Categorie ‘Littérature anglo-saxonne

Contes de la folie ordinaire de Charles Bukowski

18.09
2012

cop. LGF

 

Voici Charle Bukowski himself, écrivain reconnu, dans toute sa splendeur : son carburant ? L’alcool et le sexe. Ses conversations ? Choquer le bourgeois, dire tout haut ce que les autres dissimulent, être infect, en un mot gêner.

« On habitait juste en face du parc Mc Arthur, Linda et moi. Une nuit qu’on était en train de boire, on a vu le corps d’un homme passer devant la fenêtre. Drôle de vision, on aurait juré une farce, jusqu’au moment où le corps s’est écrabouillé sur le trottoir. » (p. 49)

Dans ce recueil de vingt nouvelles relativement courtes, aux titres évocateurs : La machine à baiser - La politique est l’art d’enculer les mouchesCons comme le Christ -…, Charles Bukowski conte quelques anecdotes truculentes, parfois métaphoriques, mais presque toujours scabreuses, pour ne pas dire carrément trash. On ne peut pas dire que j’ai aimé ni détesté, ni même que je sois restée indifférente. Le langage est cru, direct, à l’image des scènes qu’il nous donne à voir. Certaines nouvelles m’ont marquée, comme la première - La plus jolie fille de la ville – peut-être parce que la plus sensible. Bref une curiosité underground, à réserver aux adultes.

LGF , 2010. - 189 p.. – (Le Livre de poche). - EAN13 9782253031338.


 

Le son de ma voix de Ron Butlin

13.05
2012

 

cop. Quidam éditeur

Morris Magellan apprend par un ami, lors d’une des huit fêtes arrosées qui remplissent ses nuits de week-end, qu’il vient de perdre son père :

« Il avait un mauvais coeur », expliques-tu à Helen et Andy. C’est seulement là cependant, plus de dix ans après avoir lâché cette remarque, que tu pourrais en réaliser l’ambiguïté. Cette ambiguïté t’a permis de dire exactement ce que tu ressentais à son propos. » (p. 28)

A l’âge de trente-quatre ans, Morris Magellan se rappelle cette soirée où, complètement ivre, il a failli abuser d’une jeune fille, et cette fois où, lors d’un pique-nique à la campagne, il découvre stupéfait la relativité des choses, cette autre où son père est rendu furieux en l’entendant chanter une chanson d’amour, ou toutes ces fois où il a imaginé toucher la main de ce dernier sans jamais oser le faire. Désormais, il a – ce qu’on pourrait dire – réussi : cadre dirigeant dans une société de biscuits, il gagne cinq fois plus que ses manutentionnaires, qui se lèvent plus tôt que lui et terminent plus tard, habite un pavillon en banlieue avec sa tendre épouse Mary et ses deux jeunes enfants, Tom et Elise. Il ne semble plus rien à avoir à espérer de la vie. Mais à redouter, oui. Car quand son gosier s’assèche, quand « la boue » menace de tout recouvrir, il lui faut boire, à tout prix et vite. Alors dès le matin, au réveil, c’est un verre ou deux en douce avant d’appeler sa famille pour le petit-déjeuner ; au bureau, sa bouteille de cognac l’aide à voir la journée défiler plus vite ; le soir, quelques verres l’aident à passer une bonne soirée ; et le week-end, ses soirées « biscuits » font tanguer le navire de sa chambre avant de réclamer une autre rasade d’alcool pour tenir debout, quitte pour cela à briser la vitre d’un meuble. Seule sa femme Mary sait et tente de l’aider, compatissante. Mais de sa pitié il ne veut pas, elle ne l’aide pas, et lui s’enfonce toujours davantage, oublie les événements de la veille, sa main passée sur la cuisse de sa secrétaire…

 

Ecrit à la deuxième personne du singulier, le roman du poète Ron Butlin, paru en Ecosse en 1987, a de quoi déranger : il fait plus qu’égratigner les signes de la réussite sociale d’un cadre des années 80, il en montre l’envers du décor, le désespoir de ce trentenaire qui constate n’en être encore qu’à la moitié (de sa vie) : quel ennui ! Ce conformisme, il le noie dans l’alcool, qui coule à flots dans son gosier pour étancher sa soif d’impuissance. Jamais on n’avait lu pareille vision du dedans de l’alcoolique à la raison troublée par son besoin irrépressible d’alcool, ce solvant salutaire qui l’empêche de sombrer, mais qui provoque chez lui hallucinations et amnésies. Un obus dans le paysage littéraire.

 

Lire la critique de Pascal Paillardet dans le Matricule des anges et celle de Laurence sur Biblioblog.

 

BUTLIN, Ron. - Le Son de ma voix / Traduit de l’anglais (Ecosse) par Valérie Morlot, préface d’Irvine Welsh. - Quidam Éditeur, 2011. - 154 p.. – EAN 13 9782915018684 : 16 €.
Offert par l’éditeur en personne lors du Salon du livre de Paris 2012.

La ferme des animaux de George Orwell (1945)

02.10
2011
cop. Gallimard

Animal farm

  • Un soir, à la ferme du Manoir, peu avant de mourir, le vieux Sage l’Ancien, le cochon Moïse, rassemble tous les animaux pour leur faire part d’un rêve qu’il a eu, les incite à se soulever contre Mr Jones, à devenir libres et heureux, et leur apprend un hymne révolutionnaire, Bêtes d’Angleterre, que tous reprennent en choeur, rêvant du Grand Soir promis… qui advient, mettant en fuite les fermiers et leurs ouvriers agricoles. Les animaux prennent alors possession des lieux, rebaptisent leur territoire la Ferme des animaux, et pourvoient à leurs propres besoins, conseillés dans un premier temps par les deux plus intelligents d’entre eux, les cochons Napoléon et Boule de neige, secondés par Brille-Babil, un goret habile orateur. Ces derniers, reconnus par les autres pour leur intelligence supérieure, imaginent un nouveau système social, l’Animalisme, dont ils écrivent noir sur blanc les sept principes sur un mur :
  • Tout deuxpattes est un ennemi.
  • Tout quatrepattes ou tout volatile est un ami.
  • Nul animal ne portera de vêtements.
  • Nul animal ne dormira dans un lit.
  • Nul animal ne boira d’alcool.
  • Nul animal ne tuera un autre animal.
  • Tous les animaux sont égaux.

Mais du jour où Napoléon décide de chasser son rival Boule de Neige qui commence à lui faire de l’ombre, à l’aide de chiots qu’il a élevés pour assoir son pouvoir, leur démocratie n’est plus qu’une illusion, entretenue par Brille-Babil qui fait régner la peur et la désinformation pour assoir la dictature des cochons, et les animaux finissent par travailler pis que des esclaves, sans jamais récolter les fruits de leur production… Seul l’âne Benjamin, sceptique depuis les premières heures, a compris depuis longtemps ce qu’il est advenu de ses confrères, notamment de son ami Malabar, le cheval, courageux en besogne mais trop crédule…

Ecrivain militant, George Orwell entendait que sa plume devienne un acte politique. Sous les couverts d’une fable cruelle mettant en scène une révolution d’animaux dans le huis clos d’une ferme, tournant à l’échec avec la prise de pouvoir des cochons manipulant l’opinion, il évoque la révolution russe, imaginée par Marx et Lénine, suscitant plein d’espoirs chez les bolcheviques, conduite par Staline (Napoléon) et Trotsky (Boule de Neige), et son échec, puisque les intérêts du premier aboutirent à la mise en place d’une dictature, entretenue par la propagande (Brille-Babil) et la peur (les chiens).

« Tous les animaux

sont égaux

mais certains sont plus égaux que d’autres. »

(p. 144)

Toute l’histoire est habilement menée. Le lecteur éprouve tour à tour de l’intérêt pour leur entreprise, et de l’empathie pour certains protagonistes (le cheval Malabar un peu benêt mais brave bête, la jument Douce, plus intelligente, l’âne Benjamin, sceptique) avant de comprendre comment les animaux vont se faire mener par le bout du nez et à la baguette par ceux qui leur font croire qu’ils sont plus libres et heureux qu’avant leur révolution. Quel coup de génie que d’avoir songé à cette fable pour s’insurger contre toutes les dictatures qui s’échafaudent sur les ruines d’un autre empire grâce à de braves révolutionnaires qui ne voient rien venir ! On songe à la fable de La Fontaine, forcément, Les animaux malades de la peste, et jusqu’à la fin, on pense que d’une manière ou d’une autre, le dictateur Napoléon souhaitera le sacrifice de l’âne, témoin lucide et donc gênant de son pouvoir, mais non… L’âne demeure l’observateur impuissant du sacrifice inutiles de ces confrères, à l’image d’Orwell.

Une lecture édifiante, intelligente, INDISPENSABLE.

 


La Ferme des animaux / George Orwell ; trad. de l’anglais par Jean Quéval. – [Paris] : [Gallimard], 1983. – 150 p. : couv. ill. en coul. ; 18 cm. – (Collection Folio ; 1516). – ISBN 2-07-037516-1.

Acheté à Nantes à la librairie Durance

Lu sur une plage du Finistère sud.

Pour ceux qui veulent le lire gratuitement en ligne, c’est ici.


Scintillation de John Burnside

11.09
2011

 

cop. Métailié

Dans Une vie nulle part, John Burnside avait déjà suivi les errances d’une jeunesse cherchant à sortir de l’ombre de l’usine où avaient trimé ses parents. Dans ce nouveau roman, il plante l’intrigue dans un décor sans nom, l’Intraville, une ville ayant poussé à la périphérie d’une usine chimique désormais à l’abandon, qui fit vivre un temps ses habitants, avant de les empoisonner insidieusement, tout comme le bois aux arbres noircis. Il y campe un adolescent, Leonard, qui raconte cette histoire avant de l’oublier, on ignore pour quelle raison, une histoire qui commence par la mystérieuse disparition de cinq adolescents. Un mensonge de l’unique policier de la ville, corrompu, car aucun d’entre eux n’a en réalité réussi à fuir ce purgatoire, où tout végète avant de pourrir lentement. Il le sait bien, lui qui a découvert, dans le bois empoissonné, la première victime pendue par quelqu’un ou quelque chose…

John Burnside démarre son roman comme un thriller, mais déjoue ensuite notre horizon d’attente car ce n’est pas une enquête qu’il va ouvrir, avec ses indices, mais il va plutôt prendre son temps, s’intéresser à cette ville gangrénée par l’absence d’espoir à une vie meilleure, à sa jeunesse désoeuvrée et à ce jeune Leonard, qui découvre les plaisirs de la sexualité et les grands auteurs de la littérature, qui aime observer la nature, seul ou aux côtés de son ami l’Homme-Papillon, avant de s’arrêter sur le meurtre absurde d’un innocent. Un dérapage prévisible. Mais qui l’est vraiment, innocent, dans cette ville où l’on ne lit que des histoires d’amour, où l’on préfère regarder la télévision pour se vider la tête que de se soucier des sorties nocturnes de sa progéniture, et où chacun ferme les yeux sur ce qui le dérange ? Les coupables ne manquent pas, mais pas ceux auxquels on s’attend : John Burnside s’en prend à tous ceux qui, dans l’Extraville, ont pu s’enrichir grâce au fruit du travail des habitants de l’Intraville, qui les tue à petits feux, pour ensuite les abandonner, à celui qui a trouvé le moyen de faire fructifier son capital dans la ville, en étouffant la vérité sur les meurtres d’adolescents, à tous ces parents qui ne croient pas en un avenir meilleur pour leurs enfants, à tous ceux qui pour se divertir aiment à faire souffrir les autres, dans une vertigineuse spirale de violence. Seul Leonard déroge à cette inertie, même s’il se prend aussi dans les rets de la folie collective, lui qui pense qu’il faudrait raser cette ville et donner à ses habitants un lopin de terre à cultiver pour tout recommencer. Et lui seul semble connaître la lumière, la scintillation donnée en titre français à ce roman d’une incroyable noirceur poétique, et dont on ne pourra interpréter le sens qu’à la toute fin de son histoire.

« Au bout d’un moment, quand même, je commence à me sentir drôle, comme chaud à l’intérieur, mais pas fiévreux, et tout a l’air changé. Les arbres ont plus de détails, les couleurs sont plus subtiles, tout a l’air plus compliqué et, en même temps, plus cohérent, l’air d’être là pour une bonne raison. Je ne dis pas que c’est conçu intentionnellement je ne suis pas en train de parler de je ne sais quelle connerie du genre n’est-ce pas que la nature est merveilleuse. Mais bon… c’est là, et ça n’a pas besoin d’être expliqué. » (p. 149)

Un roman psychologique d’une noirceur inquiétante, née de l’oscillation entre l’étrange et le thriller.

A ne pas manquer.

 

Prix Lire et Virgin Megastore 2011.


Du même auteur, autres romans chroniqués dans Carnets de SeL :

Un mensonge sur mon père ** (2009)

Les empreintes du diable (2008)

Une vie nulle part *** (2005)

La maison muette *** (2003)

 

BURNSIDE, John. – Scintillation / trad. de l’anglais (Ecosse) par Catherine Richard. – Métailié, 2011. – 282 p.. – EAN 978-2-86424-838-5 : 20 €.

 

Tout Alice *** de Lewis Carroll (1865)

26.06
2011

 

cop. GF-Flammarion

Souvent à tort inclues dans la seule littérature enfantine, les Aventures d’Alice au pays des merveilles n’ont jamais cessé d’inspirer écrivains, psychanalystes, philosophes, musiciens et réalisateurs. Car si cette oeuvre se relit bel et bien et se découvre à plusieurs niveaux et à tout âge, c’est parce qu’elle interroge la réalité : dans ces aventures, les frontières entre le réel et le rêve n’ont jamais été aussi ténues, l’absence de logique implacablement logique… comme elle joue avec ce qui la met en mots, ce qui permet de la désigner, le langage, donnant naissance à des quiproquos très amusants.

 

A l’origine, pourtant, c’est bien pour une fillette que Lewis Carroll, Charles Dodgson de son vrai nom, imagine ces aventures, et précisément pour une petite Alice avec laquelle il prend le thé au bord de l’eau…

 

« Assise à côté de sa soeur sur le talus, Alice commençait à être fatiguée de n’avoir rien à faire. Une fois ou deux, elle avait jeté un coup d’oeil sur le livre que lisait sa soeur ; mais il n’y avait dans ce livre ni images ni dialogues : « Et, pensait Alice, à quoi peut bien servir un livre sans images ni dialogues. Elle était donc en train de se demander (dans la mesure du possible, car la chaleur qui régnait ce jour-là lui engourdissait quelque peu l’esprit) si le plaisir de tresser une guirlande de pâquerettes valait la peine de se lever pour aller cueillir les pâquerettes, lorsqu’un lapin blanc aux yeux roses vint à passer auprès d’elle en courant. » (incipit)


Qu’arrive-t-il à cette petite Alice qui s’ennuie ? Toute une série de rencontres avec des personnages tous plus ou moins fous (Le Chapelier fou), dès l’instant où elle suit dans son terrier ce lapin en retard, consultant sa montre à gousset, et atterrit dans un monde où les animaux (Le Lièvre de Mars, le chat du Cheshire, le Bombyx) et les fleurs parlent et raisonnent, où l’on peut grandir ou rapetisser à volonté suivant ce que l’on mange ou boit, un monde onirique gouverné par une reine despotique dont les sujets ne sont autres qu’un jeu de cartes. Aussi, dans ce monde illogique, tout devient très relatif… de quoi aiguiser son esprit critique.

Pour chasser de votre imaginaire les images véhiculées par les diverses adaptations de ce classique, rien de tel que de se plonger dans le texte : c’est un vrai plaisir à lire !

 

Dans cette édition ont été réunies les différentes versions des Aventures d’Alice : Les Aventures d’Alice sous terre, Les Aventures d’Alice au pays des merveilles, De l’autre côté du miroir et de ce qu’Alice y trouva, La Chasse au Snark, Alice racontée aux petits enfants, Alice à la scène, Une devinette d’Alice, Lettres à Alice Liddell.

Tout Alice / Lewis Carroll ; trad. par Henri Parisot ; chronologie, préface et bibliographie par Jean-Jacques Mayoux. – Paris : Garnier : Flammarion, 1979. – 442 p. : couv. ill. ; 18 cm. – (Garnier-Flammarion ; 312). - Bibliogr. p. 37-40 (Br.) : 12,50 F.

Vous pouvez lire les Aventures d’Alice en intégralité sur Google Books, ou l’écouter conter gratuitement sur Bibliboom.com.

 

 

Une chambre à soi ** de Virginia Woolf (1929)

23.01
2011

« (…) il est indispensable qu’une femme possède quelque argent et une chambre à soi si elle veut écrire une fiction. » (p.8)

Avoir une chambre à soi, que l’on peut fermer à clé, sans être dérangé, et disposer de 500 livres de rente permettant d’évacuer tout souci d’argent, ce sont là deux conditions essentielles à la création d’oeuvres d’art.

Tout en méditant sur le sujet, Virginia Woolf se heurte à deux interdictions, la première de marcher sur le gazon, où seuls les professeurs et étudiants sont admis, la seconde de ne pouvoir entrer dans la bibliothèque, si elle n’est pas accompagnée d’un professeur.

Car les femmes manquent d’argent pour pourvoir à la création d’universités pour elles. Pourquoi sont-elles si pauvres ? Il n’y a qu’à lire tous les livres que les hommes ont pu écrire sur elles, et on comprendra à quel point elles sont peu considérées, étant décrites comme inférieures intellectuellement, physiquement et moralement. Elles vivent sous un régime patriarcal, ce que Virginia Woolf explique en ceci que les hommes ne peuvent garder une confiance absolue en eux que s’ils sentent la moitié du genre humain inférieure à eux. Or gagner un salaire délivre de toute dépendance à l’homme : maison, vêtements, nourritures, et de toute préoccupation financière, libérant l’esprit pour pouvoir penser aux choses en elles-mêmes.

Hélas, dans l’Histoire, la femme ne flamboie que dans les sonnets et les romans, car dans la vie quotidienne, elle vit cloîtrée chez elle, à élever ses enfants et à tenir sa maison. Virginia Woolf compare alors les possibilités d’écrire de Shakespeare et de sa soeur, et en conclut qu’il est impossible pour une femme, née au XVIe siècle, même de génie, d’écrire à l’époque, obligée de s’échapper d’un mariage arrangé et refusée au théâtre en tant qu’actrice, ou dans tout autre domaine artistique. La société était hostile à toute tentative de la part des femmes de vouloir écrire. Jamais on ne les encourageait à devenir artistes. Il n’est qu’à voir encore au XIXe siècle ces femmes qui signèrent leur oeuvre d’un nom d’homme pour pouvoir être publiées : Currer Bell, George Eliot, George Sand.

Le contexte leur est défavorable, et qu’écrivent-elles quand elles ont la chance de pouvoir écrire ? Forcément c’est leur indignation sur la condition des femmes qui éclate. Par ailleurs,

« Ajoutons que la seule formation littéraire que pût avoir une femme au début du XIXe siècle, était celle de l’observation des caractères, de l’analyse des émotions. » (p. 100)

Comment se traduit dans l’oeuvre la différence des sexes ? Se demande-t-elle encore. Par un jugement de valeurs encore. Car les valeurs portées par les hommes semblent tout de suite plus importantes que celles des femmes, jugées futiles, la guerre étant un sujet plus grave qu’une scène dans une boutique. Seules Jane Austen et Emily Brontë échappent à cet écueil et écrivent véritablement comme des femmes, selon elle.

Et de recommander : « Ecrivez ce que vous voulez écrire, c’est tout ce qui importe. », et « je voudrais vous demander d’écrire des livres de tout genre sans hésiter devant aucun sujet… quelle qu’en soit la banalité ou l’étendue. » avant de répéter les conditions sine qua non pour pouvoir écrire (avoir une chambre à soi et être en dehors du besoin) et de conclure que l’écrivain a la chance de vivre plus que tout autre en présence de la réalité, que « C’est son rôle de la découvrir, de la rassembler et de la communiquer. »

Cet essai pamphlétaire fut publié à l’issue de conférences de Virginia Woolf données en 1928 sur le thème « Les femmes et le roman ». Peu de femmes, hélas, ont laissé leur nom avant le XXe siècle dans les arts. En cherchant à comprendre pourquoi, Virigina Woolf dénonce les conditions de vie passées et présentes de la femme, et les discours masculins les entérinant. Elle pose les deux conditions matérielles indispensables à toute création artistique, et exhorte les femmes à cesser d’écrire comme des hommes, à écrire, sans entrave formelle ou thématique, selon leur vision des rapports humains à la réalité.

La longueur des notes prises suffit à prouver l’intérêt que j’ai pu prendre à la lecture de cet essai…

Une chambre à soi / par Virginia Woolf ; trad. de l’anglais par Clara Malraux. – Paris : 10-18, 2010 . – 171 p. : couv. ill. ; 18 cm. – (Bibliothèques 10-18). - Trad. de : A room of one’s own. – Collection principale : 10-18 ; 2801. - ISBN 2-264-02530-1 (br.) : 38 F.

Rien qu’un surhomme *** d’Olaf Stapledon (1935)

14.11
2010

Titre original : Odd John

John Wainwright, enfant surdoué, attire l’attention du narrateur, journaliste et ami de la famille. Cet enfant semble oublier de se développer physiquement pour se concentrer totalement sur le monde qui l’entoure et l’interroger. Tout à tour, il épuise les secrets de toutes les sciences (anatomie, physique, philosophie, économie,…) avant d’exercer son corps à relever tous les défis. Il rencontre, par maints stratagèmes, les plus « grands hommes » réputés dans chaque domaine, qui tous le déçoivent. Dégoûté, se sentant seul au milieu de sous-humains qu’il méprise, il s’enfuie et s’isole durant des semaines, avant de rentrer pour se lancer dans une vaste expédition à travers le monde, pour trouver ses semblables, et fonder une Mission…

« Dans cette première période de ma vie, je n’avais qu’une très vague idée de ce qu’était « l’esprit » et son « avancement ». Je vis, néanmoins, avec beaucoup de clarté, que le côté pratique de ma tâche devait être, soit de prendre en charge l’espèce commune et de lui apprendre à faire ressortir le meilleur d’elle-même, soit, s’il était prouvé que c’était impossible, d’établir un type humain de mon invention plus magnifique. » (p. 52)

Rien qu’un surhomme fait partie de ces romans de SF philosophique qui narrent une fiction pour mieux décrypter et remettre en cause les failles de la société et de l’humanité. Admiré par Borges, Virginia Woolf et Winston Churchill, Olaf Stapledon a aussi beaucoup influencé Aldiss, Clarke et Lem, sans jamais penser écrire de la SF. Il décrit ici le cheminement moins physique et sexuel qu’intellectuel de ce mutant, confronté à sa différence et à sa profonde solitude, ne se retrouvant dans aucune des fois qui animent l’homme (le christianisme ou le communisme par exemple). Il part alors à la recherche de ses semblables à travers le monde (il trouvera le premier dans un asile de fous, jouant une musique « transparente » qu’il sera le seul à admirer) pour fonder avec eux une nouvelle société isolée sur une île, qui sera, on le devine très rapidement, anéantie par les grandes puissances gouvernementales. C’est donc là une très belle cosmogonie. Sa première date de publication n’est pas non plus sans rappeler l’aryanisme, et son corollaire, le racisme, que l’on peut rapprocher, dans une certaine mesure, à l’intransigeance de ces « surhumains » pour lesquels les Homo Sapiens ne constituent que du bétail.

Un coup de coeur, assurément.

/ trad. par Amélie Audiberti. – Paris, Gallimard (impr. de Brodard et Taupin), 1952. – In-16, 256 p., couv. en coul. 200 fr. – (Le Rayon fantastique).

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