Categorie ‘Mangas

La forêt millénaire de Jirô Taniguchi

21.03
2018

P1140786Au début de l’été, dans les années 50, Wataru, âgé de dix ans et demi, est accueilli chez ses grands-parents, suite au divorce de ses parents et à la maladie de sa mère. De la capitale il débarque seul dans un village dans la région de San’in, au coeur des montagnes et d’une nouvelle forêt mystérieuse. Lorsqu’un groupe de ses nouveaux camarades de classe cherche à le tester, il grimpe au « grand arbre » et il lui semble entendre sa voix l’encourager…

Quelle frustration que cette histoire inachevée ! Jirô Taniguchi, décédé le 11 février 2017 à l’âge de 69 ans, n’a pas pu achever cet album, une commande des éditions Rue de Sèvres, qui devait être le premier d’une série de cinq tomes. Ce serait une bonne idée, en s’appuyant sur les ambitions de l’auteur, de proposer un concours de scénario pour inviter les lecteurs à écrire la suite !

Les thèmes chers à Jirô Taniguchi, qu’ils partagent avec Miyazaki (Princesse Monoké, Nausicaa), occupent ici toute l’histoire, celle de l’homme non plus maître de la Nature mais de l’humain en symbiose avec la Nature, celle de la construction de l’enfant sur une transmission familiale.

Le format à l’italienne valorise les magnifiques dessins en pleine page à l’aquarelle, tout en nuances de vert, qui contribuent à générer un sentiment de paix et de sérénité chez le lecteur.

L’ouvrage est complété par un dossier « Les racines du projet » réalisé par Corinne Quentin et Motoyuki Oda, éditeur de Taniguchi au Japon, et un carnet de croquis.

 

La librairie Le Temps retrouvéAcheté à la librairie au temps retrouvé de Villard-de-Lans, seule librairie du Vercors.

et lu à Méaudre

 

 

 

La petite fille aux allumettes de Sanami Suzuki

29.11
2017
cop. éd. komikku

cop. éd. komikku

Chacun a en mémoire l’histoire tragique de la petite fille qui gratte le soir de Noël les allumettes qu’elle est censée vendre, pour se réchauffer, et rêve d’un monde meilleur avant de mourir de froid.

Cette série de mangas reprend l’idée principale en débutant chacun de ses chapitres par ce leitmotiv :

« Je m’appelle Rin. Je suis vendeuse d’allumettes. Mes allumettes donnent forme aux chimères. Autrement dit… à ce qu’on pense quand on les allume. Ce sont des allumettes chimériques… C’est un mot un peu désuet, mais le style rétro, c’est à la mode ! Ca vous tente ?« 

Une fillette habillée en gothique lolita propose des allumettes pour exaucer une rêverie, quelque chose à quoi l’on pense en l’allumant, contre une année de sa vie.

Une autre fillette, elle, sa rivale, propose des bougies pour exaucer un souhait, celui au plus profond de soi.

L’une comme l’autre semblent bien désabusées sur les choix de vie de leurs victimes et la noirceur de certains personnages, notamment pour accéder à la gloire. Le concept m’avait suffisamment séduite pour avoir envie de lire cette série, mais la juxtaposition de chapitres thématiques nuit au suspens, et le fil directeur principal n’est pas suffisamment construit pour faire naître un état de tension chez le lecteur, comme dans d’autres séries comme Death note par exemple.

4 tomes publiés dans cette série actuellement.

Dédale de Takamichi

16.11
2016
cop. Doki-Doki

cop. Doki-Doki

 

Un Seinen en deux tomes seulement, c’est une première bonne surprise ! Car à la longue les séries en une vingtaine de tomes épuisent et notre bourse et notre patience.

La seconde, c’est ce duo d’héroïnes, Reika, une jolie « perchée », mais pas tant que ça, et Yoko, une grosse « les pieds sur terre », mais pas tant que ça non plus. Si l’on excepte les très brèves apparitions de Tagami, le créateur de jeu, et de Akira, le fiancé de Yoko, ces deux jeunes étudiantes co-locataires qui travaillaient comme « dé-buggueuses » au sein de la compagnie de jeux vidéo « Klein Software », sont les seuls personnages de cette histoire, et ce sont de vraies héroïnes, qui font autre chose que de parler de mecs ou fripes : une histoire anti-sexiste au possible donc, chouette !

L’histoire démarre in medias res, alors qu’elles se retrouvent soudain toutes deux dans un immense bâtiment, véritable labyrinthe peuplé de monstres, aux lois ressemblant à celles des jeux vidéos qu’elles ont l’habitude de tester…

Reika est l’archétype même du/ de la passionné/e de jeux vidéo : mal à l’aise dans le monde réel, ayant des difficultés à communiquer, surtout à l’oral et directement, elle révèle toute sa créativité et son intelligence dans les jeux vidéo qui possèdent leur propre logique. L’auteur réussit ainsi à nous communiquer à travers ce personnage féminin en quoi les jeux vidéo peuvent être passionnants.

Pour les amateurs/amatrices de Seinen, enfin un nouveau titre sympa ! J’en connais un qui a vraiment adoré !

Cours, Bong-gu ! de Byun Byung Jun

18.05
2016
cop. Kana

cop. Kana

Au premier coup d’oeil, c’est le graphisme de ce petit manhwa qui séduit, doux et délicat, aux tendres couleurs pastel. Et puis, à la lecture de cette bande dessinée coréenne, qui se lit comme une BD franco-belge, il serait difficile de ne pas être attendri par cette histoire d’une mère et de son petit garçon partis de leur île à la recherche de leur époux et père disparu depuis quelques années dans la grande ville de Séoul, où ils se heurtent à l’indifférence de leurs contemporains. Seuls un grand-père réduit à mendier dans les transports en commun, avec sa petite-fille, leur porteront secours…

Trop choupinou !

 

Le maitre des livres d’Umiharu Shinohara

11.02
2016
cop. Komikku

cop. Komikku

Série commencée en juin 2016 et en cours de lecture (8e tome)

Honteux de ne pas réussir aussi bien que son père, Myamoto s’abrutit au travail pour ne pas avoir à rendre visite à ses parents. Un soir, Myamoto, déjà passablement ivre après avoir fêté la fin d’année avec ses collègues, découvre par hasard une bibliothèque pour enfants, « La rose trémière », encore ouverte. Le bibliothécaire, Mikoshiba, qui n’a pas la langue dans sa poche, l’accueille vertement avant de lui demander de l’aider à ranger les livres. Myamoto tombe alors sur le conte La montre musicale de Nankichi Niimi, qui lui rappelle celle de son père qui la lui a donné et dont il ne se sent pas légitime. Etonné de la coïncidence avec sa propre vie, il interroge Mikoshiba, qui lui répond : «Ce n’est pas toi qui choisis les livres mais les livres qui te choisissent.» Dès lors, Myamoto devient un habitué de la bibliothèque…

Au cours de 9 chapitres, plusieurs autres personnages font leur apparition : Mizuho et Itaya, les collègues féminins de Mikoshiba, et des usagers, comme Shôta, fan de jeux vidéo, qui maltraite dans sa classe Noguchi, avant de découvrir le plaisir de la lecture avec L’île au trésor, et de le partager avec Noguchi…. tout comme Myamoto partage le même avis sur Le Prince heureux d’Oscar Wilde, que le bibliothécaire qui a donné le goût de lire au jeune Mikoshiba, et lui a fait trouver sa vocationAutres personnages : Léo et sa mère possessive et complètement paranoïaque, à qui Mikoshiba fait lire Le merveilleux voyage de Nils Holgersson à travers la Suède.

Les autres répliques du jeune maître des livres :

« Tu te crois suffisamment adulte pour avoir le droit de considérer comme stupide la lecture de livres pour enfants ? »

« Ce serait faire preuve d’une grande stupidité que de considérer comme débiles des oeuvres que l’on n’a jamais lues ! »

Celles du vieux maître des livres, Monsieur Tokuma, que l’on n’entend plus désormais :

« Ici c’est pas une salle d’étude mais une bibliothèque ! Vous ne lisez donc aucun livre et vous vous permettez de squatter les tables ? C’est pas une école, ici !  Ces sièges et ces tables sont ici pour accueillir ceux qui veulent lire !»

« Voir la joie sur le visage des usagers quand on leur donne le livre qu’ils attendaient, n’a pas de prix !»

«Arriver à donner le plus possible de bons livres aux usagers fréquentant la bibliothèque est vraiment un travail gratifiant.»

Celles des collègues:

«Le fait que des enfants utilisent régulièrement ou non la bibliothèque dépend entièrement de la qualité du bibliothécaire ! »

Et celles des détracteurs :

«Il suffit qu’une bibliothèque soit rangée pour qu’une bibliothèque soit utile ! Même le rangement des livres peut être fait par une personne non compétente. J’ai du mal à comprendre le besoin d’une quelconque expertise. »

A qui il est répondu :

« Le rôle d’un bibliothécaire est de donner envie aux gens de lire… ainsi que de trouver les livres qui pourraient plaire aux gens ! C’est parce qu’il y a des bibliothécaires capables de ça que l’on se rend dans les bibliothèques ! »

« La bibliothèque que tu décris n’en est pas une… C’est une simple boîte contenant des livres, c’est tout ! »

Faut-il vous dire que j’ai adoré ce premier tome de la série, à tel point qu’ayant emprunté les quatre premiers tomes, j’ai décidé de les acheter pour les relire et les garder chez moi ? Et les suivants…

Il est vrai que Le Maitre des livres ne peut que séduire les lecteurs comme moi, que leur plaisir de lecture a dégénéré en passion et généré, pour le coup, très tôt, une vocation professionnelle.

Le Maitre des livres invite à considérer la lecture comme vecteur de transformation d’autrui. Il permet de re-découvrir les classiques de la littérature internationale. Les débats entre les protagonistes permettent de nous donner une belle vision des métiers du livre, qui fait chaud au coeur. On a parfois envie d’afficher ces passages en les agrandissant dans les rayons des bibliothèques ! Contrairement à la plupart des mangas, le dessin et surtout les expressions des personnages restent assez sobres. Si leur transformation s’avère soudaine et radicale, c’est avant tout pour montrer la puissance de la lecture. Par moments, évidemment, le mangaka ne peut s’empêcher d’exploiter la veine « cute » soit avec les enfants, soit avec les demoiselles éprises du héros gentil, dévoué, sensible, intelligent et riche, qui ne s’aperçoit de rien et n’en est que plus attirant. Mais voilà, cela ne retire rien aux belles leçons sur l’amour des livres de cette série très atypique.

Un aperçu de la suite avec le tome 2 : Quand une collègue et une bibliothécaire se disputent Myamoto et qu’on apprend qu’il est le fils d’un riche entrepreneur, et qu’il cherche dans les livres quel adulte il aurait aimé devenir…  

Avec l’apparition de la très jolie Kaneko qui caresse le rêve de trouver pour sa fille Risa un père comme le « papa-longues-jambes » de Jean Webster,

et d’Isaki, un jeune libraire, qui vit mal la concurrence avec le bibliothécaire. Mais la réelle ambition d’Isaki serait de devenir auteur de livres d’images :

« C’est parce qu’il y a des bibliothèques comme la vôtre, que le chiffre d’affaire des libraires baisse de jour en jour !!  Comme les gens peuvent emprunter gratuitement leurs livres, ils viennent de moins en moins en acheter en librairie ! Les ventes baissant, le nombre de titres publiés est aussi en baisse. Et on ne voit quasiment plus que des best-sellers en boutique ! Bientôt les auteurs n’écriront plus que des livres ayant un potentiel commercial ! »

Or « les bibliothèques sont des clients très importants pour nous autres, libraires. Car eux achètent même les livres qui en temps normal ne se vendent pas bien. » lui objecte le responsable de librairie.

 « D’accord, ils nous en achètent un ou deux exemplaires. Mais il y en a des dizaines derrière qui l’empruntent sans acheter ! »

 A quoi on lui répond :

« chez nous, la moyenne est d’un livre emprunté toutes les deux semaines par personne. Ce qui fait que pendant les 52 semaines d’une année entière, un même titre est emprunté environ par 26 personnes. »

Ce qui paraît peu au libraire, alors qu’on est vraiment loin du compte dans les CDI, surtout en lycée !!!

Enfin,

« un gamin, ça ne relit jamais un livre qui ne lui plait pas. Par contre, ils relisent un paquet de fois les livres qui leur plaisent. Encore et encore. »

 Mais le point essentiel,

« c’est lorsqu’un enfant découvre un livre lui plaisant énormément qu’il découvre en même temps le plaisir de la lecture. Une fois qu’il connaît ce plaisir, sa quantité de lecture augmente naturellement. Car il a ainsi pris l’habitude de lire. Après ça, il commence à ressentir un manque lorsqu’il emprunte. Il ressent le besoin de garder le livre auprès de lui. Quelqu’un qui est devenu un lecteur assidu, va alors tout naturellement commencer à acheter ses livres. Eh oui, le virus de la lecture ne se chope pas sans la lecture. »

« En bref, une bibliothèque est un lieu qui te procure l’envie d’aller acheter tes livres. »

« On apprend à connaître les livres à la bibliothèque… et on les achète à la librairie. »

Ce mois-ci, je viens de terminer le 7e volume : l’effet de surprise des phrases – clés est passé, la romance non entamée et pourtant réciproque entre M. Myamoto et Mizuho prend tranquillement son temps, les personnages divulguent leur passé et leurs interrogations, notamment professionnelles. J’apprécie toujours cette série, et la poursuit….

Les contrées sauvages : tome 1 de Taniguchi

31.12
2014

cop. Casterman

Entre 1975 et 1986, à la fois profondément inspiré par la richesse des décors et des informations contenues dans les cases de la bande dessinée franco-belge, et par la liberté de ton du manga adulte, Jirô Taniguchi crée une nouvelle dynamique de l’image, et partant du récit, à la fois très rapide et très fouillée.

Il rend hommage dans ces huit récits aux grands espaces, aux Indiens d’Amérique décimés, qui surent créer un équilibre respectueux avec leur environnement, et donne souvent sa revanche à la Nature, parfois de façon très cruelle, sur une humanité meurtrière. Une belle réussite. 

TANIGUCHI, Jirô. – Les contrées sauvages : tome 1. – Casterman, 2014. – 216 p. + 14 p. : ill. n.b. + coul. ; 21 cm. – EAN13 9782203084438 : 13,95 €.

Les pieds bandés de Li Kunwu

13.08
2014
cop. Kana

cop. Kana

Forcée par sa mère, qui souhaite lui offrir sa seule chance par un beau mariage de s’élever au-dessus de sa condition, Chun Xiu doit renoncer à l’insouciance et aux jeux de son enfance, et à l’amour de son camarade de jeu Magen, pour souffrir le martyr : désormais elle ne peut plus sauter ni courir, ni même marcher comme les autres. Hélas, à peine est-elle en âge de se marier, que la révolution éclate : à bas les coutumes féodales ! De convoitée, Chun Xiu est soudain transformée en paria. Fuyant la violence de la ville, elle se réfugie avec Magen à la campagne. Mais dès le premier jour d’absence de son fiancé, qui n’a encore pas osé la toucher, Chun Xiu subit un viol collectif, et ne peut plus enfanter. Le déshonneur est tel qu’il lui faut alors également renoncer à Magen…

 

Longtemps j’ai tardé à acheter ce one-shot chinois dont Joël de l’ACBD m’avait fait l’éloge : je savais que ce serait terrible… Ce le fut. Aucun doute là-dessus : impossible de retenir une larme à la lecture de l’histoire tragique de cette pauvre femme qui ne connut, à vrai dire, quasiment que peine et douleur tout au long de sa vie… et tout ceci à cause de l’impitoyable tradition millénaire des pieds bandés, que l’on dit alors « aériens », ressemblant à la belle gazelle, mais qui sont tout bonnement horriblement atrophiés, jusqu’à ne mesurer que 7,5 cm ! Si cette histoire mérite d’être connue, la virtuosité de l’auteur, déjà plébiscité pour Une Vie chinoise, mérite d’être, elle, saluée : la page 72, par exemple, renouvelle la mise en page de l’héroïne, cible de tous les regards. Un manhua incontournable.