Categorie ‘Littérature anglo-saxonne

Lumière pâle sur les collines de Kazuo Ishiguro

03.03
2018
cop. Gallimard

cop. Gallimard

 

Niki, la fille cadette d’Etsuko, délaisse Londres quelques jours pour venir passer quelques jours chez sa mère à la campagne. Elle s’éloigne de la chambre depuis longtemps déserte de Keiko, sa demi-soeur, qui, après avoir quitté la maison depuis plusieurs années, vient de se pendre dans son appartement. Ne la portant apparemment pas dans son coeur, elle n’a pas souhaité assister à son enterrement, tout comme Keiko n’est pas allée à celui de son beau-père. La vue d’une petite fille jouant à l’extérieur, alors qu’elles sont allées prendre un thé, rappelle à Etsuko une autre fillette, qu’elle a connu au Japon alors qu’elle était enceinte de Keiko, après la guerre. Une fillette souvent seule, révoltée et traumatisée par la vision d’une mère noyant son bébé après la guerre…

J’avoue avoir préféré me dispenser de lire ce roman jusqu’au bout. Déjà un peu refroidie par l’annonce du suicide de la fille aînée de la narratrice dès l’incipit, j’ai abdiqué lorsque les traumatismes de la fillette livrée à elle-même sur le terrain vague sont ressortis. Quand on est soi-même mère, il y a certaines histoires qu’on ne préfère plus lire ou regarder. Nonobstant on reconnait tout à fait le style et les non-dits qui caractérisent l’écriture d’Ishiguro, dont je viens de lire Auprès de moi toujours, qui m’a beaucoup plu. Mais alors que pour le précédent, horrible d’une toute autre manière, le suspens m’avait donné envie de le lire d’une traite, ici, je n’ai eu aucunement envie de connaitre le fin mot de ce drame.

Auprès de moi toujours de Kazuo Ishiguro

28.02
2018
cop. Gallimard

cop. Gallimard

 

Prix Nobel de littérature 2017

Kath a le privilège en tant qu’accompagnatrice de pouvoir choisir ses patients. Un jour où elle retrouve l’une des anciennes élèves d’Hailsham, devenue comme elle accompagnatrice, mais qui en souffre, elles évoquent ensemble les deux meilleurs amis de Kate, dans cette école isolée dans la campagne anglaise, Ruth et Tommy. Kath se souvient alors de son enfance là-bas, encadrée par les « gardiens » qui les ont aussi éduqués. Elle se remémore les tabous, les non-dits pour se protéger de la vie qui les attendait, de ces dons de leurs plus belles oeuvres artistiques aux uns et aux autres, et même à Mademoiselle, les emportant pour les exposer dans la Galerie. Elle se souvient aussi de son amitié avec Ruth, la dominatrice, et avec Tommy avec qui elle s’entendait si bien. C’est alors qu’elle décide d’accompagner Tommy, qu’elle n’a pas revu depuis Ruth lui a déclaré qu’il ne voudrait jamais d’elle…

Mon mari m’a offert ce roman dont je ne savais strictement rien. Je connaissais seulement l’histoire des Vestiges du jour par le trou de la serrure du film avec Anthony Hopkins, et j’en gardais le souvenir d’un film d’atmosphère, et d’une vie personnelle niée, de sentiments éradiqués, au profit d’un maître à servir du mieux possible, et donc un conditionnement tel que le sens du devoir, du travail bien fait, devient un absolu au point de ne pas assister à la mort de son père ou de refuser l’amour à sa porte.

J’invite ici mes lecteurs qui n’auraient pas lu le roman à ne pas lire plus avant car le roman perdra de beaucoup son intérêt si vous connaissez déjà son sujet. Un conseil : lisez-le comme je l’ai fait sans rien en savoir, vous devinerez sans doute de quoi il retourne, mais l’effet de suspens désiré par l’auteur sera ainsi préservé.

Avec surprise, je découvre donc ici un roman d’anticipation se déroulant dans la Grande Bretagne des années 90. Déroutant à bien des égards, mais ô combien puissant puisque sans embage, sans détour, et de la meilleure façon qui soit, il aborde non pas la question éthique du clonage thérapeutique mais suit le parcours de ces touts-petits éduqués ensemble dans un pensionnat jusqu’à l’âge adulte, protégés du monde extérieur et élevés dans le non-dit mais avec pour horizon de vie de devenir des donneurs. On retrouve ici un thème commun aux Vestiges du jour, mais aussi à l’éducation japonaise, qui est le conditionnement des enfants qui, devenus adultes, ne songent jamais à fuir, à s’échapper, alors qu’ils en ont l’occasion. Quand d’autres dystopies auraient fondé toute l’intrigue sur la révolte de ces jeunes adultes, procréés artificiellement par clonage, destinés à être dépecer comme des cochons pour prolonger la vie d’êtres humains nés naturellement, ici rien de tel : personne n’esquisse un geste, ni même n’y songe. Tout au plus leur donne-t-on l’espoir un jour d’obtenir un sursis de quelques années. Froidement, la narratrice comme ses amis affronte le sort que ses créateurs lui ont réservé, et pourtant l’empathie domine, sans jamais tomber dans le pathos, de même que toute la palette de sentiments et de découvertes, d’amitiés et d’amours qu’elle livre ici, en tous points semblables à son modèle humain..

Une excellente dystopie à lire pour conclure tout débat sur le clonage thérapeutique, du point de vue des clones !

L’été des noyés de John Burnside

10.09
2017
cop. Métailié

cop. Métailié

J’ai un faible pour cet auteur écossais que je suis depuis sa terrible Maison muetteL’été des noyés ne déroge ni à ses personnages fétiches, souvent des adolescents au seuil de la vie, toujours un peu à l’écart des autres, ni à ses thèmes de prédilection, une inquiétante étrangeté jaillissant dans le monde réel pour assassiner des personnages.

Cette fois, l’histoire se déroule dans une île tout au nord de la Norvège, l’île de Kvalaya, là où, comme en Islande, le soleil ne se couche pas l’été. La vie, la lumière, l’atmosphère y sont différentes. Dès l’incipit, la protagoniste, Liv, qui vient d’achever le lycée et doit décider de son avenir, se montre choquée par une vérité qu’elle est seule à connaitre sur les trois noyades de l’été, une vérité tellement difficile à croire qu’elle ne l’a confiée à personne, même pas à sa mère. Cette mère, peintre de renommée internationale, a choisi de vivre retirée sur cette île, isolée avec sa fille et sa petite cour de prétendants qu’elle reçoit une fois par semaine. Liv avait une confiance absolue en sa mère qui ne lui a jamais parlé de son père, jusqu’à la fin de cet été et de ces trois noyades…

Il y a tant de choses qui m’ont chagrinée dans ce dernier roman de John Burnside que j’en oublierai presque la beauté poétique de ses décors, de ses atmosphères et de la fantasmatique Angelika. Mais c’est surtout le sentiment de s’être sentie flouée qui prédomine : dès le début, on sait plus ou moins qui va mourir et comment, qui est la coupable, quelle est la part de surnaturel là-dedans, et on attend d’en savoir plus durant tout le roman, qui n’est qu’une énorme digression, parenthèse explicative dressant le portrait de cette adolescente ayant grandi à l’ombre de sa mère, et semblant bien trop lucide pour son âge. Cela reste néanmoins un bon roman, gâché par un sentiment de publicité mensongère !

Du même auteur, vous pouvez lire :

- La Maison muette

- Une vie nulle part

- Les empreintes du diable

- Un mensonge sur mon père

- Scintillation

Le fantôme locataire d’Henry James

22.02
2015

cop. Folio

Dans Histoire singulière de quelques vieux habits, une jeune femme, Perdita, est demandée en mariage par un beau jeune homme riche, aux dépens de sa sœur Viola qui en conçoit une extrême jalousie. Alors que Perdita meurt des suites de ses couches, elle fait promettre à son époux de conserver au grenier ses habits pour que leur fille puisse seule en hériter plus tard…

Dans Le fantôme locataire, un jeune étudiant en théologie découvre une maison hantée dans lequel pénètre chaque trimestre un vieillard, qui vient y récupérer son loyer à sa fille défunte…

Sous le vernis fantastique, Henry James critique ouvertement le sort réservé aux femmes dans sa société et crée un bel effet de surprise dans la chute de ces deux nouvelles motivées par la vengeance d’une sœur et d’une fille.

JAMES, Henry

Le fantôme locataire précédé de Histoire singulière de quelques vieux habits

Trad. De l’américain par Pierre Fontaney, annoté par Annick Duperray et Pierre Fontaney

Gallimard, 2015 (Folio 2€, 5900)

116 p.

EAN13 9782070462636 : 2 €.

Le grand écrivain de W. Somerset Maugham

22.09
2013
cop. La Table ronde

cop. La Table ronde

 

Alroy Kear, écrivain devenu connu à force d’ambition et de « réseautage », demande au narrateur, autre écrivain, William Ashenden, de lui raconter ses souvenirs d’un troisième, Edward Driffield, auteur majeur de la littérature victorienne, et de sa première épouse, Rosie Driffield, très « nature », ancienne maîtresse de celui-ci…

« Quand un ami, en votre absence, vous a téléphoné en insistant pour être rappelé, soyez sûr qu’il s’agit d’une affaire plus importante pour lui que pour vous. S’il pense à vous offrir un cadeau ou à vous rendre un service, il sait modérer son impatience. » (incipit)

D’emblée, William Somerset Maugham donne le ton – caustique – à cette comédie littéraire qui débute par le portrait d’un écrivain manipulateur et ambitieux qui a compris que le succès passait avant tout par la flatterie et la réclame caustique. Parallèlement se dessine l’histoire du couple formé par le « Grand » écrivain, au début sans le sou, avec sa première femme, en dehors de toute convenance, qui dissimule un secret. Plus vraie en tout cas que celle édulcorée que s’apprête à retranscrire Alroy Kear. Et plus vraie que ce bureau réaménagé de toutes pièces par la seconde épouse du Grand écrivain pour satisfaire la curiosité de ses fans.

SOMERSET MAUGHAM, William. – Le grand écrivain / trad. de l’ang. par E.-R. Blanchet. – La Table ronde, 2013.- 265 p. ; 18 cm. – (La petite vermillon ; 384). – EAN13 9782710370482.

 

Il suffit d’une nuit de W. Somerset Maugham

23.06
2013
cop. La table ronde

cop. La table ronde

 

Titre original : Up at the Villa

En 1938, en villégiature dans une villa du XVIe siècle prêtée par des amis, surplombant Florence, Mary commence à envisager son avenir, après la mort tragique de son mari, un an plus tôt, concluant « huit années d’une existence extravagante et d’un mariage malheureux ».  Un avenir qui pourrait être vécu auprès de Sir Edgar Swift, un ami de ses parents, qui l’a vue grandir, amoureux d’elle depuis ses dix-neuf ans, et qui vient de la demander en mariage et qui attend sa réponse à son retour. La veille, Mary accepte une invitation à une soirée mondaine où elle fait la connaissance de Rowley, réputé comme étant un grand séducteur, qu’elle éconduit. Sur le chemin du retour, elle croise le destin d’un homme qui a joué du violon lors de cette soirée…

« Les premières semaines de son séjour avaient été consacrées à visiter tout ce qui valait la peine d’être vu. Elle avait passé d’agréables moments à la galerie des Offices et au palais du Bargello, elle avait arpenté les églises et flâné dans les vieux quartiers, mais désormais elle se rendait rarement en ville, sauf pour déjeuner ou dîner avec des amis. Elle aimait lire et paresser dans le jardin, et quand elle avait envie de sortir, elle préférait prendre la Fiat et faire des excursions dans la campagne environnante. » (p. 8)

J’ai cru au début avoir affaire à un succédané de Jane Austen version début du siècle, mais pas du tout ! D’ailleurs, il n’est absolument pas question d’amour ici : l’amour, l’héroïne semble y avoir renoncé pour toujours. Entre un homme droit et vertueux, un rentier désinvolte et un exilé politique, le choix de la jeune femme oscille entre l’aventure déraisonnable et le mariage de raison. L’intrigue, elle, est construite de manière très classique. L’héroïne se destine à tel avenir, mais une rencontre inopinée va entraîner un incident fâcheux qui exige qu’elle demande de l’aide, et qui va modifier complètement la situation. Au final, cela donne un thriller sentimental terriblement efficace.

Maugham, William Somerset. – Il suffit d’une nuit / Trad. de l’anglais par A. Renaud de Saint-Georges. - Paris  : la Table ronde , 3013.- 156 p.  : couv. ill. en coul.  ; 18 cm. – (collection La petite vermillon ; 383). – EAN13 9782710370512 : 7,10 €.

La tour des damnés de Brian Aldiss

12.05
2013

cop. Le passager clandestin

« Il aimait ces images. Il se plaisait à contempler la folie du monde extérieur. Et quel monde c’était ! Toute cette chaleur, toute cette énergie ! La nécessité de travailler ! Et les dimensions du monde… Jamais il n’aurait supporté une telle vie. Pour rien au monde il n’en aurait voulu. Il ne comprenait pas la moitié de ce qu’il voyait. Il était né ici, après tout. Peut-être son père, quel qu’ait été celui qui avait été son père, était-il né à l’extérieur. Tout ce qu’il connaissait, lui, de l’extérieur, c’était par ouïe-dire. Ou par les écrans. Mais à tout prendre, il n’y avait plus tellement de gens qui s’intéressaient aux écrans. Pas même lui. » (p. 32)

Construite en Inde pour servir d’expérience contre la surpopulation avec des volontaires, la tour des damnés continue à exister 25 ans plus tard, dans un monde qui semble depuis longtemps avoir trouvé la solution au problème. Thomas Dixit fait partie de ceux qui pensent que l’expérience n’a plus lieu d’être et qu’il est temps de rendre leur liberté à ces quelques 75 000 personnes qui survivent dans les 10 niveaux de cette tour. Mais cela signifierait également pour l’administrateur du CERGAFD – Centre ethnographique de recherche sur les groupes à forte densité -, fermer la tour, et donc admettre le gâchis financier du projet. Thomas Dixit est alors introduit dans la tour pour espionner les différents chefs de niveaux, soupçonnés d’avoir développé des pouvoirs extrasensoriels, et pour rendre un rapport sur le bien-fondé de l’expérience…

Apprécié

Apprécié

Je me souviens avoir étudié en maîtrise, de ce grand auteur de la science-fiction des années 60-70, le roman L’autre île du Dr Moreau, totale réécriture du chef-d’oeuvre de Wells. Cette nouvelle, publiée en 1968, fleure bon son époque : s’inquiétant déjà des risques de surpopulation, Brian Aldiss imagine ici des individus enfermés dans une tour donnant libre cours à l’usage de stupéfiants – on pense au LSD – et ayant une vie sexuelle dès l’âge d’une dizaine d’années, ce qui raccourcit considérablement leur cycle de vie. Il s’interroge surtout sur la perception qu’ont ces derniers de leur propre isolement, et sur les ressources d’un peuple qui s’accommode de tout, semble-t-il…

ALDISS, Brian. – La Tour des damnés / trad. par Guy Abadia. – Le passager clandestin, 2013. – 106 p. ; 17 cm. – (Dyschroniques). – EAN13 9782916952789 : 8 €.