Categorie ‘Documentaires

La bande dessinée au tournant de Thierry Groensteen

29.12
2017
cop. éd. les impressions nouvelles

cop. éd. les impressions nouvelles

Dans le cadre des États généraux de la bande dessinée, lancés en janvier 2015, Thierry Groensteen brosse ici, dix ans après son premier point sur le statut de la bande dessinée, un état des lieux du neuvième art.

Sa situation semble à première vue s’être améliorée, en termes de visibilité, de reconnaissance culturelle et artistique, d’adaptation cinématographique, de parité auteurs/autrices, dessinateurs/dessinatrices, lecteurs/lectrices, de nombre d’éditeurs (de 60 en 1992 à 368 en 2015) et du nombre de titres publiés. Mais, à première vue seulement car désormais, la démultiplication des titres et des éditeurs rend l’exposition des BD en librairie plus éphémère, et son tirage chute. En outre, leurs marges baissent, entrainant avec elles les revenus des auteurs, qui se précarisent. Ainsi, les gros éditeurs, selon Thierry Groensteen, miseraient davantage sur les séries et les albums mainstream, que sur la créativité, produisant « des livres qui n’apportent rien mais qui encombrent les rayons et gonflent les catalogues. » (p. 14).

L’auteur s’interroge également sur les critères de sélection du comité de lecture du Festival d’Angoulême, même s’il se réfère sans cesse au blog du Neuvième Art, dont il se trouve être le rédacteur en chef.

Enfin, ce petit livre se félicite de l’essor de la non-fiction, sous la forme de BD-reportage dans la Revue dessinée par exemple, par le biais d’Etienne Davodeau ou sous la forme d’essais scientifiques, politiques, sociétaux, comme la collection la Petite Bédéthèque des savoirs du Lombard. Thierry Groensteen parle de la BD comme « investie d’une fonction didactique »(p. 35), mais cela n’a-t-il pas été le cas depuis toujours, en particulier dans les cathédrales ? Certes, il faut se réjouir de son décloisonnement dans toutes les disciplines, mais elle fait alors passer toute forme de créativité et d’expression artistique après l’efficacité de l’image.

Thierry Groensteen constate de même le succès des biopics, et l’évolution des supports, aussi bien dans la presse, que sous la forme de romans graphiques ou numérique, mais sans entrer dans le détail sur ce dernier point, hélas, mentionnant Thomas Cadène, Marc-Antoine Mathieu et Lewis Trondheim. Il est regrettable que le format planche reste dominant, même dans les créations numériques.

Il évoque aussi la lente et inexorable féminisation de la profession (21%), qui devrait inévitablement modifier les thèmes abordés par la BD et attirer un lectorat féminin intéressé par les sujets liés au corps, à la sexualité, à la vie intérieure, aux liens intergénérationnels, à la nature, au quotidien, en déconstruisant les stéréotypes.

Il défend les éditeurs alternatifs, confrontés au problème de la distribution/diffusion, souvent représentés par la société Belles Lettres Diffusion Distribution, et qui cherchent à s’affirmer parmi les arts visuels, tandis que les gros éditeurs misent sur la non-fiction.

La formation aussi évolue, multipliant les écoles privées et progressant jusqu’au doctorat à l’université, invitant de plus en plus les futurs auteurs à une véritable connaissance et réflexion sur la bande dessinée. En revanche, la bande dessinée s’invite encore peu dans les chroniques des magazines culturels. Thierry Groensteen signale tout de même le magazine spécialisé Kaboom.

Enfin une poignée de dessinateurs tirent leur épingle du jeu en proposant leurs planches originales dans les galeries et les ventes aux enchères, tel Joan Sfar.

A la fois Littérature et Art visuel, la bande dessinée se doit avant tout, pour s’affirmer, de rester exigeante.

 

Sur les ailes du monde, Audubon de Grolleau & Royer

27.12
2017
cop. Dargaud

cop. Dargaud

L’an dernier mon beau-frère m’avait offert ce biopic d’un grand ornithologue. Le sujet m’intéressant peu, je l’avais un peu oublié dans mon immense pile à lire jusqu’à la semaine dernière.

En ce début du XIXe siècle, John James Audubon voue une passion peu ordinaire pour les oiseaux, qu’il peint plus vrais que nature. Hélas, aux Etats-Unis, il est précédé par un confrère, Alexander Wilson, à qui on lui préfère les planches « plus scientifiques » et moins artistiques. Audubon ne désespère pas et poursuit ses expéditions toujours plus loin, délaissant femme et enfants pour satisfaire sa passion dévorante pour l’observation des oiseaux de tout le continent, la passion de toute une vie. Ce n’est qu’à Londres que ses planches connaissent enfin le succès qu’elles méritent.

Ignorant tout d’Audubon, l’un des rares Français pourtant célèbre dans son domaine et aux Etats-Unis, j’ai lu avec plaisir ce biopic particulièrement bien dessiné par Jérémie Royer, aux couleurs un peu rétro, et au scénario de Fabien Grolleau inspiré de ses récits d’explorateur. Le fait qu’il parte plusieurs années en laissant derrière lui sa famille peut choquer de nos jours, tout comme sa méthode de collectionneur qui consiste à tirer et à massacrer les espèces rares pour mieux les mettre en scène et les peindre : à l’évidence, il lui importait peu d’éteindre une espèce qu’il admirait et répertoriait. Alors qu’on décimait les dernières tribus d’Indiens d’Amérique, on était loin à l’époque de se préoccuper du problème de l’extinction des espèces !

 

Abécédaire de la propagande en temps de paix de Lucy Watts

20.11
2017
cop. Le passager clandestin

cop. Le passager clandestin

 

« La propagande est à la démocratie ce que la matraque est à la dictature. » Noam Chomsky.

Inspiré par la lecture de Propaganda d’Edward Bernays, publié en 1928, qui évoque l’idée d’une manipulation mentale par une élite pour diriger les masses, cet abécédaire concerne tous les domaines qui désinforment l’opinion publique au quotidien. Lucy Watts choisit d’illustrer ainsi sur une double page, la belle page pour l’image, la page paire pour le commentaire, 25 exemples de manipulation pour faire accepter une guerre, rassurer sur la présence de radioactivité, écouter de faux experts, se laisser influencer par les instituts de sondage,…

Un petit documentaire -im-pertinent et concis pour forger notre esprit critique.

WATTS, Lucy
Abécédaire de la propagande en temps de paix
le passager clandestin, 2017
63 p. : ill. en coul.
EAN13 9782369350866 : 15 €

Nerval l’inconsolé de Vandermeulen & Casanave

20.09
2017
cop. Casterman

cop. Casterman

 

Gérard de Nerval acquiert très jeune une renommée internationale pour sa traduction du Faust de Goethe. Mais sa célébrité ne lui attire pas pour autant l’intérêt des dames : aucune jamais, même l’actrice Jenny Colon, à laquelle il dédie une revue qui le ruine, ne semble vouloir de ce petit homme, qui en reste inconsolé. Peu à peu la folie le gagne, au grand dam de ses amis parmi lesquels Théophile Gautier…

Quel portrait pathétique est brossé là de ce célèbre romantique, dont je ne connaissais pas la triste biographie. Quelques citations tirées de ses oeuvres, de sa correspondance ou celles de ses amis émaillent le haut des pages, au dessin à l’ancienne rappelant un peu le style des Pieds nickelés. Une bande dessinée portée par la mode des biopics.

CASANAVE, Daniel, VANDERMEULEN, David

Nerval l’inconsolé

Casterman, 2017

155 p. : ill. en coul.

EAN13 9782203153523 : 22,50 €

Culottées de Pénélope Bagieu

02.08
2017
cop. Gallimard

cop. Gallimard

Rappeler qu’il a toujours existé à travers l’Histoire des femmes qui n’ont fait que ce qu’elles voulaient, voilà ce que se propose Pénélope Bagieu. Elles s’appelaient Clémentine Delait, Nzinga, Margaret Hamilton, Las Mariposas, Josephina van Gorkum, Lozen, Annette Kellerman, Delia Akeley, Joséphine Baker, Tove Jansson, Agnodice, Leymah Gbowee, Giogina Reid, Christine Jorgensen ou Wu Zetian. Elles furent danseuse, impératrice, gynécologue, gardienne de phare, actrice, femme à barbe,… Extraites des 4 coins du monde, la plupart m’étaient inconnues. En quelques pages, Pénélope Bagieu nous en brosse un portrait saisissant, clos par une planche sur une double page éclatante. De quoi me donner envie de lire le second tome !

Chantier interdit au public de Claire Braud

26.07
2017
cop. Casterman

cop. Casterman

Hasan vient d’être embauché comme ferrailleur dans la boîte d’intérim « Pauvre comme Job », dirigée par Dominique et Jacqueline. Sur le chantier, il retrouve Souleymane, qui vient d’obtenir ses papiers, après 15 ans, et qui aimerait du coup être embauché sous son vrai nom et obtenir un meilleur poste, malgré le racisme ambiant…

Gloups ! Dans cette BD, on a bel et bien l’impression de plonger dans l’esclavage moderne : les boîtes d’interim raflent les indemnités de leurs sous-traitants qu’ils traitent comme du bétail, les entreprises du bâtiment perdent le moins de temps possible sur l’échéancier en ne respectant pas les consignes de sécurité et en maltraitant leurs intérimaires. Les blancs sont en haut de l’échelle, et les noirs et les arabes au plus bas, quel que soit leur niveau réel de compétences. Bref c’est un travail précaire, dangereux et sous-payé sous le règne du régime de terreur. Encore une BD bien édifiante sur les conditions de travail dans ce secteur… Cela fait peur !

Manuel d’autodéfense intellectuelle de Sophie Mazet

23.07
2017
cop. Robert Laffont

cop. Robert Laffont

Jeune enseignante, Sophie Mazet remarque que ses lycéens ne manquent pas d’esprit critique envers les autres et l’enseignement, mais n’en font pas preuve lorsqu’il s’agit de s’informer correctement. S’inspirant alors de la déclaration du célèbre linguiste Noam Chomsky, selon lequel un « cours d’autodéfense intellectuelle devrait être obligatoire dans tout système d’éducation qui se respecte », elle leur propose alors un cours d’autodéfense intellectuelle contre toutes les formes d’endoctrinement, qui aboutira à une émission sur France Inter puis à cette sorte de manuel.

Voici les intitulés des neuf grands chapitres qui composent cet ouvrage :

            • Qu’est-ce que l’information ?
            • La vie est-elle plus belle dans les séries TV ?
            • « On nous cache tout, on nous dit rien » ou la dangereuse percée de la pensée complotiste.
            • A quoi sert la laïcité ?
            • Santé, nutrition, environnement : le pire est-il toujours certain ?
            • Peut-on échapper à la publicité ?
            • En politique, faut-il toujours se méfier des mots ?
            • Tous les discours dits « scientifiques » sont-ils fiables ?
            • Le pire ennemi, c’est nous !

Faisant un tour d’horizon des différentes sources d’informations, médiatiques, scientifiques, publicitaires, politiques, et même les séries qui nous inculquent un certain nombre de préjugés et de fantasmes sur des secteurs professionnels, Claire Mazet tente, à travers cet ouvrage, de pallier à l’insuffisance de l’éducation des jeunes générations, voire de ses concitoyens, pour s’armer contre la désinformation.

C’est là l’une des missions essentielles d’un acteur injustement placardisé dans l’Education nationale, le professeur documentaliste, chargé de former tous les élèves à la recherche et à l’évaluation de l’information dans tous les domaines. Hélas, sans classe attitrée, sans horaire dédié, il n’a pas les moyens de remplir cette mission, renvoyé trop souvent à la simple gestion de son centre de ressources, sa boîte à outils pour forger cet esprit critique qui forme le citoyen éclairé. Je n’y ai donc rien appris, en revanche il est toujours bon de consolider et de réactiver ses acquis.

Synthétique, bien documenté et plein d’humour, cet ouvrage gagnerait donc à être lu par tous, autant par les parents, grands-parents et enseignants, que par les lycéens et étudiants. A lire sans tarder !