Categorie ‘Littérature russe

Une terrible vengeance de Nicolas Gogol

17.03
2013
cop. Gallimard

cop. Gallimard

Depuis que l’essaoul a chassé de sa cour un sorcier le jour des noces de son fils, les légendes qui courent autour de ce dernier angoissent l’une des invitées, dame Catherine, berçant son nourrisson, que son époux, Danilo Bouroulbach, tente en vain de rassurer. Bientôt des rêves étranges la tourmentent. Installé à proximité du château de cet homme mystérieux, le jeune couple semble effectivement être devenu la cible de la haine du sorcier…

 

« Au milieu de la pièce un nuage blanc se dessine et quelque chose qui ressemble à de la joie brille alors sur le visage du sorcier. Mais pourquoi le voit-on soudain devenir immobile, et rester là bouche bée, sans oser bouger le petit doigt, et pourquoi ses cheveux se dressent-ils sur sa tête ? Dans le nuage, devant lui, il a vu luire un étrange visage.» (p. 75)

Nous voici en plein coeur de l’Ukraine, au début du XVIIème siècle, une époque pleine de batailles et de duels, où les Cosaques s’entretuent dès que leur orgueil est blessé, et où les femmes quittent l’autorité du père pour se soumettre à celle de leur mari. Dans ce conte, le Mal est absolu, incarné par le sorcier, foncièrement malfaisant. L’atmosphère oppressante d’un psychodrame, l’innocence des victimes, la virilité outrancière des personnages, tout contribue à perturber le lecteur, qui en trouve l’explication dans la fable contée toute à la fin. Poussant au paroxysme ses motifs fantastiques (revenants, rêves, …), cette nouvelle est absolument terrifiante. Une histoire qui a certainement atteint son but puisqu’elle m’a mise profondément mal à l’aise.

 

Anna Karénine de Tolstoï

07.10
2012

 

cop. LGF et Carnets de SeL

Russie, vers 1873. Vrönski se rend à la gare chercher sa mère, qui arrive de Saint-Pétersbourg, laquelle a voyagé avec Anna Karénine, la soeur d’un ami, Stépan Arkadiévitch, mariée à un haut fonctionnaire de l’administration impériale, avec qui elle a eu un fils, Serge. Dès lors, Vrönski n’a de cesse de fréquenter les lieux où il la sait présente, causant la détresse de Kitty, la jeune belle-soeur de Stépan, laquelle, amoureuse de ce bel officier à la carrière prometteuse, vient de refuser sa main au bon et doux Lévine. Anna finit par céder à son amour naissant pour cet amant qui la poursuit de ses assiduités…

 

« Chaque fois que Vrönski reparaissait avec Anna, les yeux de celle-ci brillaient d’un éclat joyeux et un sourire de bonheur contractait ses lèvres rouges. Elle semblait faire un effort sur elle-même pour ne pas laisser transparaitre une joie qui malgré cela, sur ses traits, se décelait d’elle-même. » (p. 114)

 

Même si l’adultère constitue le sujet central de ce grand classique de mille pages, Tolstoï s’étant inspiré d’un événement tragique auquel il a assisté, un drame qui fit alors scandale, ce roman est aussi le prétexte pour Tolstoï d’opposer la vie pure à la campagne et la vie pervertie, faite de plaisirs et d’oisiveté, de la ville, comme il oppose aussi deux autres couples à celui, tragique et passionné, formé par Anna et Vrönski : celui de Stépan le joyeux volage et de Dolly, la mère de ses nombreux enfants, et celui, heureux, de Lévine et de Kitty, inspiré du mariage des Tolstoï. C’est ainsi qu’Anna connait de rares moments de quiétude en dehors de la ville, tout comme Lévine ne se reconnait plus dès qu’il est obligé de se rendre en ville.

Cette opposition est aussi le moyen d’observer le comportement des aristocrates envers leurs serviteurs en ville, et envers les paysans à la campagne. Car ce roman brosse surtout le portrait d’une société mondaine, aux principes de laquelle Anna déroge, et c’est en cela que cette dernière la condamne : Anna, incapable de mensonge, avoue sa liaison à son mari et aux yeux de tous, au lieu de vivre son adultère en secret (de polichinelle).

Mais, fait remarquable, dans tout le roman, Tolstoï se pose en démiurge : sans les commenter, sans les juger, contrairement à Balzac, Zola ou Flaubert, qui ont pu édifier des « types », il ne blâme ici la conduite d’aucun de ses personnages, et leur donne pleinement vie, avec leurs qualités et leurs défauts. Il s’inscrit lui-même au coeur du roman en la personne de Lévine, tourmenté par son absence de foi, son scepticisme, ses tentatives de réformes, son désir de travailler de ses mains.

Tolstoï fait aussi la part belle à ses portraits de femmes, à ces femmes à qui l’on n’accorde guère que le rôle d’épouse et de mère, et dont il va décrire les craintes, les renoncements, le dévouement et les responsabilités. C’est d’ailleurs l’épisode de l’accouchement qui semble avoir tout particulièrement impressionné tant ses contemporains que ses confrères, ce fragile passage que se fraie la vie, pouvant, surtout à l’époque, entraîner la mort.

Voilà les commentaires que m’inspire ce grand classique que je n’avais pas lu jusqu’ici. En dépit de la qualité de son observation de l’aristocratie de l’époque et de la finesse de sa description psychologique de la passion qui anime Anna, j’avoue avoir été un peu frustrée (la scène confisquée du délicieux abandon d’Anna dans les bras de Vrönski ! Règle de bienséance de l’auteur ?) et ne pas avoir été totalement séduite, sans vouloir le comparer à d’autres classiques français. Peut-être qu’à force d’entendre crier au génie l’on ne peut qu’être déçu de ne pas ressentir une immense admiration pour ce roman célèbre.

 

Ebook libre et gratuit ici !

Anna Karénine / Léon Tolstoï ; préf. d’André Maurois ; comment. de Marie Sémon. – Paris : Librairie générale française, 2011. – 1020 p. : couv. ill. en coul. ; 18 cm. – (Classiques de poche). – (Collection principale : Le livre de poche ; 3141). - ISBN 2-253-09838-8 (br.) : 9,20 €.

Le double ** de Fédor Dostoïevski (1846)

16.10
2011

 

« Monsieur Goliadkine, tout de suite, selon son habitude de toujours, s’empressa de prendre un air tout à fait particulier – un air qui exprimait clairement que, lui, Goliadkine, il était, comme ça, qu’il n’était rien, que la route était assez large pour tout le monde, et que lui, n’est-ce pas, Goliadkine, il ne touchait personne. Soudain, il s’arrêta, pétrifié, comme frappé par la foudre, puis, très vite, il se retourna, dans le dos du passant qui venait juste de le dépasser – il se retourna avec un air comme si quelque chose venait de le tirer par-derrière, comme si le vent venait de faire virer sa girouette. » (p. 79)

La nuit où Iakov Pétrovitch Goliadkine, fonctionnaire insignifiant dans la bureaucratie russe, est chassé d’un bal célébrant l’anniversaire de la fille unique du conseiller d’Etat Bérendéïev, où il a été humilié publiquement, il ne désire plus que s’enfuir, s’enfuir loin de lui-même, et même s’anéantir entièrement, se trouver réduit en cendres. C’est alors qu’il croise un passant qui lui semble singulièrement familier, auquel son valet Pétrouchka lui ouvre la porte de son appartement. Car ce passant, qu’on appellera désormais Goliadkine-cadet, est un autre lui-même, c’est-à-dire son double…

A ce premier élément perturbateur qui survient au moment où le protagoniste est au plus mal, à un peu plus du tiers du roman, s’ajoute un second élément inquiétant, et non des moindres : personne ne semble s’en étonner, sauf lui. Dès lors, le lecteur oscille entre les différentes interprétations possibles de l’apparition de ce double lors de cette terrible nuit  de déconfiture : le personnage est-il atteint de folie, comme sa visite en début de roman au psychiatre Krestian Ivanovitch nous incite à le penser ? Serait-ce un stigmate de sa paranoïa du complot ? D’un délire de persécution ? Ou souffre-t-il d’un dédoublement de la personnalité ? Ou enfin ses collègues et son valet, peu surpris, ne seraient-ils pas d’autres doubles ayant déjà pris la place de leur original ? Les questions demeurent, et une certitude aussi, celle d’avoir lu un roman fantastique comme il en existe peu. Hélas, à l’époque, le genre était peu goûté, il dérogeait aux intrigues classiques ; aussi les critiques réservèrent un accueil assez froid à ce deuxième roman, publié après Les Pauvres gens, plus académique, par ce jeune homme qui n’avait alors que vingt-quatre ans.

«Dostoïevski est la seule personne qui m’ait appris quelque chose en psychologie.» (Friedrich Nietzsche)

Le double : poème pétersbourgeois / Fédor Dostoïevski ; trad. du russe par André Markowicz. – Arles : Actes Sud, 1998. – 281 p. : couv. ill. ; 18 cm. – (Babel ; 345). - ISBN 2-7427-1898-2.

La mère *** de Maxime Gorki (1907)

01.05
2011

copyright Le Temps des cerises

RELECTURE :

Devenue veuve d’un mari alcoolique la violentant, Pélagie Vlaslov se tourne vers son fils, Paul, jeune ouvrier travaillant dans l’usine métallurgique de la petite ville, qu’elle découvre embrasser des idées socialistes révolutionnaires. D’abord effrayée, cette femme ordinaire se prend d’affection pour ses compagnons et, au fil de leurs débats, commence peu à peu à adhérer à leur vision de la société, prenant conscience de sa classe et condamnant à son tour l’exploitation capitaliste, jusqu’à devenir elle-même une ardente militante…

Un roman fort sur le militantisme socialiste dans une Russie tsariste, entrepris en 1906 par cet opposant au régime, pour encourager les milieux intellectuels désemparés à la suite de la défaite de la Révolution de 1905. Pour ce faire, Maxime Gorki brosse l’un des plus beaux portraits de la littérature, celui d’une prolétaire, mais surtotu celui d’une mère, d’une femme du peuple convertie aux idées révolutionnaires, qui inspirera le cinéaste Poudovkine, Bertolt Brecht puis Hanns Eisler.

Un classique incontournable.

 

GORKI, Maxime. – La Mère / trad. du russe par René Huntzbuler. – Le Temps des cerises, 2005. – 357 p.. – (Romans des libertés). – ISBN 2-84109-297-9 : 19 euros.

 

Le portrait *** de Nicolas Gogol

14.09
2005

Traduit du russe par Elsa Triolet

Jeune peintre se consacrant tout entier à son art, vivant en ascèse, Tchartkov voit sa vie bouleversée lorsqu’il trouve dans le portrait angoissant qu’il vient d’acheter de quoi vivre dans le luxe pendant des années. Il ne rêve soudain plus que de gloire et de notoriété auprès de l’aristocratie… Dans une vente aux enchères, l’extraordinaire vivacité des yeux d’un portrait excite la foule jusqu’à ce que la curiosité de cette dernière ne soit piquée par le récit qu’un jeune inconnu leur conte sur son histoire…

Un même sujet, le portrait, est traité de manière différente par deux nouvelles de Gogol aux limites du fantastique. Le sujet de la première se révélera bien plus intéressant que celui de la seconde, qui semble en constituer plus ou moins l’explication mystique, mais qui a peut-être inspiré quelque cinquante années plus tard Oscar Wilde pour son Portrait de Dorian Gray. Toujours est-il que le premier sujet traite de la condition d’artiste, et par-delà des conditions d’émergence de son génie : devient-on un peintre de génie en menant une vie de moine ? Est-on condamné au contraire à la médiocrité au regard de ses pairs si l’on cède aux sirènes de la gloire et des mondanités ? C’est ce questionnement que jugea intéressant Elsa Triolet, à tel point qu’elle proposa sa propre traduction de ces nouvelles, aussi fidèle que possible à la prose du célèbre écrivain russe.

A LIRE !!!

Lire aussi l’article de L’Humanité.



GOGOL, Nicolas.- Le portrait / trad. du russe par Elsa Triolet, postface de Marie-Thérèse Eychart. – Rambouillet : Société des Amis de Louis Aragon et Elsa Triolet, 2007. – 125 p.. – ISBN : 978-2-84109-690-9 : 9,50 €.

Société des Amis de Louis Aragon et Elsa Triolet
42, rue du Stade

78120 Rambouillet

Voir le commentaire sur les anciens Carnets de Sel

Un premier amour et autres histoires ** de Maxime Gorki

10.09
2005

Ce recueil de 7 nouvelles révèle Maxime Gorki sous un autre jour, non pas seulement l’écrivain engagé, mais surtout l’homme sensible. Dans La Mère, il manifestait ainsi son attachement aux femmes, montrait qu’il en observait le sort et en admirait le courage et l’abnégation. Il est ici moins question de luttes de classes que de la figure féminine elle-même et de son pouvoir de séduction. Aussi chacune de ses histoires brosse-t-elle le portrait psychologique de diverses femmes, couvant le narrateur de leurs yeux souvent bleus, tantôt épouse coquette, tantôt femme-objet asservissant l’homme, tantôt soeurette attendrie partageant la même misère, tantôt énième Emma Bovary.


La lecture de ces nouvelles est un ravissement. Les mots coulent, se fondent, épousent la pensée, et suffisent à eux seuls. Chacune d’entre elles instruit le lecteur sur la nature des relations entre hommes et femmes, les décrivant avec une remarquable sensibilité, sans jamais s’en moquer ou les mépriser. Il y a aussi cette dernière histoire qui détonne, d’esthétique fantastique, où la genèse d’un personnage se met en scène, tourmenté par l’envie de trouver sa dame. Un recueil singulier, dont les intrigues peu épaisses, sur le mode de l’intimité, sont habillées d’un beau matériau stylistique.

GORKI, Maxime. - Un premier amour et autres histoires / préface de François Eychart. – Le Temps des Cerises, 15 mai 2007. – 261 p.. – (Romans des Libertés). – ISBN : 2-8410-9628-9 : 17 €