Categorie ‘Littérature anglo-saxonne

Le fantôme locataire d’Henry James

22.02
2015

cop. Folio

Dans Histoire singulière de quelques vieux habits, une jeune femme, Perdita, est demandée en mariage par un beau jeune homme riche, aux dépens de sa sœur Viola qui en conçoit une extrême jalousie. Alors que Perdita meurt des suites de ses couches, elle fait promettre à son époux de conserver au grenier ses habits pour que leur fille puisse seule en hériter plus tard…

Dans Le fantôme locataire, un jeune étudiant en théologie découvre une maison hantée dans lequel pénètre chaque trimestre un vieillard, qui vient y récupérer son loyer à sa fille défunte…

Sous le vernis fantastique, Henry James critique ouvertement le sort réservé aux femmes dans sa société et crée un bel effet de surprise dans la chute de ces deux nouvelles motivées par la vengeance d’une sœur et d’une fille.

JAMES, Henry

Le fantôme locataire précédé de Histoire singulière de quelques vieux habits

Trad. De l’américain par Pierre Fontaney, annoté par Annick Duperray et Pierre Fontaney

Gallimard, 2015 (Folio 2€, 5900)

116 p.

EAN13 9782070462636 : 2 €.

Le grand écrivain de W. Somerset Maugham

22.09
2013
cop. La Table ronde

cop. La Table ronde

 

Alroy Kear, écrivain devenu connu à force d’ambition et de « réseautage », demande au narrateur, autre écrivain, William Ashenden, de lui raconter ses souvenirs d’un troisième, Edward Driffield, auteur majeur de la littérature victorienne, et de sa première épouse, Rosie Driffield, très « nature », ancienne maîtresse de celui-ci…

« Quand un ami, en votre absence, vous a téléphoné en insistant pour être rappelé, soyez sûr qu’il s’agit d’une affaire plus importante pour lui que pour vous. S’il pense à vous offrir un cadeau ou à vous rendre un service, il sait modérer son impatience. » (incipit)

D’emblée, William Somerset Maugham donne le ton – caustique – à cette comédie littéraire qui débute par le portrait d’un écrivain manipulateur et ambitieux qui a compris que le succès passait avant tout par la flatterie et la réclame caustique. Parallèlement se dessine l’histoire du couple formé par le « Grand » écrivain, au début sans le sou, avec sa première femme, en dehors de toute convenance, qui dissimule un secret. Plus vraie en tout cas que celle édulcorée que s’apprête à retranscrire Alroy Kear. Et plus vraie que ce bureau réaménagé de toutes pièces par la seconde épouse du Grand écrivain pour satisfaire la curiosité de ses fans.

SOMERSET MAUGHAM, William. – Le grand écrivain / trad. de l’ang. par E.-R. Blanchet. – La Table ronde, 2013.- 265 p. ; 18 cm. – (La petite vermillon ; 384). – EAN13 9782710370482.

 

Il suffit d’une nuit de W. Somerset Maugham

23.06
2013
cop. La table ronde

cop. La table ronde

 

Titre original : Up at the Villa

En 1938, en villégiature dans une villa du XVIe siècle prêtée par des amis, surplombant Florence, Mary commence à envisager son avenir, après la mort tragique de son mari, un an plus tôt, concluant « huit années d’une existence extravagante et d’un mariage malheureux ».  Un avenir qui pourrait être vécu auprès de Sir Edgar Swift, un ami de ses parents, qui l’a vue grandir, amoureux d’elle depuis ses dix-neuf ans, et qui vient de la demander en mariage et qui attend sa réponse à son retour. La veille, Mary accepte une invitation à une soirée mondaine où elle fait la connaissance de Rowley, réputé comme étant un grand séducteur, qu’elle éconduit. Sur le chemin du retour, elle croise le destin d’un homme qui a joué du violon lors de cette soirée…

« Les premières semaines de son séjour avaient été consacrées à visiter tout ce qui valait la peine d’être vu. Elle avait passé d’agréables moments à la galerie des Offices et au palais du Bargello, elle avait arpenté les églises et flâné dans les vieux quartiers, mais désormais elle se rendait rarement en ville, sauf pour déjeuner ou dîner avec des amis. Elle aimait lire et paresser dans le jardin, et quand elle avait envie de sortir, elle préférait prendre la Fiat et faire des excursions dans la campagne environnante. » (p. 8)

J’ai cru au début avoir affaire à un succédané de Jane Austen version début du siècle, mais pas du tout ! D’ailleurs, il n’est absolument pas question d’amour ici : l’amour, l’héroïne semble y avoir renoncé pour toujours. Entre un homme droit et vertueux, un rentier désinvolte et un exilé politique, le choix de la jeune femme oscille entre l’aventure déraisonnable et le mariage de raison. L’intrigue, elle, est construite de manière très classique. L’héroïne se destine à tel avenir, mais une rencontre inopinée va entraîner un incident fâcheux qui exige qu’elle demande de l’aide, et qui va modifier complètement la situation. Au final, cela donne un thriller sentimental terriblement efficace.

Maugham, William Somerset. – Il suffit d’une nuit / Trad. de l’anglais par A. Renaud de Saint-Georges. - Paris  : la Table ronde , 3013.- 156 p.  : couv. ill. en coul.  ; 18 cm. – (collection La petite vermillon ; 383). – EAN13 9782710370512 : 7,10 €.

La tour des damnés de Brian Aldiss

12.05
2013

cop. Le passager clandestin

« Il aimait ces images. Il se plaisait à contempler la folie du monde extérieur. Et quel monde c’était ! Toute cette chaleur, toute cette énergie ! La nécessité de travailler ! Et les dimensions du monde… Jamais il n’aurait supporté une telle vie. Pour rien au monde il n’en aurait voulu. Il ne comprenait pas la moitié de ce qu’il voyait. Il était né ici, après tout. Peut-être son père, quel qu’ait été celui qui avait été son père, était-il né à l’extérieur. Tout ce qu’il connaissait, lui, de l’extérieur, c’était par ouïe-dire. Ou par les écrans. Mais à tout prendre, il n’y avait plus tellement de gens qui s’intéressaient aux écrans. Pas même lui. » (p. 32)

Construite en Inde pour servir d’expérience contre la surpopulation avec des volontaires, la tour des damnés continue à exister 25 ans plus tard, dans un monde qui semble depuis longtemps avoir trouvé la solution au problème. Thomas Dixit fait partie de ceux qui pensent que l’expérience n’a plus lieu d’être et qu’il est temps de rendre leur liberté à ces quelques 75 000 personnes qui survivent dans les 10 niveaux de cette tour. Mais cela signifierait également pour l’administrateur du CERGAFD – Centre ethnographique de recherche sur les groupes à forte densité -, fermer la tour, et donc admettre le gâchis financier du projet. Thomas Dixit est alors introduit dans la tour pour espionner les différents chefs de niveaux, soupçonnés d’avoir développé des pouvoirs extrasensoriels, et pour rendre un rapport sur le bien-fondé de l’expérience…

Apprécié

Apprécié

Je me souviens avoir étudié en maîtrise, de ce grand auteur de la science-fiction des années 60-70, le roman L’autre île du Dr Moreau, totale réécriture du chef-d’oeuvre de Wells. Cette nouvelle, publiée en 1968, fleure bon son époque : s’inquiétant déjà des risques de surpopulation, Brian Aldiss imagine ici des individus enfermés dans une tour donnant libre cours à l’usage de stupéfiants – on pense au LSD – et ayant une vie sexuelle dès l’âge d’une dizaine d’années, ce qui raccourcit considérablement leur cycle de vie. Il s’interroge surtout sur la perception qu’ont ces derniers de leur propre isolement, et sur les ressources d’un peuple qui s’accommode de tout, semble-t-il…

ALDISS, Brian. – La Tour des damnés / trad. par Guy Abadia. – Le passager clandestin, 2013. – 106 p. ; 17 cm. – (Dyschroniques). – EAN13 9782916952789 : 8 €.

Contes de la folie ordinaire de Charles Bukowski

18.09
2012

cop. LGF

 

Voici Charle Bukowski himself, écrivain reconnu, dans toute sa splendeur : son carburant ? L’alcool et le sexe. Ses conversations ? Choquer le bourgeois, dire tout haut ce que les autres dissimulent, être infect, en un mot gêner.

« On habitait juste en face du parc Mc Arthur, Linda et moi. Une nuit qu’on était en train de boire, on a vu le corps d’un homme passer devant la fenêtre. Drôle de vision, on aurait juré une farce, jusqu’au moment où le corps s’est écrabouillé sur le trottoir. » (p. 49)

Dans ce recueil de vingt nouvelles relativement courtes, aux titres évocateurs : La machine à baiser - La politique est l’art d’enculer les mouchesCons comme le Christ -…, Charles Bukowski conte quelques anecdotes truculentes, parfois métaphoriques, mais presque toujours scabreuses, pour ne pas dire carrément trash. On ne peut pas dire que j’ai aimé ni détesté, ni même que je sois restée indifférente. Le langage est cru, direct, à l’image des scènes qu’il nous donne à voir. Certaines nouvelles m’ont marquée, comme la première - La plus jolie fille de la ville – peut-être parce que la plus sensible. Bref une curiosité underground, à réserver aux adultes.

LGF , 2010. - 189 p.. – (Le Livre de poche). - EAN13 9782253031338.


 

Le son de ma voix de Ron Butlin

13.05
2012

 

cop. Quidam éditeur

Morris Magellan apprend par un ami, lors d’une des huit fêtes arrosées qui remplissent ses nuits de week-end, qu’il vient de perdre son père :

« Il avait un mauvais coeur », expliques-tu à Helen et Andy. C’est seulement là cependant, plus de dix ans après avoir lâché cette remarque, que tu pourrais en réaliser l’ambiguïté. Cette ambiguïté t’a permis de dire exactement ce que tu ressentais à son propos. » (p. 28)

A l’âge de trente-quatre ans, Morris Magellan se rappelle cette soirée où, complètement ivre, il a failli abuser d’une jeune fille, et cette fois où, lors d’un pique-nique à la campagne, il découvre stupéfait la relativité des choses, cette autre où son père est rendu furieux en l’entendant chanter une chanson d’amour, ou toutes ces fois où il a imaginé toucher la main de ce dernier sans jamais oser le faire. Désormais, il a – ce qu’on pourrait dire – réussi : cadre dirigeant dans une société de biscuits, il gagne cinq fois plus que ses manutentionnaires, qui se lèvent plus tôt que lui et terminent plus tard, habite un pavillon en banlieue avec sa tendre épouse Mary et ses deux jeunes enfants, Tom et Elise. Il ne semble plus rien à avoir à espérer de la vie. Mais à redouter, oui. Car quand son gosier s’assèche, quand « la boue » menace de tout recouvrir, il lui faut boire, à tout prix et vite. Alors dès le matin, au réveil, c’est un verre ou deux en douce avant d’appeler sa famille pour le petit-déjeuner ; au bureau, sa bouteille de cognac l’aide à voir la journée défiler plus vite ; le soir, quelques verres l’aident à passer une bonne soirée ; et le week-end, ses soirées « biscuits » font tanguer le navire de sa chambre avant de réclamer une autre rasade d’alcool pour tenir debout, quitte pour cela à briser la vitre d’un meuble. Seule sa femme Mary sait et tente de l’aider, compatissante. Mais de sa pitié il ne veut pas, elle ne l’aide pas, et lui s’enfonce toujours davantage, oublie les événements de la veille, sa main passée sur la cuisse de sa secrétaire…

 

Ecrit à la deuxième personne du singulier, le roman du poète Ron Butlin, paru en Ecosse en 1987, a de quoi déranger : il fait plus qu’égratigner les signes de la réussite sociale d’un cadre des années 80, il en montre l’envers du décor, le désespoir de ce trentenaire qui constate n’en être encore qu’à la moitié (de sa vie) : quel ennui ! Ce conformisme, il le noie dans l’alcool, qui coule à flots dans son gosier pour étancher sa soif d’impuissance. Jamais on n’avait lu pareille vision du dedans de l’alcoolique à la raison troublée par son besoin irrépressible d’alcool, ce solvant salutaire qui l’empêche de sombrer, mais qui provoque chez lui hallucinations et amnésies. Un obus dans le paysage littéraire.

 

Lire la critique de Pascal Paillardet dans le Matricule des anges et celle de Laurence sur Biblioblog.

 

BUTLIN, Ron. - Le Son de ma voix / Traduit de l’anglais (Ecosse) par Valérie Morlot, préface d’Irvine Welsh. - Quidam Éditeur, 2011. - 154 p.. – EAN 13 9782915018684 : 16 €.
Offert par l’éditeur en personne lors du Salon du livre de Paris 2012.

La ferme des animaux de George Orwell (1945)

02.10
2011
cop. Gallimard

Animal farm

  • Un soir, à la ferme du Manoir, peu avant de mourir, le vieux Sage l’Ancien, le cochon Moïse, rassemble tous les animaux pour leur faire part d’un rêve qu’il a eu, les incite à se soulever contre Mr Jones, à devenir libres et heureux, et leur apprend un hymne révolutionnaire, Bêtes d’Angleterre, que tous reprennent en choeur, rêvant du Grand Soir promis… qui advient, mettant en fuite les fermiers et leurs ouvriers agricoles. Les animaux prennent alors possession des lieux, rebaptisent leur territoire la Ferme des animaux, et pourvoient à leurs propres besoins, conseillés dans un premier temps par les deux plus intelligents d’entre eux, les cochons Napoléon et Boule de neige, secondés par Brille-Babil, un goret habile orateur. Ces derniers, reconnus par les autres pour leur intelligence supérieure, imaginent un nouveau système social, l’Animalisme, dont ils écrivent noir sur blanc les sept principes sur un mur :
  • Tout deuxpattes est un ennemi.
  • Tout quatrepattes ou tout volatile est un ami.
  • Nul animal ne portera de vêtements.
  • Nul animal ne dormira dans un lit.
  • Nul animal ne boira d’alcool.
  • Nul animal ne tuera un autre animal.
  • Tous les animaux sont égaux.

Mais du jour où Napoléon décide de chasser son rival Boule de Neige qui commence à lui faire de l’ombre, à l’aide de chiots qu’il a élevés pour assoir son pouvoir, leur démocratie n’est plus qu’une illusion, entretenue par Brille-Babil qui fait régner la peur et la désinformation pour assoir la dictature des cochons, et les animaux finissent par travailler pis que des esclaves, sans jamais récolter les fruits de leur production… Seul l’âne Benjamin, sceptique depuis les premières heures, a compris depuis longtemps ce qu’il est advenu de ses confrères, notamment de son ami Malabar, le cheval, courageux en besogne mais trop crédule…

Ecrivain militant, George Orwell entendait que sa plume devienne un acte politique. Sous les couverts d’une fable cruelle mettant en scène une révolution d’animaux dans le huis clos d’une ferme, tournant à l’échec avec la prise de pouvoir des cochons manipulant l’opinion, il évoque la révolution russe, imaginée par Marx et Lénine, suscitant plein d’espoirs chez les bolcheviques, conduite par Staline (Napoléon) et Trotsky (Boule de Neige), et son échec, puisque les intérêts du premier aboutirent à la mise en place d’une dictature, entretenue par la propagande (Brille-Babil) et la peur (les chiens).

« Tous les animaux

sont égaux

mais certains sont plus égaux que d’autres. »

(p. 144)

Toute l’histoire est habilement menée. Le lecteur éprouve tour à tour de l’intérêt pour leur entreprise, et de l’empathie pour certains protagonistes (le cheval Malabar un peu benêt mais brave bête, la jument Douce, plus intelligente, l’âne Benjamin, sceptique) avant de comprendre comment les animaux vont se faire mener par le bout du nez et à la baguette par ceux qui leur font croire qu’ils sont plus libres et heureux qu’avant leur révolution. Quel coup de génie que d’avoir songé à cette fable pour s’insurger contre toutes les dictatures qui s’échafaudent sur les ruines d’un autre empire grâce à de braves révolutionnaires qui ne voient rien venir ! On songe à la fable de La Fontaine, forcément, Les animaux malades de la peste, et jusqu’à la fin, on pense que d’une manière ou d’une autre, le dictateur Napoléon souhaitera le sacrifice de l’âne, témoin lucide et donc gênant de son pouvoir, mais non… L’âne demeure l’observateur impuissant du sacrifice inutiles de ces confrères, à l’image d’Orwell.

Une lecture édifiante, intelligente, INDISPENSABLE.

 


La Ferme des animaux / George Orwell ; trad. de l’anglais par Jean Quéval. – [Paris] : [Gallimard], 1983. – 150 p. : couv. ill. en coul. ; 18 cm. – (Collection Folio ; 1516). – ISBN 2-07-037516-1.

Acheté à Nantes à la librairie Durance

Lu sur une plage du Finistère sud.

Pour ceux qui veulent le lire gratuitement en ligne, c’est ici.