La veuve Marie Ducharme emmène chez elle Serge Brouillet, en panne à moto. Impossible de repartir avec toute cette neige. Au village de Notre Dame des Lacs, cela fait jaser. Alors Serge part dormir dans le cabanon qui jouxte la maison. Fin cuisinier, il propose un repas de Noël qui restera à jamais gravé dans la mémoire de ses convives. Lui vient alors une idée…
On commence à bien connaître la personnalité de tous ces habitants du village québécois, et même l’histoire des trois vieilles bigotes, dans cette intrigue qui prend son temps, se déploie au rythme de la vie des villageois, servie par un graphisme plein de chaleur et de tendresse. Serait-ce les prémisses d’une histoire d’amour ? Pas sûr. Le nouvel arrivant, serviable et bourré de qualités, remplit les yeux de Marie de rêves, et son estomac de mets délicieux inspirés de chez Maxim’s, mais ne répond pas à ses voeux pour l’instant…
Après avoir raconté les souvenirs d’un couple de militants syndicaux dans Les mauvaises gens, puis le pétage de plombs d’une mère au foyer dans Lulu femme nue, Etienne Davodeau a décidé de vivre pendant plus d’un an le quotidien d’un vigneron indépendant, métier dont il ne connait rien, et d’apprendre à connaître les vins. En échange, Richard Leroy s’est engagé à découvrir l’univers de la bande dessinée : imprimerie, maison d’édition, salons, atelier de reliure, rencontre d’auteurs, lecture intensive…
Les Ignorants retrace ainsi ces initiations respectives s’échelonnant sur toute l’année, sensibilisant du même coup le lecteur à deux univers d’apparence complètement différents, et pourtant… Alors que le personnage de Richard Leroy est rendu attachant par son amour de la vigne, sa vigilance au climat, « sa loyauté et son plaisir » à faire du vin, sans herbicide ni pesticide et sans souffre, en utilisant la biodynamie (de l’eau à la bouse de corne) ou en pulvérisant de la silice en pleine nuit (!), on assiste en parallèle à la fabrication de Lulu femme nue et à de nombreuses conversations avec des auteurs reconnus. On lit même une planche de Lewis Trondheim en réponse au scepticisme du vigneron sur le bec de son héros. Car le vrai défi d’Etienne Davodeau, ce n’est pas tant d’avoir taillé la vigne ou dégusté divers vins, que d’avoir croqué des personnages réels, y compris ses confrères : on se rend ainsi chez Gibrat, Marc-Antoine Mathieu, Emmanuel Guibert et les deux médecins sans frontière du Photographe, devenus vignerons. Ce n’est en effet pas anodin, conclut Richard Leroy, de se voir transformé en héros de BD ! En tout cas, le succès de la BD laisse à penser que le message d’une agriculture alternative est passé chez les consommateurs, qui peut-être auront acheté le vin de ce vigneron indépendant qui refuse d’être étiqueté bio ou AOC !
Sur la couverture, une machine à écrire surmontée de deux chauve-souris illustrant le titre La Soif primordiale du dernier roman de Pablo de Santis, digne descendant argentin de l’héritage fantastique borgésien, laisse présager un récit étrange mêlant délicieusement l’univers du livre et celui du vampire. Voilà en effet de quoi attirer plus d’un amateur du genre :
Le héros, Santiago Lebrón, libraire de livres anciens, nous raconte son arrivée dans les années 50 à Buenos Aires, à l’âge de vingt ans. Locataire dans une petite pension modeste, il commence par réparer des machines à écrire dans l’atelier de son oncle, avant d’être embauché quelques années plus tard au journal Últimas noticias pour remplacer le défunt Sachar à la rubrique des mots-croisés, qui se trouve être aussi Mister Peutêtre, chroniqueur de l’occulte. Santiago Lebrón est alors mis en contact avec un commissaire Farías assez inquiétant, qui n’a pour tout bureau que sa voiture, et qui semble à mots couverts pratiquer la torture pour le compte d’un certain ministère de l’Occulte. Ce dernier le charge d’une étrange invitation, celle de faire le compte-rendu de ce qui va se dérouler lors d’une réunion organisé par un certain professeur Balacco dans un hôtel abandonné, au sujet des « antiquaires » (titre original du roman). Mais Santiago tombe fou amoureux de la fille du professeur, déjà fiancée, alors qu’un assassinat concerté se prépare…
Ces fameux « antiquaires », que pourchassent le cercle du professeur et le ministère de l’occulte, se caractérisent non seulement par leur amour des vieux objets, mais aussi par leur extraordinaire longévité, leur soif de sang, leur réaction épidermique à la lumière et leur capacité à faire apparaître sur leur visage les traits de défunts connus des autres. Pablo de Santis renouvelle ainsi intelligemment le mythe du vampire en le confondant avec une profession attachée au passé, aux beaux objets et livres anciens.
« Les livres d’une bibliothèque intimident, ils semblent appartenir à un ordre qu’il ne faut pas briser, alors que les gens sont enclins à prendre ceux qui s’entassent en désordre sur une table. La bibliothèque rappelle qu’il y a une infinité d’ouvrages que l’on n’a pas lus et qu’avant de lire Aristote, il faut lire Platon, et avant Platon, Homère. Mais les livres en désordre appartiennent au hasard. Le lecteur peut accepter sans culpabilité ce que lui offre le sort, choisir les livres parce qu’il aime la première phrase, ou l’illustration de la couverture, ou parce qu’il coûte exactement les cinq pièces de monnaie qu’il a en poche. » (p. 121)
Dans une atmosphère qui va bientôt totalement plonger dans le fantastique, se nourrissant de la malédiction des vampires cherchant à s’échapper de leur condition ou de leur groupe, un rebondissement dans l’histoire crée un rapprochement entre le héros et le libraire de La Forteresse, spécialisée dans les livres anciens, où l’acheteur potentiel peut se perdre dans les rangées de livres, tel dans la bibliothèque de Borges, mais aussi celle du début de L’Ombre du vent de Zafon. Il y est aussi question de la quête d’un livre mystérieux et quasi-magique, l’Ars Amandi, un « livre que l’on ne peut pas ouvrir à n’importe quelle page. Seulement dans un certain ordre. Si on se trompe de page, le livre s’enflamme ». Tant et si bien que Pablo de Santis semble avoir mis dans La Soif primordiale tous les ingrédients et les meilleurs références au fantastique hispanique. Un délicieux moment de lecture !
DE SANTIS, Pablo. – La Soif primordiale /trad. de l’espagnol (Argentine) par François Gaudry. – Métailié,2012. – 245 p. ; 22 cm. – EAN13 9782864248545 : 18,50 €.
John Cage, un nom pareil on s’en souvient : ça tape ! John Cage (1912-1992), justement, vous devez le connaître au moins de nom, en tant qu’artiste ayant révolutionné la musique au XXe siècle. Destiné aux professeurs enseignant l’histoire des arts en terminale, ce livret s’attache à nous montrer toutes les facettes interdisciplinaires de cet artiste ancré dans son époque.
Sa vie durant, il aura accompagné les oeuvres chorégraphiques de son compagnon de vie Merce Cunningham (« Le sujet de la danse, c’est la danse elle-même« ), en composant des musiques toujours liées à l’idée d’un déroulement du mouvement dans l’espace et inscrites dans une dimension spatio-temporelle.
Plus connu pour sa musique expérimentale, John Cage a pourtant aussi renversé les codes établis au travers de ses compositions et ses créations plastiques aléatoires, à la fin des années 60. Objets, dessins, gravures et aquarelles sont inspirés de la philosophie bouddhiste zen et du taoïsme, notamment du livre de sagesse chinois, le Yi-King, dont il va user du principe du tirage au sort (River rocks and smoke, 1990).
Quelles ont été ses autres sources d’inspiration ? D’abord la lecture de L’Art des bruits du futuriste Luigi Russolo (1916), Jean Arp, jongleur du hasard, Satie, Dada et Duchamp (ready-made), dont les objets et images tirés du quotidien témoignent non plus d’un savoir-faire chez l’artiste, mais d’un savoir-choisir. Erik Satie, qu’il apprécie, compose le premier happening, création interdisciplinaire, Le Piège de Méduse. En littérature, ce sont Rimbaud et Mallarmé, et surtout James Joyce, à l’écriture fragmentaire, qu’il a le plus admirés. En philosophie politique, il est marqué par la pensée de Thoreau et de Wittgenstein, et donc par l’anarchie et le principe d’indétermination.
En 1952, ces influences aboutissent à Water music pour piano, où se mêlent bruits d’écoulement d’eau, de sifflet et de radio, tel un collage sonore d’éléments réels du quotidien. La même année, il ose enfin écrire la pièce de musique sans sons dont il avait parlé lors d’une conférence en 1947, la composition 4’33 » de silence. Le « geste banal », sans jugement esthétique, fait place au concept.
John Cage
John Cage a ouvert la voie à d’innombrables artistes, brisant les codes établis, les frontières entre le quotidien et la scène artistique, entre les arts, entre la vie et l’art, en véritable anarchiste dans le vrai sens du terme. Un grand Monsieur.
John Cage : un artiste dans son temps / dossier réalisé par Ulrike Kasper. – Scéren-CNDP, 2009. – 79 p. : ill. en cool.. – (Baccalauréat ; Histoire des arts). – EAN13 9782240030481 : 15,90 €.
Couleurs de Milorad Vicanovic – Maza et de Christian Lerolle
Le triangle rose, vous en avez déjà entendu parler ? Et le paragraphe 175 qu’on pouvait encore lire jusqu’en 1988 dans le code pénal allemand ? Peut-être pas, ou très peu.
cop. Quadrants p61
C’est justement pour révéler ce pan méconnu de l’Histoire, mais aussi pourquoi aujourd’hui encore il reste tu, que Michel Dufranne imagine l’histoire d’Andreas, le grand-père d’un lycéen, lequel vient l’interroger avec ses amis sur son passé d’ancien détenu des camps. Ce sont des souvenirs douloureux qui ressurgissent alors à sa mémoire, un passé que sa femme et lui ont toujours gardé pour eux. Car Andreas, dans le Berlin des années 30, était homosexuel. Dessinateur de publicité et professeur de dessin, il vivait en toute insouciance avec ses amis et sa mère, n’hésitant pas à avoir une liaison avec Hans, un jeune apollon sous l’uniforme nazi. Mais l’accession des Nazis au pouvoir provoque un durcissement de la répression. Ignorant les mises en garde de Dieter, son ex-petit ami qui préfère l’exil, Andreas fait le choix de rester. Hélas, le paragraphe 175 condamne l’homosexualité masculine : en refusant de se reproduire, ces hommes deviendraient inutiles, des nuisibles qui entraveraient l’expansion de la race aryenne. Or son subterfuge de s’afficher en compagnie d’Angela, qui est lesbienne, échoue. Dénoncé par sa concierge, Andreas fait l’expérience de la prison puis du camp de concentration…
A partir d’un fait historique, Michel Dufranne a imaginé cette histoire bouleversante d’un homme sensible et discret, qui, à partir du régime nazi, va devoir toute sa vie renier ce qu’il est fondamentalement, pour pouvoir vivre paisiblement : car l’homosexualité, si elle a été violemment stigmatisée durant le nazisme, au point de coûter la vie à bon nombre de détenus, continue bon an mal an à être difficilement acceptée dans notre société. Le changement des mentalités est lent et difficile, même s’il est rarement question de haine de nos jours, mais plutôt d’incompréhension. Difficile donc, et le scénariste le montre très bien dans la scène qui oppose le vieillard aux adolescents, de révéler au grand jour ce qu’on a dû taire toute sa vie, d’autant plus si la question de la filiation se pose. Tandis que la couleur du présent ouvre et ferme cet épisode sombre de la vie d’Andréas, ce dernier se traduit par un dessin en lavis impressionnant, montrant la métamorphose physique du personnage et celle, morale, de la société qui l’entoure.
Un coup de coeur pour cette bande dessinée didactique, qui révèle de manière particulièrement poignante la persécution dont les homosexuels ont fait l’objet durant le nazisme.
Beaucoup aimé
DUFRANNE, Michel, VICANOVIC, Milorad, LEROLLE, Christian. - Triangle rose. - Editions Quadrants, 2011. – 143 p. : ill. en coul. et lavis ; 24 cm. – EAN13 9782302017238 : 17 €.
Les dessous des chefs-d’oeuvre : un regard neuf sur les maîtres anciens (tome 1) de Rose-Marie et Rainer Hagen
Cet ouvrage se propose de nous donner les clés de lecture de quelques-unes des toiles célèbres du patrimoine occidental européen, du 15e siècle au 19e siècle, notamment des toiles françaises, italiennes (7 tableaux chacun), hollandaises (5), allemandes (4), espagnoles (2) et anglo-saxonnes (1).
Sont ainsi décryptés sur six pages en moyenne certains chefs-d’oeuvre comme La Naissance de Vénus de Botticelli (1486), ou Les Noces de Cana de Véronèse (1562), l’un des plus grands tableaux jamais peints au monde. Pour analyser un tableau, les auteurs commencent évidemment par le décrire, puis par le restituer très précisément dans son contexte social et historique, avant de donner les conditions de sa commande et de sa réception.
Parmi cette sélection, La Tour de Babel de Pieter Bruegel l’Ancien (1563) frappe les esprits en lançant un message trans-historique aux métropoles de jadis (Babylone, Anvers) comme à celles d’aujourd’hui et de demain (New-York, Shanghaï, Dubaï).
Un excellent ouvrage pédagogique, décliné en trois tomes, dont voici le premier.
Ce soir-là, en cette « Nuit parfaite », des téléspectateurs assistent en direct aux retrouvailles, vingt ans après, du chorégraphe d’un groupe de chanteuses devenu légendaire, Jõao de Lucena, avec celle qui écrivait sous pseudonyme les paroles de la chanson Afortunada, Solange de Matos. Cette dernière se souvient… A l’époque, à la fin des années quatre-vingt, elle n’est âgée que de dix-neuf ans quand les soeurs soprano, Maria Luisa et Nani Alcides, la présentent à Gisela Batista, qui se fait fort de mener au succès le groupe formé par ces trois filles, Madalena Micaia dite l’African Lady, et elle-même, mais à quel prix…
L’écriture subtile et sensible de Lidia Jorge nous emmène au coeur des tensions qui agitent ces jeunes femmes, tiraillées entre leur vie sentimentale et leur volonté de réussir, qui exige tant de sacrifices. Ces pressions psychologiques, ce ne sont pas tant les hommes qui les managent qui les leur font subir, que leur consoeur charismatique, Gisela. Non contente de mettre en exergue la condition féminine à cette époque, Lidia Jorge fait aussi de cette histoire un roman d’apprentissage où la jeune narratrice fait l’expérience de la force poétique voire protectrice des mots, mais aussi des mensonges et des secrets d’un cercle mondain, qui n’hésite pas, pour assurer sa gloire, à cacher quelques cadavres dans un placard. Un très beau roman, à la puissance hypnotique, déroulant lentement les arcanes du succès pour les mettre en lumière, sans porter de jugement.
« Je suis revenue sur mes pas. Le vent froid de la nuit poussait le papier vers la grille des eaux pluviales, encore un instant et il disparaîtrait au fond. Je voulais me souvenir de la phrase que j’avais écrite et je ne me souvenais plus de rien, pas même du mot « Afortunada ». Chanceuse. J’avais pensé que ce qui était écrit n’était peut-être rien et pourtant, une fois perdu, ça me semblait être un trésor. Je me suis précipitée sur le bout de papier qui n’arrêtait pas de courir en cahotant tout droit vers la grille, mû par une force d’attraction, telle une balle de golf vers le trou. Ma chance s’en allait avec lui. Chanceuse. J’ai rattrapé le bout de papier au dernier instant, je l’ai déplié devant mes yeux et j’ai vu qu’il était intact : « Afortunada, afortunada, elle a de la chance et ne désire rien. » Mais il n’y avait pas que ces mots-là, non, quelqu’un avait écrit : « Elle a un amour et n’a pas d’amant / Elle a un logis et n’a pas de maison / Elle a de la chance et ne désire rien. » » (p. 150)
JORGE, Lidia. – La nuit des femmes qui chantent. – Métailié, 2012. – 309 p.. – EAN13 9782864248484 : 21 €.