Categorie ‘** J’ai beaucoup aimé

Une journée de bonheur de Pascal Quignard

26.06
2017
cop. Arléa

cop. Arléa

Dans cet essai, Pascal Quignard annonce qu’il va « chercher à comprendre ce mouvement qui, s’il n’est pas universel, est invétéré (…) qui consiste à prélever des fleurs dans les champs, sur les rives, dans les forêts, au haut des montagnes, et à les disposer dans les demeures souterraines auprès des os rassemblés et teints d’ocre des morts(…)« 

Les fleurs, rappelle-t-il, apparaissent en même temps que ces petits animaux musaraignes, insectivores puis fructivores, dont sont issus les humains. Ces derniers s’offrent des fleurs quand ils se rendent visite, tout comme quand ils rendent hommage aux morts. Pascal Quignard revient alors sur le célèbre vers d’Horace, Carpe diem, « cueille le jour », qu’il réinterprète comme « tue le jour ». Car il s’agit d’apprendre à couper, et cueillir une fleur en France ou au Japon, c’est la « sacrifier, c’est offrir de la vie à la vie pour plus de vie« . Quand on dépose des fleurs fraîches sur une tombe, on offre ainsi le printemps, la vie fauchée dans son meilleur moment, au corps sans vie qu’on aime. Aussi, au Japon, dans l’ikebana, on arrange une branche naissante horizontale en un bouquet triangulaire vertical mystique, extrêmement codé et symbolique, comme peuvent l’être là-bas la voie de la calligraphie, la voie du thé, la voie du bâtonnet d’encens et de la fumée parfumée qui s’élève.

Pascal Quignard rappelle aussi que l’unité de mesure pour la vie est le jour, la contrainte des sept jours n’étant que religieuse. Pour lui, les mois lunaires ainsi que les saisons gardent leur utilité, mais l’année devrait être découpée de mars à mars, voire de février à février, et ainsi du printemps à l’hiver, de la naissance à la mort.

Inclassable, ce petit essai recueille les pensées de Pascal Quignard sur l’acte symbolique de cueillir une fleur, de former et donner un bouquet, sur le découpage temporel de la vie. Les cinquante premières pages m’ont passionnées, moins les suivantes. Il est un détail, et non des moindres, qu’il n’a pas évoqué : ce sont les enfants, qui, dès le plus jeune âge, offrent naturellement à leur mère un bouquet de fleurs des champs cueillies pour le plaisir de s’approprier cette vie si belle à regarder. Monsieur Quignard, qu’en dites-vous ?

Sous la blouse de Marion Mousse

21.06
2017
cop. Casterman

cop. Casterman

Emmanuelle Zloesio, sociologue, a consacré sa thèse de sociologie aux femmes chirurgiens. Marion Mousse part ici de son enquête sur le terrain pour nous faire entrer dans un milieu très sélect, et encore très misogyne. Dans le milieu hospitalier, si on a de l’empathie, on est une « lopette », et si on est une femme, on ne peut qu’être infirmière, pas chirurgienne ! Les préjugés mènent la vie dure à toutes celles qui choisissent de devenir le nec plus ultra du milieu hospitalier, des « boss », des chirurgiennes. En salle de repos, décorée d’une fresque très suggestive, comme dans la salle d’opération, les blagues se situent toujours au-dessous de la ceinture…
Comme beaucoup de métiers au fort capital symbolique et économique, celui de chirurgien est encore fortement réservé aux « mâles dominants » séducteurs et impassibles. Julie, étudiante, découvre, plus que son travail en salle d’opération, quelles relations humaines induisent sa fonction, tant avec ses collègues misogynes qu’avec ses patients, qui peuvent mourir entre ses mains. Une BD très instructive sur le combat à mener contre la discrimination sexuelle dans le milieu hospitalier.
MOUSSE, Marion, ZOLESIO, Emmanuelle
Sous la blouse
Casterman, 2017 (Sociorama)
164 p. : ill. n.b. ; 16*19 cm.
EAN13 978220303006 : 12 €

Le charme discret de l’intestin de Giulia Enders

12.06
2017
cop. Actes sud

cop. Actes sud

Je me souviens très bien de ce que m’avait dit le médecin de famille quand j’étais toute jeune : « Vous avez un intestin de grand-mère de 80 ans », ni mes problèmes intestinaux à l’âge de 13 ans qui m’avaient valu quelques visites à l’hôpital. Et, depuis, j’ai ce qu’on appelle le syndrôme du côlon irritable, avec des ballonnements me faisant ressembler à une femme enceinte de 6 mois ! Du coup, forcément, un best-seller qui s’intitule Le charme discret de l’intestin et qui prétend tout nous apprendre de cet organe méconnu ne pouvait que m’intéresser.

Alors, effectivement, on découvre carrément un organe vital qui conditionne nos humeurs et notre longévité, un organe qui abrite un tas de bactéries bonnes ou mauvaises pour notre santé, selon nos habitudes alimentaires. On comprend un peu mieux pourquoi on peut nous retirer les amygdales ou l’appendice. On revoit sa manière de s’assoir pour faire caca, et autres joyeusetés scatologiques. On sait maintenant que les gargouillis après manger, c’est notre fée du logis qui nettoie l’intestin grêle, propre comme un sou neuf. Et surtout, surtout, on révise ses habitudes alimentaires : moins de fructose, moins de produits laitiers, moins de blé, plus de fibres, préférer la viande, les oeufs et le tofu cuits, et au contraire l’huile d’olive crue. A la fin d’un repas, Giulia Anders préconise de mâcher du chewing-gum (soit l’exact contraire de ce que me disait mon prof de SVT au collège, qui interdisait son usage sauf pour saliver, se mettre en appétit) ou de boire du thé. Contre le mal des transports, c’est le gingembre ou le point P6 de pression en acupuncture les plus efficaces, etc. etc.

Bref tout ceci se lit comme un roman, d’une traite, c’est passionnant et plein d’humour, et en plus, si on applique un peu ce qu’on y apprend, on peut espérer avoir un peu plus la pêche, en faisant amis amis avec nos microscopiques compagnons de vie, les bactéries, vivant dans notre intestin depuis notre naissance mais pouvant être modifiées par notre alimentation. Vivent les pré- et probiotiques !

Danse contemporaine et littérature

30.05
2017
cop. Centre national de la danse

cop. Centre national de la danse

 

Entre fictions et performances écrites

Partant du constat que « les scènes de la danse contemporaine composent de plus en plus leurs partitions à partir de textes de différentes natures, textes philosophiques, chansons et histoires personnelles« , Magali Nachtergael et Lucille Toth ont voulu cet ouvrage collaboratif qui traite de littérature et de danse contemporaine. Beaucoup de chorégraphes lisent en amont, écrivent eux-mêmes, laissent derrière eux des carnets ou invitent des écrivains sur scène, comme Carlotta Ikeda et Pascal Quignard.

A priori, il existerait trois manières de croiser les deux disciplines artistiques :

- le « danseur parlant », avec une mise en voix des textes : essoufflé par le texte, encombré par lui, le danseur danse quand même, malgré tout.

- les « danseurs versus récitants » : sur scène les comédiens côtoient les danseurs sans se mêler à eux.

- « l’absence de texte » : le texte, écrit en amont, est réécrit par la danse, absent de la scène, digéré et restitué autrement,  comme Maguy Marin transposant Beckett dans May B..

Trois options distinguant le corps et l’esprit, la danse et la littérature, comme capables d’interactions mais irréductiblement opposées. L’art littéraire s’apparenterait ainsi à « l’art du geste de la trace« , et l’art chorégraphique à « l’art du geste sans la trace« . Ainsi, sur scène ce qui est dit n’est pas ce qui est montré, et ce que l’on peu comprendre, on ne peut pas le voir. Et  la danse montre l’indicible. Etrange dichotomie entre ces deux arts, comme s’il y avait une collision entre l’écoute intérieure du corps et l’assujettissement du corps à la musique envahissante. Notons au passage l’existence du Festival Concordanses, qui favorise précisément « une aventure singulière où un écrivain rencontre un chorégraphe ».

Une lecture qui invite à découvrir les différents spectacles chorégraphiques mettant en exergue la littérature.

 

Lecture dans le cadre de mon Challenge danse

cop. SeL

cop. SeL

Medea de Pascal Quignard

29.05
2017
cop Ritournelles

cop Ritournelles

Medea, c’est d’abord un spectacle produit en 2010, d’une durée de 45 minutes, au Festival Ritournelles à Bordeaux. A gauche le musicien Alain Mahé, qui improvise à genoux, à droite, Pascal Quignard lit son texte assis à une table éclairée par une lampe de chevet, puis se retourne pour contempler, fasciné, la danseuse de bûto Carlotta Ikeda, qui devient Médée la magicienne, la mère meurtrière. L’infanticide est suggéré plus que montré. La décision monte en elle, comme une pulsion sexuelle de la mort, dans un temps arrêté, prêt à bondir vers le déchirement, la souffrance.

La rencontre entre Pascal Quignard et Carlotta Ikeda semblait évidente, tant les thèmes de l’un et de l’autre sont proches : le silence, le retour aux origines, la mort et le sexe.

Pascal Quignard nous livre sa propre version de Médée, à ce moment crucial où elle s’apprête à tuer ses propres enfants.

Ecoeurée par la trahison de Jason, pour qui elle a tout quitté, et même tué son frère, Médée, après avoir enflammé sa rivale avec les onguents qu’elle sait préparer, s’interroge : qu’est-ce qui pourrait le plus faire souffrir Jason ? Quelle pourrait être la pire vengeance, si ce n’est tuer la chair de sa chair, les enfants qu’ils ont eus ensemble ?

Contrairement au Meursault de Camus, Pascal Quignard nous montre une Médée à la colère froide, qui pré-médite son infanticide. Sa prose poétique réussit alors à être d’une cruauté étincelante, d’une beauté mortelle, tant par le choix des mots que par son rythme et sa concision. Un texte magnifiquement terrifiant. On est loin du Choix de Sophie ou des Autres, variations autour de ce mythe romanesque au diable. Qu’y a-t-il en effet de pire que de tuer ses propres enfants ? Beau et effrayant.

Lecture dans le cadre de mon Challenge danse

cop. SeL

cop. SeL

Philosophie de la danse de Paul Valéry

12.05
2017
cop. Allia

cop. Allia

 

Paul Valéry prévient aussitôt son lecteur :

« il faut vous résigner à entendre quelques propositions que va, devant vous, risquer sur la Danse un homme qui ne danse pas. »

Car, selon lui,

« Toute époque qui a compris le corps humain, ou qui a éprouvé, du moins, le sentiment de mystère de cette organisation, de ses ressources, de ses limites, des combinaisons d’énergie et de sensibilité qu’il contient, a cultivé, vénéré la Danse. » (p. 10), ce qui explique son intérêt pour la danse et l’essai qui va suivre.

Il amorce alors une première définition :

« C’est que la Danse est un art déduit de la vie même, puisqu’elle n’est que l’action de l’ensemble du corps humain ; mais action transposée dans un monde, dans une sorte d’espace-temps qui n’est plus tout à fait le même que celui de la vie pratique. » (p. 10-11).

Après avoir passé en revue quelques occupations ou mouvements d’animaux qui ne peuvent pas passer pour de la danse, il revient sur la relative oisiveté de l’être humain, qui s’attache à des passe-temps inutiles, comme l’art de danser :

« L’homme est cet animal singulier qui se regarde vivre, qui se donne une valeur, et qui place toute cette valeur qu’il lui plaît de se donner dans l’importance qu’il attache à des perceptions inutiles et à des actes sans conséquence physique vitale. » (p. 16).

Pour mieux le définir ensuite, Paul Valéry finit par décrire l’état du danseur :

« Il observe que ce corps qui danse semble ignorer ce qui l’entoure. Il semble bien qu’il n’ait affaire qu’à soi-même et à un autre objet, un objet capital, duquel il se détache ou se délivre, auquel il revient, mais seulement pour y reprendre de quoi le fuir encore… «  (p. 27)

Cet objet capital, c’est le sol, vers lequel il revient toujours, gouverné par les lois de la pesanteur dont il essaie de s’arracher.

Et l’esprit dans ce corps qui danse ne voit rien de ce qui l’entoure, il n’est attentif qu’à ce qui se passe à l’intérieur.

Aussi, pour Paul Valéry, la danse constitue « une poésie générale de l’action des êtres vivants ».

Dans ce si joli petit livre, Paul Valéry nous livre une tentative de définition de la danse avec laquelle je suis en accord, dans la mesure où il la caractérise tout à la fois en lien avec la vie intérieure, le sol et la poésie. Inutile au processus vital comme tout autre art, la danse s’apparente au mouvement poétique, comme elle peut provoquer une sorte de transe (techno, danse africaine, les derviches tourneurs) jusqu’à l’épuisement des forces.

Lecture dans le cadre de mon Challenge danse

cop. SeL

cop. SeL

 

L’appel de L. Galandon & D. Mermoux

05.04
2017

Couv_291686Cécile, mère célibataire, regarde un message vidéo laissé par son fils Benoît, parti faire le Djihad en Syrie auprès de ses « frères » de l’État Islamique. Elle tente de comprendre pourquoi lui, qui n’était même pas croyant, a pu se radicaliser à ce point, et espère, lors de leur prochain appel, pouvoir le récupérer.

La pertinence du récit commence par la polysémie de son titre, l’appel, celui qu’attend cette mère de son fils, celui avec qui tout commence, celui enfin avec qui tout se termine avec la radicalisation de sa foi en une autre cause. Le seul petit bémol que l’on pourrait faire à cette bande dessinée, c’est que le recours aux réseaux sociaux et aux témoignages contraignent les auteurs à favoriser le texte par rapport à l’image. Laurent Galandon ne tombe en effet dans aucun des pièges : de bout en bout, son histoire ne verse dans aucun cliché ni aucun préjugé, ni par le choix de son protagoniste (blanc et athée), ni par les raisons de sa radicalisation (forts sentiments d’amitié et d’injustice), ni par son issue. Il soulève justement les bonnes questions, à savoir les inégalités sociales et la violence des rapports entre les jeunes et la police. Néanmoins le choix du noir et blanc, parfois sépia, renforce la sobriété et la pudeur du propos : pas d’esclandre ici, pas de violence montrée, tout est (presque) suggéré.

Une excellente BD sur ce triste sujet d’actualité qui tourne déjà dans tous les C.D.I. de lycées de France, et qui constitue un excellent point de départ pour entamer un débat avec les adolescents.