Libraire

19.06
2013

Comment être libraire aujourd’hui ?

Après la conférence « éditeur indépendant, un pari gagnant ? », voici le compte-rendu de celle, également animée par Sarah Palacci, sur cet autre chaînon qui donne vie ou non au livre, d’abord en le sélectionnant, ensuite en le défendant : comment être libraire aujourd’hui ?

Sarah Palacci : Aujourd’hui vous ouvririez une librairie ou pas ?

- Oui, bien sûr, c’est une jolie période pour la défense du livre-papier, répond Xavier Moni. Nous avons ouvert notre librairie dans le Marais, Comme un roman, en 2001, en référence à Daniel Pennac.  Nous étions tous deux enseignants. Nous sommes donc passés par d’autres expériences professionnelles. A l’époque, elle était très petite (70 m2) et se situait à une autre adresse. En 2007, nous avons déménagé pour plus grand (200 m2), rue de Bretagne. Les investissements furent plus conséquents. On peut encore devenir libraire aujourd’hui, mais le marché n’a pas de croissance du tout.  Je crois encore à l’avenir du livre.

- La première de nos librairies a été créée en 1980, puis quatre autres à Paris, une à Lille qui a fermé, nous apprend Antoine Fron (Arbre à lettres à Paris). Ce sont des librairies de quartier avec leurs habitués. C’est très difficile d’ouvrir une librairie.

- Ouvrir une librairie, c’est vouloir faire passer le goût du livre et de la lecture, nous dit Françoise Charriau (librairie Passages à Lyon). Cela implique qu’on lise beaucoup et que l’on partage ce qu’on a aimé. Il faut surprendre les lecteurs.  On a beaucoup tenu à l’esthétique, lieu aéré et bien rangé, contrairement à des librairies toutes exiguës. On a le soutien de la DLL et du CNL. Pour ouvrir une librairie, il faut trouver le bon livre, comme la bonne ville. Nous sommes tous des entrepreneurs et on attend un retour sur l’investissement. Il faut se projeter sur les 10-20 prochaines années.

cop. Jopa

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Sarah Palacci : Justement qu’est-ce que sera la librairie dans les 10 prochaines années ?

Jean-Marie Ozanne (Librairie Folies d’encre) : Avant, on recevait 250 nouveautés en septembre. A l’heure actuelle, cela a plus que doublé. Plus le temps passe, plus on nous demande de faire un choix parmi tout ce qui est publié. De 1981 à 1995, le libraire était tourné vers l’éditeur qui apportait la denrée rare. Aujourd’hui, l’offre est bien supérieure à la demande. Ce qui devient rare, c’est le public.

Les conseils trouvés sur Internet sont froids, métalliques. Les libraires sont là pour créer des endroits qui sont des points chauds. Aujourd’hui le libraire doit aimer et les livres et les gens. Le magasin change aussi.

Le problème, c’est le monopole d’un titre chez un fournisseur. Le libraire ne peut pas changer de fournisseur, d’éditeur qui ont un monopole.  Filipetti a annoncé qu’il allait y avoir un médiateur du livre, obtenu par une action collective.

Le label LIR est attribué aux librairies indépendantes de référence, sur des critères économiques (masse salariale) et qualitatifs, ce qui leur permet de bénéficier de l’exemption de la taxe professionnelle (sur Orléans, la librairie Les Temps modernes a obtenu le label LIR en 2009).

Sarah Palacci : C’est quoi, le métier de libraire ?

Jean-Marie Ozanne (Librairie Folies d’encre) : C’est à la fois très prétentieux – lire avant les autres et conseiller les autres – mais aussi humble – car le lecteur peut venir avec des livres dont on n’a jamais entendu parler. Le libraire lit en dehors de ses heures de travail. L’essentiel du métier consiste en le commerce, les relations publiques (représentants, clients…).

Sarah Palacci : Vous bénéficiez des marchés publics ?

Xavier Moni : Les collectivités qui achètent des livres, lancent des appels d’offre. Les petites librairies ne peuvent pas avoir de clients institutionnels ou peu (entre 2-3 et 5 %), car cela représente beaucoup de travail pour peu de rentabilité. On perd 15 % sur les 30 % de marge.

cop. Jopa

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Sarah Palacci : Et Amazon ?

Jean-Marie Ozanne : la marge d’Amazon n’est pas celle du libraire. Avec la loi Lang, le libraire va avoir une remise par rapport au service rendu par le détaillant au livre, marge beaucoup plus faible qu’Amazon, qui, par ailleurs, fait payer les livres mis en  vitrine, contrairement aux libraires indépendants.

Notre principale inquiétude est que les loyers explosent. Le problème de notre profession, c’est que toutes nos charges augmentent et nos revenus très peu. Une librairie gagne peu d’argent, voire pas d’argent.

Un genre littéraire n’est reconnu que quand il a une histoire. Un métier, c’est la même chose, il n’est reconnu que quand il a une histoire. Il existe des livres d’histoire sur l’édition. La librairie allait garder le commerce, et l’édition l’intelligence. Le libraire a des difficultés à trouver sa place, sa nécessité. Les librairies indépendantes sont là pour lancer un livre en lequel ils croient, sinon les livres seraient plus ou moins formatés.

Sarah Palacci : Et la librairie sur internet ?

Jean-Marie Ozanne : Il faut être présent sur le net. Il y a une association qui a été créée il y a un an. Mais en règle général, créer un site internet pour aller à la pêche au client est un leurre. Il faut donner de la visibilité à notre stock sur Internet, plus qu’Amazon encore. Vous cherchez un livre, cherchez-le d’abord sur Parislibrairies.

Sarah Palacci : Êtes-vous en concurrence entre libraires ?

Non, on est concurrents d’intelligence. Mon concurrent le plus direct, c’est Millepages, une des meilleurs librairies de France. On peut rester concurrents et être amis, s’entr’aider. Amazon est déjà là pour nous piquer des parts de marché en créant l’illusion que tout est disponible, tout le temps.

Sarah Palacci : Quelle formation faut-il avoir ?

Il faut être de bons gestionnaires. La culture a besoin d’argent pour vivre. On est à la fin de la chaîne du livre (pas tout à fait si on ajoute les bibliothécaires et professeurs-documentalistes). Quand on invite un auteur, on permet à un public de découvrir la source du livre, et surtout en chair et en os.

Sarah Palacci : Avec Amazon, le lecteur reçoit directement le livre chez lui…

Oui, Amazon propose la gratuité des frais de port et les 5% de remise d’office, et perd là-dessus de l’argent. Le libraire n’a pas vocation à perdre de l’argent, c’est donc une concurrence déloyale. La seule vraie question serait d‘instaurer une règle du jeu. Les entreprises qui ne sont pas du circuit du livre, qui ne sont pas françaises, ont des pratiques qui ne sont pas respectueuses des autres réseaux. Il faut véritablement instaurer une règle.

 

cop. Minuit

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Sarah Palacci : Quels sont vos coups de cœur du moment ?

La Disparition de Jim Sullivan de Tanguy Viel (Minuit)

Ils vivent la nuit de Dennis Lehane (Payot – Rivages)

Nouvelles sur la montagne de Bernard Amy (Attila)

Aurais-je été résistant ou bourreau ? de Pierre Bayard (Minuit)

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