Categorie ‘Littératures européennes

Soumission de Michel Houellebecq

18.07
2017

 

cop. J'ai lu

cop. J’ai lu

On se souvient du vacarme que fit la sortie du roman Soumission, à la campagne de publicité savamment orchestrée par les éditions Flammarion – il fut même piraté !-, et qui tomba le jour-même de l’attentat au siège de Charlie-hebdo le 7 janvier 2015. Michel Houellebecq chercha alors à se faire oublier durant plusieurs mois, mis sous protection policière et probablement dépassé par la violence de cette réalité terroriste qui donnait un écho terrifiant à sa fiction.

De quoi son sixième roman parle-t-il ?

François, professeur d’université, spécialiste de Huysmans, vivote entre ses heures de cours avec ses étudiants, son suivi laborieux des doctorants, la cuisson au micro-ondes de ses repas tout prêts, industriels ou achetés chez le traiteur, et sa relation sexuelle avec Myriam, jeune étudiante juive en lettres modernes. La solitude lui pèse. En toile de fond, les élections présidentielles de 2022 et des attentats dans Paris étouffés par les médias et le gouvernement, commis soit par des identitaires, soit par des salafistes. Le pays se trouve au bord de la guerre civile. Au premier tour, la droite est éradiquée, la gauche dépassée, et c’est le jeune parti de « La Fraternité musulmane » qui va affronter le FN de Marine Le Pen, qui a remporté le plus de voix. Autant les électeurs de droite se tournent vers le FN, autant ceux de gauche s’allient alors au chef charismatique musulman. François, comme tous les Français, a peur du déclenchement d’une guerre civile et prend la fuite vers le sud, près de Rocamadour. Mais après le second tour, et l’arrivée au pouvoir du parti musulman, tout semble apaisé, les problèmes résolus, le chômage éradiqué par le retrait des femmes de la vie active : chacun y trouve son compte, ou presque…

Inutile de s’attarder sur l’écriture de Michel Houellebecq, ce qui compte, chez lui, c’est sa lucidité visionnaire. Il réussit à donner une image fidèle de ce que pourrait devenir la société française dans un futur proche. Moins extrême parce que moins lointaine que le 2084 de Boualem Sansal, cette dystopie n’en est pas moins angoissante. En effet, Macron a été élu car une certaine partie de la population en a eu assez de ce va-et-vient entre deux partis vieillissants et a voté pour un emballage rajeuni, propulsé par les médias et les multinationales, porteur des mêmes idées ultra-libérales qui tentaient de tirer les ficelles des deux partis, mais pas assez vite à leur goût. Houellebecq a donc vu juste à ce propos, et aussi sur bien des aspects, notamment sur le fait que dénoncer le port du voile peut être perçu comme raciste, sinon islamophobe, si bien qu’un parti musulman pourrait séduire certains électeurs de gauche. Et enfin, surtout, le personnage principal, qui se voyait déjà vieillir seul dans son appartement dans le 13e, va jusqu’à se convertir, non pas par foi ou par peur, mais par opportunisme  : contrairement à Huysmans, on lui offre une deuxième vie, et la possibilité de trouver son bonheur – égocentrique – dans un confort bourgeois, dans une maison cossue, avec une femme de son âge qui lui fait la popote et une adolescente qui comble ses désirs sexuels. What else ? Et si la soumission de la femme à l’homme et de l’homme à Dieu rendait tout le monde heureux, pourquoi tenter de résister à cette vague religieuse ? Voilà le message de cette politique-fiction satirique, qui brosse un portrait extrêmement individualiste des Français, même parmi les intellectuels, ici les universitaires, qui brillent davantage pour leur intérêt pour des écrivains passés à la postérité depuis plus d’un siècle – sans aucune prise de risque – et pour leur propre personne, que pour leur altruisme, leur intelligence et leur vision globale et instruite de l’actualité sociale et politique…

Ta deuxième vie commence quand tu comprends que tu n’en as qu’une de Raphaëlle Giordano

07.07
2017
cop. Eyrolles

cop. Eyrolles

Camille, pas encore la quarantaine mais pas loin, maugrée : pour couper court aux bouchons, elle décide de prendre les petites routes, mais son GPS la lâche, sa voiture aussi, et, en plein milieu d’un sous-bois obscur, son portable n’a plus de batterie ! Sous une pluie battante, elle sonne alors à la grille d’une propriété.  En pleine force de l’âge, le bel homme qui lui ouvre sa maison en grand, la voyant en pleine détresse, lui apprend qu’il est routinologue, et aide les gens qui, au 21e siècle, souffrent de ne pas être vraiment heureux…

Raphaëlle Giordano a tout compris : en ces années de coaching de tout, avec l’arrivée de magazines féminins de bien-être et de développement personnel comme Flow, elle imagine une histoire dans laquelle son héroïne va être guidée par un mystérieux inconnu qui va gracieusement (l’argent, c’est sale, n’en parlons pas dans cette fiction…) l’aider à vivre la vie dont elle a toujours rêvé, avec un mari et un fils qui l’aiment, un travail créatif dans lequel elle s’épanouit, et l’amour de soi. La lectrice suit comme l’héroïne tous les préceptes inculqués par le « sage », souvent signalés en caractères gras, ainsi que ses Rendez-vous déstabilisants revitalisants : ascension en ballon au parc Citroën, plongée sous-marine, restaurant dans le noir,…. Une quête initiatique en somme que tout un chacun peut suivre au fil de sa lecture, pour sa propre gouverne.

En cadeau avec cette chronique, quelques-uns des fameux préceptes qu’il faut suivre selon la théorie des petits pas :

- « Nous sommes ce que nous répétons sans cesse », disait Aristote.

- « Je suis la seule personne responsable de ma vie et de mon bonheur. »

- « l’ancrage positif : une technique pour retrouver quand on le voulait l’état physique et émotionnel vécu lors d’un moment heureux »

- l’affirmation de soi

- la gymnastique des zygomatiques : faire une séance de grimaces devant la glace : tirez la langue dans tous les sens, criez Wazaaaa, mimez une grande tristesse et une grande joie, récitez les voyelles.

- le jeu de l’appareil photo imaginaire : changer son filtre de perception en ne regardant que ce qui pourrait mériter une photo

- la méthode SMART : un objectif Spécifique (perdre du poids), Mesurable (- 8 kgs), Atteignable (découpé en petits objectifs), Réaliste et avec une date butoir dans le Temps (Noël 2017).

- tenir un Cahier des engagements, avec une lise des résolutions et en face « fait » ou « pas fait »

- tenir un Carnet du positif

- distinguer empathie sèche et empathie mouillée : ne pas prendre en charge le pathos de l’autre.

- apprendre à « décoller ses timbres » au fur et à mesure, soit dire ce qu’on a sur le coeur au fur et à mesure.

- se mettre d’accord sur un code rouge s’il y a danger de dispute,

- éviter la mitraillette à reproches et faire plutôt une FETE : des faits contrariants, ce que vous avez ressenti, ce que vous aimeriez comme terrain d’entente pour être gagnant-gagnant.

- ne pas faire revenir un vieux schéma hérité de ses parents, couper les élastiques du passé

- « Faire du bien aux autres, c’est de l’égoïsme éclairé » Aristote

- arrêter de jouer les Caliméro et de se plaindre

- faire vivre votre sourire intérieur

- bien respirer pour canaliser vos émotions

ainsi que les missions !

1) opération « grand blanc » : ménage in/out intégral (jeter au moins 10 objets inutiles, ranger, trier, améliorer votre intérieur), liste de « je ne veux plus »,

2) trouver des modèles parmi les personnages célèbres pour une qualité ou un aspect de leur vie,

3) lister les événements passés les plus marquants en termes de réussite et lister vos qualités et savoir-faire, pour vous focaliser sur les points positifs de votre vie ou de votre personne,

3) dessiner le portrait de la « Camille » que vous voudriez devenir,

4) développer sa créativité amoureuse : lui écrire des SMS créatifs,

5) utiliser une rumignotte, une cagnotte anti-ruminations et pensées négatives

6) se constituer un catalogue intérieur d’images et de souvenirs positifs, s’isoler dans une pièce, s’installer confortablement, respirer paisiblement, visualiser une image positive et en revivre intensément les émotions et sensations.

7) apprendre à faire le chat quelques minutes par jour, cad être au monde sans rien faire.

8) se constituer une playlist de power songs, des musiques qui donnent la force.

Une journée de bonheur de Pascal Quignard

26.06
2017
cop. Arléa

cop. Arléa

Dans cet essai, Pascal Quignard annonce qu’il va « chercher à comprendre ce mouvement qui, s’il n’est pas universel, est invétéré (…) qui consiste à prélever des fleurs dans les champs, sur les rives, dans les forêts, au haut des montagnes, et à les disposer dans les demeures souterraines auprès des os rassemblés et teints d’ocre des morts(…)« 

Les fleurs, rappelle-t-il, apparaissent en même temps que ces petits animaux musaraignes, insectivores puis fructivores, dont sont issus les humains. Ces derniers s’offrent des fleurs quand ils se rendent visite, tout comme quand ils rendent hommage aux morts. Pascal Quignard revient alors sur le célèbre vers d’Horace, Carpe diem, « cueille le jour », qu’il réinterprète comme « tue le jour ». Car il s’agit d’apprendre à couper, et cueillir une fleur en France ou au Japon, c’est la « sacrifier, c’est offrir de la vie à la vie pour plus de vie« . Quand on dépose des fleurs fraîches sur une tombe, on offre ainsi le printemps, la vie fauchée dans son meilleur moment, au corps sans vie qu’on aime. Aussi, au Japon, dans l’ikebana, on arrange une branche naissante horizontale en un bouquet triangulaire vertical mystique, extrêmement codé et symbolique, comme peuvent l’être là-bas la voie de la calligraphie, la voie du thé, la voie du bâtonnet d’encens et de la fumée parfumée qui s’élève.

Pascal Quignard rappelle aussi que l’unité de mesure pour la vie est le jour, la contrainte des sept jours n’étant que religieuse. Pour lui, les mois lunaires ainsi que les saisons gardent leur utilité, mais l’année devrait être découpée de mars à mars, voire de février à février, et ainsi du printemps à l’hiver, de la naissance à la mort.

Inclassable, ce petit essai recueille les pensées de Pascal Quignard sur l’acte symbolique de cueillir une fleur, de former et donner un bouquet, sur le découpage temporel de la vie. Les cinquante premières pages m’ont passionnées, moins les suivantes. Il est un détail, et non des moindres, qu’il n’a pas évoqué : ce sont les enfants, qui, dès le plus jeune âge, offrent naturellement à leur mère un bouquet de fleurs des champs cueillies pour le plaisir de s’approprier cette vie si belle à regarder. Monsieur Quignard, qu’en dites-vous ?

Nos vies désaccordées de Gaëlle Josse

04.06
2017
cop. J'ai lu

cop. J’ai lu

 

Un jour, François Vallier, jeune pianiste célèbre, reçoit la lettre d’un infirmier d’un hôpital psychiatrique qui dit l’avoir découvert grâce à l’une de ses patientes qui l’écoute continuellement. Il laisse alors tout en plan pour se rendre sur place et demande à voir Sophie, internée depuis des années, avec qui il a eu une relation amoureuse, et qu’il a fuie, la laissant livrée à elle-même dans des circonstances tragiques…

Beau titre, beau thème, mais quoi… un roman que je vais vite oublier, tant l’écriture, l’intrigue, les personnages même, manquent de résonance, le protagoniste étant lui-même complètement antipathique.

Medea de Pascal Quignard

29.05
2017
cop Ritournelles

cop Ritournelles

Medea, c’est d’abord un spectacle produit en 2010, d’une durée de 45 minutes, au Festival Ritournelles à Bordeaux. A gauche le musicien Alain Mahé, qui improvise à genoux, à droite, Pascal Quignard lit son texte assis à une table éclairée par une lampe de chevet, puis se retourne pour contempler, fasciné, la danseuse de bûto Carlotta Ikeda, qui devient Médée la magicienne, la mère meurtrière. L’infanticide est suggéré plus que montré. La décision monte en elle, comme une pulsion sexuelle de la mort, dans un temps arrêté, prêt à bondir vers le déchirement, la souffrance.

La rencontre entre Pascal Quignard et Carlotta Ikeda semblait évidente, tant les thèmes de l’un et de l’autre sont proches : le silence, le retour aux origines, la mort et le sexe.

Pascal Quignard nous livre sa propre version de Médée, à ce moment crucial où elle s’apprête à tuer ses propres enfants.

Ecoeurée par la trahison de Jason, pour qui elle a tout quitté, et même tué son frère, Médée, après avoir enflammé sa rivale avec les onguents qu’elle sait préparer, s’interroge : qu’est-ce qui pourrait le plus faire souffrir Jason ? Quelle pourrait être la pire vengeance, si ce n’est tuer la chair de sa chair, les enfants qu’ils ont eus ensemble ?

Contrairement au Meursault de Camus, Pascal Quignard nous montre une Médée à la colère froide, qui pré-médite son infanticide. Sa prose poétique réussit alors à être d’une cruauté étincelante, d’une beauté mortelle, tant par le choix des mots que par son rythme et sa concision. Un texte magnifiquement terrifiant. On est loin du Choix de Sophie ou des Autres, variations autour de ce mythe romanesque au diable. Qu’y a-t-il en effet de pire que de tuer ses propres enfants ? Beau et effrayant.

Lecture dans le cadre de mon Challenge danse

cop. SeL

cop. SeL

Vous dansez ? de Marie Nimier

02.05
2017
cop. Folio

cop. Folio

C’est très mauvais signe : je suis incapable de me rappeler  la moindre nouvelle qui compose ce recueil, alors que je l’ai lu il y a deux semaines.

Et pourtant neuf nouvelles composent ce recueil, pas forcément d’ailleurs dans l’écriture du corps en mouvement, si compliquée, si évanescente, mais plutôt souvent hors contexte, dans l’anecdotique, dans cette vie intérieure qui anime les danseuses, dans ce qui entoure ce mouvement et qui fait la vie de ces danseuses, leur vie amoureuse, leur vie médiatique, leur vie familiale, le deuil impossible d’une soeur.

Ces monologues intérieurs ont pu inspirer des phrases chorégraphiées, qui eux-mêmes mettent en branle des écritures protéiformes.

Accordons donc à ce recueil le bénéfice du doute : il a le droit de ne pas avoir été lu au bon moment, à l’heure de la sieste.

Lecture dans le cadre de mon Challenge danse

cop. SeL

cop. SeL

 

Le soir du chien de Marie-Hélène Lafon (2001)

14.03
2017

1000e critique de lecture sur Carnets de SeL !

Sur ce blog né en septembre 2005, voici le millième livre dont je vais parler :

cop. Seuil

cop. Seuil

 

Le soir du chien de Marie-Hélène Lafon

Enfant illégitime d’une fille-mère, élevée par des grands-parents portant à jamais le deuil de leur fils mort à la guerre, Marlène s’installe avec Laurent dans sa maison familiale du Cantal, dans les années 1970. Belle rousse flamboyante, grande lectrice, se promenant seule sans aucun prétexte, elle attire tous les regards sur elle, jusqu’à celui du vétérinaire…

Premier roman de l’autrice française Marie-Hélène Lafon, professeure de lettres classiques, publié en 2001 aux éditions Buchet-Chastel, Le Soir du chien a reçu le prix Renaudot 2001 des lycéens.

Contrairement à ce qu’on peut lire ici ou là, Le Soir du chien n’est pas un roman choral, au sens de film choral, c’est-à-dire qu’il ne suit pas des histoires différentes de personnages qui s’entrecroisent. Non, il propose divers regards de narrateurs sur une tranche de vie d’un personnage fascinant, celui de Marlène. Si à un moment j’ai pu interrompre ma lecture, croyant que la trajectoire de Marlène lui serait funeste, j’ai bien vite réalisé qu’il ne s’agissait là que d’une désertion, d’un amour se substituant à un autre, qui parut tout à coup bien fragile et vulnérable. Mais voilà, c’est le Cantal, le lieu n’est pas anodin, ni l’époque, et ce qui peut nous paraitre ordinaire aujourd’hui tourne au drame dans le roman. D’ailleurs, ce n’est pas tant l’histoire, l’intimité, la solitude des personnages qui nous émeut ici, que son écriture à la fois poétique et tranchée. Un beau court roman dont Marlène la flamboyante fait l’effet d’une petite comète dans le monde rural, au passage fulgurant.

Demain je rencontre Marie-Hélène Lafon. Belle façon de souffler les bougies de cette millième lecture…