), ses nombreuses activités professionnelles (écrivain, réalisateur, maître de conférence à l’université de Nancy sur l’écriture scénaristique, membre de l’académie Goncourt), ses nombreux déplacements à l’étranger où ses romans sont traduits, le rendent finalement peu disponible. Une chance, donc, de pouvoir le réécouter, après une première fois lors de son intervention auprès des lycéens à Rennes en décembre 2003, pour les Ames grises.

Voici dans ses grandes lignes l’échange qui eut lieu ce soir-là :

Vous êtes un auteur imprégné d’Histoire. Votre thématique s’inscrit autour de la mémoire, de la tolérance, de l’étranger. Est-ce que ce sont autant de batailles que vous menez ?

L’histoire des grands traumatismes est au coeur de mon oeuvre, en effet.

D’abord par sa dimension nationale : dans la littérature française, la guerre est souvent présente. La France est un pays qui examine beaucoup son passé. La littérature française est une littérature du ressassement, du traumatisme.

Ensuite par sa dimension personnelle, liée à ma région, à la Lorraine, et à ma famille. J’ai grandi à mi-chemin entre Verdun et le camp de Struthof. Enfant, mes voyages scolaires oscillaient entre les deux, ma commune était encerclée par des cimetières militaires, et ma famille parlait sans cesse des guerres.

Mais j’écris de la fiction, rien d’autre, et vous remarquerez que dans Les Ames grises, il n’y a ni datation, ni géographie identifiée, et dans Le Rapport de Brodeck, la langue est inventée, et les mots « juif », « nazi » et « holocauste » ne sont jamais prononcés pour évoquer une situation humaine.

En littérature, ce qui m’intéresse, c’est d’inspecter les moments de rupture, où l’homme doit se placer sur l’échiquier.    

cop. Carnets de SeL

cop. Carnets de SeL

Votre écriture est très visuelle dans vos romans. La passion du cinéma vous est-elle venue en même temps que l’écriture ?

Mon amour du cinéma a toujours été là, en même temps que mon amour de la littérature.

Enfant, je fréquentais deux cinémas. J’ai grandi dans une famille modeste mais qui avait un grand intérêt pour la culture. Il était plus facile d’écrire que de filmer, enfant. A la faculté j’ai pu réaliser mes premiers court-métrages, mais ce n’est qu’à 45 ans que j’ai réalisé mon premier long-métrage, et publié à 37 ans mon premier roman. Avant j’écrivais, bien sûr, mais tout ce qui a précédé n’était pas intéressant.

Vous auriez envie d’adapter vos romans ?

Je ne veux surtout pas adapter mes romans car si un livre est un livre, c’est que ça ne pouvait pas être autre chose. C’est la réciproque pour un film. Quand j’écris un roman, mon outil principal c’est la langue, l’histoire est née dans le langage, alors que le film est né avec un désir d’acteurs, un désir de lumières, de sons. Au cinéma on peut filmer sans un mot. J’ai donné l’autorisation il y a deux ans d’adapter Le Rapport de Brodeck en BD. Remarquez d’ailleurs : mes quatre films n’abordent absolument pas la problématique de la guerre, mais sont plutôt des histoires contemporaines sur l’intimité. Suivant le support, je traite de thématiques différentes. 

Qu’est-ce qui vous permet de vous exprimer le mieux, roman ou film ?

Mon espoir, que ce soit un livre ou un film, c’est que cela continue à vivre en chaque lecteur, en chaque spectateur.

Comment écrivez-vous ?

Je n’ai pas de règle : quand j’ai envie d’écrire. C’est ma seule règle. Et encore…

Je n’écris pas le soir. Je suis plutôt du matin. Et je préfère l’hiver à l’été, où j’ai envie de sortir. J’adore tout ce qui est papeterie – carnets, crayons,… – mais je suis incapable d’écrire sans ordinateur portable. 

Comment fait-on pour passer à un autre roman après avoir fini Le Rapport de Brodeck ?

L’Enquête, qui a suivi, n’est pas un roman à proprement parler. Je m’y suis essayé à tous les genres par le biais de mon protagoniste : le fantastique, la SF, … Parfums non plus. Je me pose beaucoup de questions sur le roman. 

Derrière la façade sombre de vos romans êtes-vous un optimiste ?

Ce n’est pas à moi de vous le dire. A partir du moment où mon roman est publié, je le donne au public. Et c’est ce dernier qui interprète. Quant à moi, chaque matin, je peux être d’un plus ou moins grand optimisme.

Qui dans votre carrière vous a soutenu, vous a aidé ?

Si j’ai un conseil à donner en tout cas à ceux qui écrivent, c’est de ne surtout pas montrer ce que vous faites, car cela peut vous être dommageable : on peut vous flatter ou vous démoraliser.

Je n’ai pas eu de mentor. Mais il y a des écrivains qui ont compté pour moi : Jean-Claude Pierrotte, qui m’a encouragé. Céline est l’un de mes écrivains préférés. A 20 ans, j’étais sous l’influence de Céline, Proust, Simenon, Giono, Baudelaire, Kadaré, Julien Gracq…

Vous semblez accorder à la Nature une place toute particulière dans Le Rapport de Brodeck.

La Nature a une réelle importance dans Le Rapport de Brodeck, effectivement. J’y évoque le rapport de l’homme à la Nature, et surtout de l’indifférence totale de la Nature au destin des hommes. C’est un roman émaillé d’événements météorologiques : la brume, le gel, la neige, le soleil,… Au contraire, L’Enquête est un roman dans la ville, dont la Nature est exclue, sur un modèle économique inhumain, labyrinthique. Dans mon dernier film, la Nature agit comme un terreau d’inspiration. Je me sens très proche de ce que Rousseau disait de la nature dans ses Promenades.

Vous êtes membre de l’Académie Goncourt. Pouvez-vous nous en dire plus sur votre rôle, sur son fonctionnement ?

Nous nous réunissons chaque premier mardi du mois, chez Drouot, durant deux heures qui s’achèvent par un déjeuner.

L’académie connait une forte activité toute l’année et à l’étranger. Car les autres pays veulent tous imiter le modèle du Goncourt des lycéens.

Au Goncourt on lit le plus possible de livres, autant par curiosité que par plaisir. Je lis ainsi une centaine de romans de mi-mai à fin août. Je ne suis absolument pas influencé par la presse. On est honnête, surtout depuis l’arrivée de Françoise Chandernagor et de Bernard Pivot.

En 2012 je soutenais Patrick Deville pour Peste et Choléra. Mais il a reçu le Fémina trois jours plus tôt. Et dans l’Académie, d’autres n’ont pas voulu lui donner un deuxième prix.

Quelques mots sur Jean-Marc Robert ?

C’était le patron des éditions Stock, lui-même auteur de très courts romans d’une grande finesse. Il a été mon éditeur depuis 2001 ; il est devenu mon meilleur ami. C’était quelqu’un qui aimait les auteurs. Ce n’est pas pour rien que je ne publie plus. D’ailleurs j’avais écrit un roman avant sa mort, qui n’a jamais été publié depuis. On travaille toujours dans l’incertitude quand on écrit. On ne sait même pas si un roman est bon ou mauvais. On a besoin d’un jugement littéraire extérieur. Un éditeur, c’est à la fois un accompagnateur de livres et un commerçant. Pour pouvoir exercer son métier, il doit savoir équilibrer la qualité de ses publications avec des ouvrages qui vont toucher un grand public.

Quel sera votre prochain livre ou votre prochain film ?

Mon roman n’est pas suffisamment bien pour être publié. Quand on a la malchance d’être connu, on est sûr d’être publié, donc il faut être exigeant envers soi-même. Je suis dans deux autres romans dont j’espère que l’un pourra être publié. Ma femme aussi joue un rôle essentiel. Avec Jean-Marc Robert, c’est mon autre relecteur. Elle me fait couper beaucoup. Cela fait partie du travail d’écrivain, comme quand on est réalisateur, d’avoir beaucoup de matière pour pouvoir couper.

Mon dernier film a été tourné à 12 kms de Nancy, dans une ville de campagne. J’ai eu envie de filmer cette innocence de l’enfance, sauf qu’on refuse à cet enfant de prendre des décisions.

Merci pour cette rencontre qui s’est achevée autour d’un apéritif convivial.

J’ai lu de lui :

J’abandonne (pas encore critiqué)

Les Ames grises ***

La Petite fille de Monsieur Linh (pas encore critiqué)

Le Rapport de Brodeck ****

Parfums *

J’ai vu de lui :

Il y a longtemps que je t’aime (pas encore critiqué)

 

Stanislas Gros – 4

26.04
2014

stanislasgrosJ’ai eu le plaisir en décembre dernier de faire l’interview de Stanislas Gros, auteur des bandes dessinées Le Dernier jour d’un condamné, Le Portrait de Dorian Gray et La Nuit, autour d’un café dans son QG, la brasserie face à la cathédrale d’Orléans. Voici le compte-rendu de notre entretien en plusieurs parties. Ici la dernière :

 

As-tu des thématiques fortes qui te tiennent à cœur ?

Les rapports de classe, la bourgeoisie très riche d’un côté et les pauvres de l’autre. A part Le Dernier jour d’un condamné où Hugo prend parti très discrètement pour les bourgeois, sinon dans Le Portrait de Dorian Gray, j’ai ajouté ce thème. J’ai beaucoup utilisé dans Le Dandy illustré l’idée de se distinguer du vulgaire, d’avoir l’air plus raffiné que les autres, alors que ce sont des notions complètement fluctuantes. C’est lié à un comportement de classe.
Un autre thème me tient particulièrement à cœur, sans avoir encore eu l’occasion d’être développé jusqu’à présent : c’est le féminisme. A la fin du Portrait de Dorian Gray, j’ai donné par exemple le beau rôle à Lady Monmouth, capable de faire taire un philosophe approximatif. C’est une amie américaine qui m’a dit que j’avais fait quelque chose de féministe. A partir de là, j’ai eu une vraie prise de conscience. Cela remet beaucoup en cause. C’est une façon différente de penser la société, les rapports homme-femme, la virilité. Et j’essaie de ne plus laisser passer quelque chose de sexiste. J’ai voulu faire ça avec La Nuit. J’ai aussi essayé de contacter des scénaristes femmes, par exemple (…). C’est probablement le sujet qui va le plus revenir et qui me force le plus à réfléchir quand j’écris une histoire.

Est-ce difficile de vivre de son art lorsqu’on est dessinateur ? Dans quels autres domaines exerces-tu ton art ?

Oui, c’est difficile. Après, je me contente de peu. Les choses m’arrivent toujours un peu par hasard, cela s’enchaîne. Vu mon incapacité à me vendre, j’ai vraiment beaucoup de chance. Des auteurs m’ont encouragé et m’ont directement mis en relation avec les éditeurs. Il y a aussi ces dessins que je faisais pendant les concerts, on m’a proposé de les exposer, et j’en ai vendus. De même ensuite avec mes aquarelles. Ou des gens me demandent des illustrations.

banniereStanDans quel sens penses-tu que les codes de la bande dessinée peuvent éclater avec le support numérique ?

Pour l’instant, cela ne bouge pas vraiment, à part le blog de Boulet, même si son blog ressemble à des pages de BD. Cela n’a pas encore d’influence sur la BD. Sinon il y a Turbomedia, où des supports numériques permettent en cliquant de passer d’une case à la suivante. Mais cela n’est pas révolutionnaire non plus. De la même façon, Schuiten avec La Douce propose un gadget interactif sur Internet, mais cela ne change rien à la bande dessinée elle-même. Ces BD pourraient exister sans Internet, cela ajoute un truc, mais pas grand-chose au final. A la fin, on a un album avec des pages qu’on tourne, et une mise en page ordinaire en gaufrier.

Stanislas Gros travaille actuellement sur deux projets, chacun mettant en scène un artiste célèbre français sans pour autant qu’il s’agisse tout à fait de biopics. Les contrats n’étant à cette heure pas encore signés avec les éditeurs intéressés, nous n’en dirons pas davantage… A suivre donc.

BIBLIOGRAPHIE

1) Le dernier jour d’un condamné  de Victor Hugo  / coul. de Marie Galopin. - [Paris]  : Delcourt , 2007 .- 47 p.  : ill. en coul., couv. ill. en coul.  ; 30 cm .- (Ex-libris). –  ISBN 978-2-7560-0533-1 (rel.) : 9,80 €.
2) Le portrait de Dorian Gray d’Oscar Wilde / coul. de Laurence Lacroix. – Delcourt, 2008. – 63 p.. – (Ex Libris). – ISBN  978-2-7560-1120-2.
3) La nuit. - Paris  : Gallimard , 2011. – 92 p.  : ill. en coul.  ; 25 cm . - (Bayou). - ISBN 978-2-07-062954-1 : 16 €.

SUR INTERNET
son blog : http://stanislasgros.blogspot.fr/
son site : http://www.stanislasgros.com/
et sa page Facebook 

Stanislas Gros – 3

19.04
2014

stan

J’ai eu le plaisir en décembre dernier de faire l’interview de Stanislas Gros, auteur des bandes dessinées Le Dernier jour d’un condamné, Le Portrait de Dorian Gray et La Nuit, autour d’un café dans son QG, la brasserie face à la cathédrale d’Orléans. Voici le compte-rendu de notre entretien en plusieurs parties. Ici la troisième :

 

Quelles sont tes habitudes de travail ? Dans quel lieu ?

Ici, dans cette brasserie face à la cathédrale d’Orléans. J’ai tendance à dessiner au café, en fait. Cela s’est imposé à moi petit à petit. La moitié de mon travail, c’est de créer une ambiance détendue pour pas que je sois trop stressé quand je dessine. La solution jusqu’ici c’est de dessiner au café.

stanislasgrosAvec quel matériel ?

Le Dernier jour d’un condamné, je l’ai dessiné au Pentel, un pinceau rechargeable, et au crayon papier. Le Portrait de Dorian Gray, je l’ai dessiné au stylo à bille comme sur mon blog, et un peu pour faire référence aux dessins au trait de Beardsley. Cela s’est révélé une technique assez fastidieuse au final, donc je ne recommencerai pas. Pour mon troisième album, La Nuit, je l’ai dessiné au Pentel, sans crayon cette fois. L’idée à chaque fois c’était de m’adapter au sujet. Pour Le Dernier jour d’un condamné, le gris c’était pour montrer la saleté des cachots. Si j’avais utilisé le pinceau tout seul j’aurais obtenu quelque chose de bien plus propre. La Nuit est vraiment venue de la technique que j’avais envie d’utiliser : j’ai décidé d’imaginer une histoire qui se déroulerait la nuit pour utiliser le mieux la technique qui me plaisait le plus. C’est l’outil qui est à l’origine de la BD.

Qu’est-ce que tu apprécies le plus dessiner : les personnages, les décors ?

Les personnages, les attitudes et les expressions. C’est ce qui correspond au jeu d’acteur en fait. Je dois être une sorte de comédien contrarié.

banniereStan

Comment qualifierais-tu ton style pour quelqu’un qui ne te connais pas ?

C’est souvent très épuré. Je travaille beaucoup l’expression des visages, la mise en scène et la mise en page. Je réfléchis à ce que j’ai à dire et je l’exprime de la manière la plus efficace possible. Le moins de traits possible pour exprimer un maximum de choses.

A l’aide de bulles et d’illustrations assez proches de l’horizon d’attente du lecteur, tu insères dans le récit du Portrait de Dorian Gray, avec beaucoup de goût et d’à propos, d’innombrables références intertextuelles : à Friedrich Nietzsche (Lord Henry), aux traits de Greta Garbo, au poème Les Bijoux de Charles Baudelaire, aux Liaisons dangereuses de Choderlos de Laclos, à Huysmans (tortue incrustée de pierres précieuses), aux préraphaélites (Ophélie), à Audrey Beardsley, et aux photographies de Lewis Hine. Est-ce là tes sources d’inspiration de prédilection ? Quelles sont les autres ?

C’est le sujet qui amène les références. Le dandysme, c’est un sujet qui devait me tourner autour, sans que je m’y intéresse. Si j’ai choisi Le Portrait de Dorian Gray, c’est parce que je m’étais dit que visuellement cela devrait être intéressant. Ce qui est marrant, c’est que cela a pris beaucoup de place dans ma vie, d’abord avec cette identité sur le net. Du coup, mes amis et mes lecteurs se sont mis à me parler de dandysme.

Après Le Portrait de Dorian Gray, je m’étais dit que je ferai un truc sans documentation, ce qui a donné La Nuit. Bien entendu, je n’ai pas vraiment réussi car il y a des références, notamment au Chevalier, la mort et le Diable de Dürer et à la tapisserie de Bayeux.

Je préférerais l’éviter, mais il est difficile de travailler sans tenir compte de tout ce qui a déjà été fait sur le sujet. Souvent ça participe à la psychologie des personnages, ça renforce une idée, ça permet de donner un chemin.

Pour La Nuit, publié chez un autre éditeur, Gallimard, tu as également imaginé intégralement le scénario. Tu réussis à nous faire entrer dans un univers médiéval assez sombre et fantastique doté d’un humour un peu décalé, sans tomber dans les poncifs du genre. Comment as-tu eu l’idée de cet album ?

L’idée, c’était de partir de ce que dessine le mieux, la nuit. Ensuite j’ai pensé aux personnages qui pourraient être réveillés la nuit au lieu de dormir. J’avais fait cet hommage à Donjoni, où il y avait une histoire de chevalier aussi. Et puis, cette idée de village me vient d’Astérix, qui m’a beaucoup marqué enfant, en créant dans ce monde imaginaire la possibilité de dénoncer des sujets actuels – la société de consommation, la religion,… Je voulais faire Astérix dans un monde médiéval, je voulais déconner et au final, on me dit que je fais de la poésie, ce qui me fait plaisir. Cela m’arrive souvent de vouloir faire l’imbécile et que les gens me disent que c’est poétique ou philosophique.

Cette série de bande dessinées, créée par Lewis Trondheim et Joann Sfar (Delcourt, 1998), est une parodie de l’univers heroic fantasy du jeu de rôle Donjons et Dragons.  

La suite samedi prochain.

Stanislas Gros – 2

12.04
2014

stan

J’ai eu le plaisir en décembre dernier de faire l’interview de Stanislas Gros, auteur des bandes dessinées Le Dernier jour d’un condamné, Le Portrait de Dorian Gray et La Nuit, autour d’un café dans son QG, la brasserie face à la cathédrale d’Orléans. Voici le compte-rendu de notre entretien en plusieurs parties. Ici la seconde :

 

A la fois l’auteur et le dessinateur de tes trois albums, tu as commencé par deux adaptations de classiques littéraires. Si mes informations sont exactes, Jean David Morvan, auteur et directeur de la collection Ex-libris, a remarqué son travail sur ton site et t’a alors confié l’adaptation de ce grand classique de la littérature française tombé dans le domaine public, et ce pour un tout premier album ! Comment cela s’est passé exactement ? Pourquoi cette commande en particulier ?

Copyright Delcourt

Copyright Delcourt

Les dessins que je mets sur mon blog sont souvent très sombres. J’utilise beaucoup de noir. La raison est que j’ai beaucoup dessiné dans des fanzines, et je voulais que mon trait soit visible en noir et blanc. La meilleure solution était d’utiliser de grands aplats noirs. Jean David Morvan avait en tête d’adapter Le Dernier Jour d’un condamné et que je fasse les dessins, mais quand il a vu que je m’en chargeais aussi, il m’a laissé faire. 

 

 

Ta première adaptation était donc une commande, et tu as proposé la seconde. Quelles sont les difficultés auxquelles tu as pu te confronter en adaptant une œuvre célèbre sous la forme d’un scénario de bande dessinée ?

La première est un texte très court, très visuel, qui a été très facile à adapter en bande dessinée.

La seconde, adaptée d’Oscar Wilde, s’est révélée beaucoup plus compliquée.

Le portrait de Dorian Gray - dédicaceC’est énormément de dialogues, et en plus formulés par des gens assis. On ne peut pas faire une bande dessinée toute entière avec des gens qui sont assis et qui parlent. Ce serait ennuyeux, et Oscar Wilde ne l’est pas. Paradoxalement, pour ne pas le trahir, j’ai reconstitué l’action à partir de dialogues, ajouté des scènes et repris certains de ses bons mots. Une autre difficulté d’Oscar Wilde, c’est que la morale de ses histoires reste tout de même très représentative de son époque victorienne puritaine. Il y a certes beaucoup de sous-entendus sexuels mais il n’y a qu’un seul meurtre. Or, pour que le portrait de Dorian Gray s’enlaidisse, il fallait qu’on le voit véritablement commettre de mauvaises actions. J’ai donc ajouté des choses en reprenant des citations de Nietzsche (Par delà le bien et le mal) au milieu de celles d’Oscar Wilde, par exemple lorsque Harry dit à Dorian qu’il aimerait rencontrer quelqu’un qui avait déjà tué. Du coup ça élargit la vision du Mal, la morale de l’histoire. J’ai aussi rendu plus explicite le côté dépensier de Dorian, en montrant qu’il se moquait de la charité. Et, alors que Wilde est misogyne, j’ai également donné un rôle plus important à Lady Monmouth, qui se moque de la philosophie de Harry et humilie Dorian, lequel décide de tuer le portrait. C’est une grosse modification par rapport au roman. L’éditeur voulait une adaptation fidèle, les dix premières pages le sont à la lettre, mais mon excuse pour être infidèle ensuite, c’était cette idée du flipbook ou folioscope en bas à droite de chaque double-page. Pour intégrer le portrait à chaque fois, j’avais besoin qu’il se passe des choses dans l’intervalle et que cela serve de chute. Personne ne me l’a reproché, d’autant que j’ai pioché dans des références nobles, comme Nietzsche, mais aussi Les Liaisons dangereuses, A Rebours de Huysmans. J’ai censuré l’empoisonnement de l’âme de Dorian par un livre jaune, car je ne trouve pas l’idée très opportune de la part d’un écrivain. En revanche, le roman dont s’est inspiré Oscar Wilde, c’est A Rebours de Huysmans, qui est une référence de la littérature de dandy. C’est là-dedans que l’on trouve une tortue dorée incrustée de pierreries, et deux-trois autres idées que j’ai récupérées.

D’ailleurs, pendant cette période, j’avais lancé sur mon blog cette histoire de dandy illustré, où je me moque du personnage qui fait des symphonies avec son orgue à bouche, ses barils à liqueurs, lequel deviendra, dans un esprit plus poétique et plus du tout de mépris aristocratique, un piano à cocktails chez Boris Vian. Cette idée de dandy illustré aurait pu faire un album, mais je ne l’ai pas fait.

Quelle est la marge de liberté que tu te laisses pour ce genre de scénario ? Quelles libertés as-tu prises ? Au niveau des dialogues, des personnages, des détails iconographiques ?

Le portrait de Dorian Gray d'Oscar WildeJ’aurais préféré être encore plus libre. Il y a un film qui a adapté Le Portrait de Dorian Gray au même moment, et ce qui est curieux, c’est que le scénariste Toby Finlay a procédé à quelques rapprochements similaires, notamment avec Les Liaisons dangereuses, le suicide d’une jeune femme qui devient une Ophélie, et l’ajout à la fin d’une féministe qui est carrément une suffragette, en pantalon. Il a pu prendre au final plus de libertés que moi. Par exemple, j’aimerais bien adapter La Chartreuse de Parme, mais alors très librement (…).

Pour Le Dernier jour d’un condamné, j’avais envie de gommer toutes les références à la France du 19e siècle, sachant que Hugo voulait faire un texte universel, qui parle à tous, quels que soient l’époque ou le pays. J’aurais fait des costumes peu identifiables dans un décor neutre historiquement. Finalement, j’ai fait un mélange de références au Moyen-Âge, au 19e, et à aujourd’hui. Pour la prison, par exemple, je n’ai pas essayé d’être réaliste mais d’être le plus proche possible du texte de Victor Hugo. En revanche, pour que l’on reconnaisse bien la place de Grève, l’endroit où on décapitait les prisonniers, je suis allé dessiner l’Hôtel de ville à Paris. Je me souviens que c’était en août, pendant Paris plage, et qu’à la place de la guillotine, il y avait un filet de beach volley, et à la place de la tête qui tombe, un ballon. 

banniereStan

Pour les deux albums, tu as confié les couleurs à quelqu’un d’autre. Pour quelle(s) raison(s) n’as-tu pas suivi ton ouvrage jusqu’au bout, puisque tu en es à la fois scénariste et dessinateur ?

Généralement c’est l’éditeur qui décide. J’ai eu un droit de regard, mais j’aime bien aussi lâcher prise. J’ai laissé la coloriste s’exprimer, à part sur les couleurs symboliques générales : dans Le Portrait de Dorian Gray, le milieu puritain était en tonalité bleue, le milieu décadent en vert. Dans le milieu de la BD, qui est encore assez masculin, c’est souvent l’homme qui dessine et la femme qui colorie.

La suite samedi prochain.

Stanislas Gros

05.04
2014

stanJ’ai eu le plaisir en décembre dernier de faire l’interview de Stanislas Gros, auteur des bandes dessinées Le Dernier jour d’un condamné, Le Portrait de Dorian Gray et La Nuit, autour d’un café dans son QG, la brasserie face à la cathédrale d’Orléans. Voici le compte-rendu de notre entretien en plusieurs parties :

Quand as-tu ressenti le désir de devenir dessinateur ? Et spécifiquement auteur de bande dessinée ?

Comme tous les enfants j’ai dessiné à la maternelle. Sauf que moi j’ai continué et que les autres enfants sont passés à des choses plus sérieuses. En fait, je n’étais pas très très bon en classe (c’est lui qui le dit), sauf en dessin. C’est ma scolarité qui a décidé pour moi.

Quel fut ton parcours avant de publier ton premier album ?

Copyright Delcourt

Copyright Delcourt

Cela n’a pas été une super idée de penser que j’allais m’en sortir grâce au dessin car ça a été un peu long. J’ai d’abord passé un bac A3 puis fait les Beaux-Arts, sûrement par manque d’imagination, et je n’y suis pas resté très longtemps. A l’époque, les Beaux-Arts ne voyaient pas d’un très bon œil la BD, mais il y avait une section illustration. Je me souviens surtout d’un cours de sémiologie, cela m’a frappé, cette idée d’interpréter le sens des images, et je crois l’appliquer de mieux en mieux. Ensuite je suis parti des Beaux-Arts au bout de deux ans, sans avoir fini le cycle, et j’ai vécu de petits boulots. Je dessinais et essayais de me faire éditer. Cela a été très très long. C’était le début des blogs des dessinateurs, auxquels s’intéressaient les éditeurs. J’en avais moi-même créé un. Jean David Morvan, scénariste à succès, a vu mes dessins et est devenu directeur de collection chez Delcourt. Il m’a proposé de faire Le Dernier Jour d’un condamné. Et faire une adaptation de littérature, c’était vraiment la dernière chose que je pensais faire un jour.

Qu’est-ce que ton blog t’a apporté par la suite ?

C’était aussi la mode de faire son autobiographie en BD. Sur les blogs on racontait un peu son nombril. Je n’aimais pas trop ça en fait, je me suis forcé un peu, j’ai fait quelques pages, de petites histoires où je me mets en scène. Le blog m’a permis de faire des choses que je n’aurais pas faites autrement. L’idée, c’est aussi d’y essayer des trucs parfois un peu bizarres. Il y même un OUBAPO qui se consacre à cela. Le blog, c’est aussi travailler régulièrement, dans l’urgence. Du coup il y a sûrement beaucoup de déchets, mais je me suis amusé.

banniereStan

Quand on consulte ton blog, Le Ravi (http://stanislasgros.blogspot.fr/), et que l’on fait ta connaissance, on remarque que tu t’es construit une identité visuelle très forte. Comment souhaites-tu que l’on t’identifie en tant qu’auteur ?

L’identité visuelle n’a pas été fabriquée, elle est venue naturellement. Je me souviens qu’une fois j’avais fait un dessin pour une pochette de disque, pour des amis, qui avaient vu sur mon blog ma silhouette en train de prendre un café, avec ma chemise rayée. Ils en avaient fait un logo qu’ils avaient aligné avec les autres petits logos. Je ne l’avais vraiment pas fait exprès, mais maintenant, je me dis que je pourrais mettre ça à la fin de mes albums, comme une signature.

La suite samedi prochain.

Conférence d’Edwy Plenel

15.02
2014

Edwy Plenel nous a fait le plaisir d’ouvrir la 3e édition du Festival Les Médiatiques, organisé par l’équipe pédagogique du Lycée Voltaire, et principalement par notre ancien collègue, désormais professeur à l’université de Versailles, François Robinet. Cette année, le Festival s’était choisi pour thème : « Médias et politique : les liaisons dangereuses ?« 

Voici, pour ceux qui regrettent de ne pas avoir pu venir, reproduite intégralement la conférence à laquelle j’ai pu assister :

)

 

n.b. :

Journaliste, co-fondateur et directeur du site d’information Mediapart, Edwy Plenel a été directeur de la rédaction du Monde de 1996 à 2004. Il est l’auteur d’une vingtaine d’ouvrages dont Secrets de jeunesse (Stock, 2001), Le journaliste et le président (Stock, 2006) ou plus récemment Le droit de savoir (Don Quichotte, 2013). Il est aussi professeur associé à l’Académie de journalisme et des médias de l’Université de Neuchâtel.