Categorie ‘Littérature espagnole

Un regard innocent * d’Encarnació Martorell I Gil (2011)

16.01
2011

Titre original : Amb ulls de nena

« Comme il a fallu allumer la cuisinière à bois, le dîner est long à cuire. Quand il est enfin prêt, on dîne à la lumière d’une bougie. Elles coûtent 1,75 Ptas la pièce, et elles sont rares.

Après la bouillie de maïs et les trente olives, il n’y a plus rien car on n’a plus de souchets et rien pour les remplacer, je vais me coucher.

C’est le seul remède quand on a faim (à part manger). Quand on dort, on ne sent pas la faim ; et le plus beau, c’est que très souvent je rêve que je mange. Mais, quand je me réveille, je ressens une grande déception. » (p. 82)

Encarnacio, gamine de douze ans, se lance dans l’écriture d’un journal intime le 19 juillet 1936, alors que la guerre civile commence en Espagne. Bientôt, à Barcelone, les prix flambent, et la nourriture vient à manquer, à tel point qu’Encarnacio doit s’absenter de l’école pour rejoindre les files d’attente de plusieurs heures devant les boutiques ou les étalages du marché. Cette enfant, qui quitte l’innocence des jeux pour pouvoir survivre dans cette ville bombardée et assiégée, fait l’apprentissage de la honte, du mépris, de la haine d’autrui, voit son père changer d’attitude, la pénurie ayant raison de ses principes, sa mère recourir à tous les subterfuges pour ne pas avoir la tristesse de voir ses enfants affamés et de ne rien pouvoir leur donner.

« Je crois que ça ne peut pas se réprimer, c’est du vol, oui, mais du vol qui s’explique, du vol par nécessité. Si je n’avais pas faim, est-ce que je volerais ? Non.

Je crois aussi que l’homme le plus honnête et droit volerait par nécessité. Naturellement certains ont plus de volonté que moi, plus de résistance, mais ça aussi ça n’existe plus dans un cas extrême. » (p. 52-53)

Difficile de ne pas penser au journal d’Anne Frank en lisant cet autre journal d’une petite fille endurant les privations d’une guerre civile, et devant faire le deuil de personnes qui lui sont chères. Son esprit critique et avisé, son empathie pour autrui, associé à une jolie plume font de ce journal, sorti de son tiroir bien après Franco, un témoignage de la vie domestique en temps de guerre profondément touchant.


MARTORELL I GIL, Encarnacio. – Un regard innocent / trad. du catalan par Marie Vila Casas. – Métailié, 2011. – 190 p.. – ISBN 978-2-86424-756-2 : 17 €.

Service de presse

Instructions pour sauver le monde de Rosa Montero (2010)

20.01
2010

 

cop. Métailié

Titre original : Instrucciones para salvar el mundo

 

« L’humanité se partage entre ceux qui se plaisent à regagner leur lit le soir et ceux que le fait d’aller dormir inquiète. » (incipit) 

Ce jour-là, sur fond des crimes perpétués par celui que les médias surnomment « l’assassin du bonheur », ce sont les quarante-cinq ans de deux hommes, qu’aucun d’entre eux n’a envie de fêter. Chauffeur de taxi, Mathias a perdu toute raison de vivre le jour où Rita meurt de son cancer. Incapable de poursuivre une vie normale, il ne rentre pas dans leur ancien foyer, part se réfugier dans la maison qu’il était en train de construire, dort le jour et passe la nuit à l’Oasis, un bar où il fait la connaissance de Fatma, la sublime prostituée Africaine, au passé dramatique, et de Cerveau, une vieille scientifique devenue alcoolique.Daniel Ortiz, lui, n’a pas le courage de quitter la sienne, Marina, et, aigri d’être resté aux urgences au lieu de gravir les échelons et les échelons, cumule les négligences. Lui quitte cette réalité privée de sens pour celle virtuelle de Second Life. Et quand Mathias cherchera un coupable à son désespoir, les chemins de ces différents personnages se croiseront…

Difficile de résister à l’envie de lire ce roman d’une traite, tant il nous agrippe dès le départ et ne nous lâche plus : bien sûr, nous avons envie de savoir ce qui va arriver aux personnages, oscillant entre le désir ou la perte d’amour, la mort et le sexe, les trois thèmes phares dans tous les arts, mais nous savourons tout autant les réflexions que Rosa Montero distille sur le sens de l’existence.

Petit bémol avec la formule malheureuse du « refuge juteux » pour décrire le sexe de la femme aimée et les monologues de Cerveau sur les hypothèses de scientifiquessur les coïncidences, l’harmonie et le désordre du monde, en ceci qu’ils peuvent nous sembler un peu plaqués dans l’intrigue, comme sortis tout droit d’une documentation sur le sujet ; mais ceux-ci prennent forcément tout leur sens dans la structure du roman, qu’admet d’ailleurs l’auteur d’un ton badin au dénouement.

Nonobstant c’est un très bon roman éclairé par une vision éminemment lucide de ces êtres forts ou faibles, les seconds englués dans une vie qu’ils abhorrent, les premiers animés par une pulsion de vie ou par l’amour d’une femme, d’un frère.


Retrouvez aussi du même auteur, dans Carnets de SeL :

Belle et sombre ** (2011)

Le Roi transparent ** (2008)

La Fille du cannibale * à ** (2006)


MONTERO, Rosa. – Instructions pour sauver le monde / trad. de l’espagnol par Myriam Chirousse. – Paris : Métailié, 2010. – 269 p. : couv. ill. en coul.. – (Bibliothèque hispanique). – ISBN 978-2-86424-714-2 : 20 €. 


L’esputnic du paubre * de Salvador Dali (fin des années 50)

22.11
2008

TEXTES & MANUSCRITS

BEAU LIVRE

Une femme de ménage « imposante« , « d’une chasteté absolue« , hérite d’un«petit cul-de-jatte de quarante ans», qu’elle place dans la rue pour mendier puis garde chez elle, le salissant pour mieux le nettoyer…

Farce surréaliste, ce texte nous fait découvrir ce que le pinceau de Dali peut donner en se transformant en plume ! Névrose érotique, obsession du corps et de ses mécanismes, allusions continuelles autour de la nourriture et de la défécation, la palette de Dali s’exprime cette fois avec des mots, tantôt rapprochés hyperboliquement, tantôt inventés. Une curiosité proposée dans un bel écrin, assortie de l’écriture écolière et  du français très approximatif et coloré de Dali.

Article plus complet de Bernard Géniès dans Le Nouvel Obs.

DALI, Salvador. - L’esputnic du paubre, suivi de Dali et les éditions de la Table Ronde. – La Table Ronde, 2008. – 166 p. : couv. ill. en coul. + ill. en n.b. – (Hors coll.). – ISBN 978-2-86424-668-8 : 18 €.
Service de presse
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L’affaire Karen *de José Angel Manas (2008)

17.09
2008

Titre de l’édition originale : Caso Karen (2005)


T
raduit de l’espagnol par Jean-François Carcelen et Jean Vila aux éditions Métailié (2008)

Romancière à succès, sur le point de partir écrire à Miami, Karen ne semble avoir aucune raison de se jeter par-dessus son balcon. C’est pourtant son corps que l’on retrouve dans la rue, désarticulé, le lendemain d’une fête qu’elle a organisée chez elle. Duarte et son collègue, inspecteurs de police, commencent à interroger amants, écrivains et éditeurs présents ce soir-là…

Un polar absolument pas comme les autres, ne serait-ce que par son entrée dans le milieu littéraire, mais surtout par sa forme kaléidoscopique, composée d’extraits de roman et de témoignages fragmentés, le tout écrit d’une bien belle plume. Intéressant.

« 25. Le roman de Karen.
« (…) Depuis que Marmen l’avait quitté Gabriel ne savait pas quoi faire tout seul à la maison. Il n’arrêtait pas de tourner en rond. Il passait sa journée à espérer que l’on sonne à la porte : elle apparaîtrait en expliquant qu’il s’agissait d’une blague. Peu importe, il lui pardonnerait tout. Mais au plus profond de lui quelque chose lui disait qu’elle ne reviendrait pas. En plus, il commençait à s’imaginer les raisons pour lesquelles elle avait déménagé précisément chez Iciar Cornuda et Carrasco. Il fouillait dans sa mémoire et brusquement de nombreuses anecdotes prenaient un sens nouveau (…). »
(p. 93)

Manas, José Angel. – L’Affaire Karen / trad. de l’espagnol par Jean-François Carcelen et Jean Vila. – Métailié, 2008. –  222 p.. – (Suite ; 142). – ISBN 978-2-86424-662-6 : 10 €.
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Le roi transparent de Rosa Montero (2008)

19.01
2008

Titre original : Historia del rey transparente

Aussi efficace et plus militant que de l’heroïc-fantasy

Au XIIe siècle, les guerres entre seigneurs féodaux font rage. Les siens réquisitionnés pour se battre, Leola, une jeune paysanne, se retrouvant seule et vulnérable, revêt l’armure d’un jeune guerrier mort sur un champ de bataille et part à l’aventure. Mais l’habit ne fait pas la moine : elle n’est pas à même de se défendre sur les routes dangereuses. Par chance, elle rencontre dans une forêt Nynève la rousse, laquelle se prétend fée du savoir et avoir connu Merlin, et va l’accompagner, lui trouvant un maître pour lui apprendre à se battre, et lui enseignant à lire et à écrire, et surtout à penser. Toutes deux vont être amenées à rencontrer Aliénor d’Aquitaine, Richard Coeur de Lion, Héloïse, séparée irrémédiablement d’Abélard, et à être confrontées au luxe et à la cruauté d’une duchesse, à la corruption de l’Eglise et à la lutte des Cathares.

S’ouvrant sur le travestissement d’une jeune femme paysanne en un chevalier, ce roman d’aventure laissait présager la démonstration criante d’une discrimination sexuelle et sociale. Or le personnage mystérieux de Nynève, savant et polémique, permet à l’auteur de critiquer bien plus ouvertement et plus largement toutes les injustices de l’époque. Et c’est avec son grand talent de conteuse que Rosa Montero, tout en nous faisant réfléchir sur ce siècle tourmenté, nous immerge,aux côtés de personnages originaux et touchants, dans un Moyen Age à la fois réel et fantasmé, avec lequel elle prend quelques libertés anachroniques, propice à l’amour courtois, aux tournois et aux légendes, telle celle du roi transparent que nul ne peut raconter sans péril. Une lecture divertissante, piquée de critiques acerbes n’épargnant aucune classe sociale.

MONTERO, Rosa. – Le roi transparent / trad. de l’espagnol par Myriam Chirousse. – Métailié, 2008. – 471 p.. – (Bibliothèque hispanique). – ISBN 978-2-86424-634-3 : 22,50 €.
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La fleur de peau * de Sebastià Alzamora (2007)

30.09
2007

Titre original : La pell i la princesa (2005)
traduit du catalan par Cathy Ytak

Quels mystères cache Puppa, le relieur de livres à peau humaine ? C’est sa vie que va nous conter un ancien tailleur de pierre, ayant perdu la jambe gauche dont la peau a servi à recouvrir l’un de ces fameux livres. Fuyant une vie de misère sous la tutelle de paysans aisés, il sera baptisé Puppa, « progéniteur », par des gitans qui voient en lui s’accomplir la Prophétie, géniteur d’un futur Guide qui scellerait l’alliance des clans. Dès son arrivée à Prague, il assiste au coup d’état du duc Antoine, dont il sauve la vie, après avoir sauvé celle de la princesse Maria, dont il reste subjugué, et dont il va assurer désormais la protection, à l’intérieur d’un palais au jardin merveilleux, dans lequel rôde une affreuse créature, le Golem. Son sort se joue entre les mains d’un roi fou de science et de magie, d’une reine insatiable qui en fait son amant attitré, du rabbin Juda Loew, son mentor, et du duc Antoine, dont il s’est fait un ennemi…

Quelle bien étrange histoire que celle-ci, inspirée des mythes européens les plus divers. Parfois même elle prend les accents de ce genre prisé depuis plusieurs années qu’est l’heroïc-fantasy. Elle se lit comme un songe dont on ne sait quand le personnage se retrouve véritablement dans la réalité première. La cruauté des hommes n’y a d’égale que la sensualité débridée des femmes, le savoir n’étant d’aucun secours au roi ni au créateur du Golem. Un récit dont l’effet sur le lecteur est à l’image de ces livres légendaires que l’on recouvrit de peaux humaines, à la fois effrayant et doux au toucher, comme à fleur de peau.

Ce roman fantastique a reçu en 2005 le Prix Joseph Pla.
Sebastià Alzamora, écrivain espagnol, est né en 1972.

ALZAMORA, Sebastià. - La fleur de peau / trad. du catalan par Cathy Ytak. – Métailié, 4 octobre 2007. – 182 p.. – (Bibliothèque hispanique). – ISBN : 978-2-86424-626-8 : 17 €.

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L’eau à la bouche ** de José Manuel Fajardo (2006)

24.09
2006

En Espagne, de son père, Omar a hérité son dégoût pour la police, et son goût pour les huîtres, le communisme et les femmes, et de sa mère, sa recette de poulet à la bière. En même temps qu’il prépare en cuisine des petits plats pour les clients de l’Arc-en-Ciel, il pense à Marina, roumaine, qui danse dans ce même cabaret et dont il est fou amoureux, à ses parents défunts, à ses débuts en tant que marin, à Lara, sa cousine bourgeoise, avec qui au Mexique il a commis une adultère, à La Reine, le chef cuistot d’une plate-forme pétrolière qui lui a tout appris du métier.

Plus qu’un roman, c’est un voyage politique et gastronomique que nous offre José Manuel Fajardo, tour à tour gai, sérieux, gourmand, nostalgique et gourmet. Ainsi, on évoque Belgrade bombardée, Ceausescu, comme on parcourt le cimetière Montparnasse peuplé de figures roumaines célèbres, comme on savoure une phrase avant le mélange de corps ou de saveurs. Chaque page en devient presque un plaisir gustatif, dont on meurt d’envie d’essayer les recettes glanées çà et là. A déguster sans tarder par tous les amoureux des plaisirs du palais.

« Quand la vie nous apporte des chagrins, il faut les inviter à manger ».

FAJARDO, José Manuel. – L’eau à la bouche. / traduit de l’espagnol par Claude Bleton. – Métailié, 2006. – 263 p.. – (Bibliothèque hispanique). – ISBN : 2-86424-588-4 : 20 €.

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