Categorie ‘Bibliothèques

La main de l’auteur et l’esprit de l’imprimeur de Roger Chartier

10.07
2015

 

cop. Gallimard

cop. Gallimard

En ces temps de transition des supports de lecture, il est bon de rappeler que « L’imprimerie, du moins dans les quatre premiers siècles de son existence, n’a fait disparaître ni la communication ni la publication manuscrite. », elle a même initié à de nouveaux usages de l’écriture à la main. Le manuscrit permettait une diffusion contrôlée et limitée des textes, qui, ainsi soustraits à la censure préalable, pouvaient circuler clandestinement plus aisément que les ouvrages imprimés et risquaient moins de tomber entre les mains de lecteurs incapables de les comprendre, tels que les textes du libertinage érudit ou du matérialisme philosophique. Le manuscrit constituait également une forme ouverte aux corrections, aux retranchements et aux additions, opposée aux intérêts économiques, et protègeait les textes des altérations introduites par des compositeurs malhabiles, des traducteurs et des correcteurs ignorants.

Avant 1750, les manuscrits autographes étaient rares en France et ailleurs. Quelques exceptions : Les Pensées de Pascal et Vie des dames galantes de Brantôme, les manuscrits de pièces de théâtre espagnoles et britanniques, les manuscrits poétiques du Trecendo

Et surtout, avant l’avénement de la notion d’auteur au XVIIIe siècle, l’écriture collaborative, l’intertextualité des œuvres et leur reprise, favorisait la participation intellectuelle de l’imprimeur à l’élaboration du texte, et la pérennité d’un texte aux milles interprétations possibles, comme l’évoqua Borges dans son célèbre Pierre Ménard, auteur du Quichotte.

Une plongée dans le circuit du livre des siècles précédents permettant de réviser nos angoisses devant la disparition d’une lecture papier choisie pour une explosion démocratique de l’écrit sur écran.

CHARTIER, Roger

La main de l’auteur et l’esprit de l’imprimeur : XVIe-XVIIe siècle

Gallimard (Folio histoire, 243 ; 2015)

406 p. ; 13 x 19 cm

EAN13 9782070462827 : 7,50 €

Une histoire de la lecture d’Alberto Manguel

02.11
2012

cop. Actes sud

Prix Médicis essai 1998

« Je voulais vivre parmi les livres. »

Alberto Manguel

(p. 34)

Voilà une ambition que je partage avec lui depuis mon plus jeune âge, et que j’ai quasiment accomplie dans tous les rouages de la chaîne du livre. Nul doute que cette lecture allait me parler. A la page suivante, d’ailleurs :

« Une fois que j’avais lu un livre, je ne pouvais supporter de m’en séparer. »

(p. 35)

Je déteste aimer un livre que j’ai emprunté : impossible de garder l’exemplaire avec lequel j’ai vécu cette expérience, d’un éditeur, d’un format, d’un papier particuliers, qui m’a procuré ce plaisir (à moins de louvoyer en prétextant l’avoir un peu abimer et en rachetant un exemplaire neuf au prêteur : je ne l’ai fait qu’une fois, et hélas, la prêteuse avait compris le stratagème, ayant le même toc !).

De même, comme Alberto Manguel, j’annote la dernière page de garde du livre au crayon en signalant les pages qui ont produit sur moi le plus d’effet.

Bref, cet essai me parlait ! Que nous dit d’autre Alberto Manguel ?

  • Lire va de paire avec la solitude, solitude imposée, prétexte, porteuse de sens ou refuge, le livre devenant pour le lecteur un monde en soi. Avec le mutisme aussi : « je ne parlais jamais à personne de mes lectures. », nous confie Alberto Manguel, qui découvre enfant avec surprise que quelqu’un à côté de soi ne peut absolument pas savoir ce qu’il lit à un mètre de lui.
  • Lire, c’est aussi choisir, privilégier des lieux de lecture, le lit, tard le soir, constituant le lieu le plus sûr, le mieux protégé.
  • Lire, c’est également accroître son expérience. Jeune lecteur, la rencontre avec d’autres enfants est souvent moins intéressante que les aventures et dialogues de personnages romanesques.
  • Lire, c’est un moyen pour l’âme d’apprendre à se découvrir.
  • Lire peut aussi être subversif, la censure et la dichotomie artificielle entre la lecture et la vie étant entretenues par ceux qui détiennent le pouvoir.

Alberto Manguel brosse aussi un historique du support de la lecture (les tablettes d’argile datant du 4e millénaire avant notre ère), de l’apprentissage de la lecture, de nos rapports à la lecture (à voix haute dès les débuts de l’écrit, y compris dans les bibliothèques, passée à la lecture silencieuse).

Il nous relate cette anecdote de Racine imprimant dans son esprit un vieux roman grec dont les moines de l’abbaye de Port-Royal lui ont brûlé les exemplaires successifs.

Il évoque son expérience de lecteur auprès de Borges, livre l’opinion de Kafka pour qui un texte ne peut être lu que parce qu’il est inachevé, d’où l’absence d’une dernière page au Château pour permettre au lecteur de poursuivre sa lecture du texte à des niveaux multiples. A l’inverse, un roman à l’eau de rose nous livrera une lecture exclusive et étanche. De fait, le nombre de lectures possibles et de réactions envisageables dépasse toujours le nombre de textes qui les ont engendrées. Et de citer la célèbre phrase de Kafka : « un livre doit être la hache qui brise la mer gelée en nous.« 

Mais laissons-là les détails, les anecdotes. Voici ce dont parle Alberto Manguel tout au long de cet essai, de la dernière page, des faits de lecture (lire les ombres, lire en silence, le livre de la mémoire, l’apprentissage de la lecture, la première page manquante, lire les images, écouter lire, la forme du livre, lecture privée, métaphores de la lecture), des pouvoirs du lecteur (commencements, ordonnateurs de l’univers, lire l’avenir, le lecteur symbolique, lire en lieu clos, le voleur de livres, l’auteur en lecteur, lectures interdites, le fou de livres) et des pages de fin.

Beaucoup aimé

 

 

Bref une passionnante lecture sur la lecture !

 

 

La sagesse du bibliothécaire * de Michel Melot

12.09
2005

« Fermer le livre n’est pas moins émouvant que de l’ouvrir. » (p. 45)


A l’instar du marin qui aime se perdre dans l’immensité des océans, le bibliothécaire recherche l’îvresse de vivre parmi des milliers de livres, partagé entre l’orgueil de l’expertise de son conseil pour en avoir lu beaucoup et la modestie de savoir qu’il ne pourra jamais lire tous les livres. Pensez donc ! On peut estimer que chaque année plus d’un million de nouveaux livres sont publiés à travers le monde !


« Le bibliothécaire ne peut pas ignorer cette disproportion. Non seulement il la voit, mais il la vit quotidiennement. Ce flot incessant du savoir publié, il l’affronte avec courage, l’empoigne, se collette avec lui ; il l’endigue, il le détourne, il le canalise, il le filtre pour distribuer au lecteur assoiffé un savoir potable. » (p. 6)


Considérées comme étant des concurrentes déloyales car mettant à disposition les livres sans engendrer pour les éditeurs de chiffres d’affaires, les bibliothèques ne se ressemblent pas à travers le monde. Alors qu’en France elles se distinguent par leur politique d’animation culturelle, elles proposent dans les pays anglosaxons de nombreux services palliant à l’insuffisance de nombreuses administrations, en particulier dans le social. La bibliothèque privée, elle, « dès qu’elle excède les besoins de son propriétaire, est un signe ostentatoire de richesse spirituelle ou de réussite sociale. » (p. 7)


Car « la tâche ordinaire du bibliothécaire n’est (…) pas d’accumuler les livres, tous les livres, mais bien de les choisir et d’assumer ce choix. La collection qu’il compose est un savant compromis entre ce qu’il croit que lui demanderont ses lecteurs et ce qu’il croit devoir leur proposer (…) » (p. 13)

Modeste, curieux, ordonné, le bibliothécaire a une sagesse inhérente à sa fonction, l’incitant à ne pas faire l’acquisition de Suicide. Mode d’emploi mais des Versets sataniques, quitte à ne pas être à l’abri d’éventuelles représailles !

Pour classer ses livres, il lui faut aussi choisir dans quelle tranche du savoir il va placer tel livre. Cruel dilemme en général !

Démocratiques, les bibliothèques sont tolérantes en se refusant au maximum à la censure, laissant une diversité d’opinions s’exprimer. Elles ne survivent pas aux dictatures…

Alors, le bibliothécaire est-il une espèce en voie de disparition ? Sera-t-il noyé par le flot de livres ou par une Babel virtuelle ne nécessitant plus d’espace physique ?

Politique d’acquisition, indexation systématique, désherbage, logique de conservation ou logique de communication, différenciation entre les bibliothèques à travers le monde, entre bibliothèque municipale et centre de documentation et d’information, entre le libre arbitre du citoyen anonyme et l’obligation scolaire, aberrations architecturales (la bibliothèque nationale de France) symptomatiques d’une totale méconnaissance en bibliothéconomie, tout y est, ou presque.

Et s’il est vrai que peu connaissent les bibliothécaires qui ont marqué l’évolution de leur profession (Callimaque, Gabriel Naudé, Antonio Panizzi, Eugène Morel, l’Américain Melvil Dewey, l’Indien Shiyali Ramanrita Ranganathan, le Belge  Paul Otlet,) nous connaissons bon nombre d’écrivains qui embrassèrent cette carrière par amour des livres :

Georges Bataille à Orléans, Anatole France au Sénat, Leibniz, Lessing, Goethe, et surtout Jorge-Luis Borges, directeur de la Bibliothèque nationale d’Argentine… aveugle.


MELOT, Michel. – La sagesse du bibliothécaire. – Paris : L’oeil neuf éditions, 2004. – 109 p.. – (Sagesse d’un métier). – ISBN 978-2-915543-03-2 : 12 euros.