Mots-clefs ‘ville’

Les spectateurs de Victor Hussenot

04.01
2017
cop. Gallimard Bande dessinée

cop. Gallimard Bande dessinée

 

« En ville, chacun observe autour de soi, avec sa sensibilité.

De la faille entre le sommeil et l’éveil jaillit une lumière.

Le regard de l’esprit se libère…

L’invisible se révèle. » (Prologue)

Victor Hussenot nous offre ici quinze promenades différentes dont les marcheurs semblent être une seule et même personne qui change d’apparence. Ces spectateurs urbains nous entraînent alors dans un voyage onirique et poétique…

Quel OVNI graphique et narratif que cette bande dessinée, que les amateurs de BD boudent quelque peu : en effet, cette histoire, qui n’en est pas vraiment une, semble prôner une promenade urbaine introspective. Les apparences importent peu : le monde est comme une vaste pièce de théâtre dont nous ne sommes que les ombres. Cette idée d’apparences et de rêveries de promeneurs solitaires fait se rapprocher Victor Hussenot davantage de préoccupations poétiques et philosophiques, que d’une volonté de raconter une histoire. Ses aquarelles s’étalent comme autant de visions différentes de la ville. Cet album semble être un aboutissement de ses recherches et travaux précédents, qu’il nous livre sur son site : http://victorhussenot.com

Un auteur inclassable à suivre !

 

Bruges-la-Morte de Georges Rodenbach

03.03
2013

cop. GF-Flammarion

 

Veuf inconsolable, Hugues Viane, ne pouvant s’ôter la vie par croyance catholique, aspire à un « silence infini » et à une « existence si monotone qu’elle ne lui donnerait presque plus la sensation de vivre. » Il choisit ainsi de s’installer au Quai du Rosaire à Bruges, prenant à son service une vieille dévote, et rendant hommage chaque jour à la défunte dans le salon en contemplant ses reliques, notamment la tresse d’or qu’il a conservé d’elle dans un coffret de verre sur un piano. Un soir où il sort de Notre-Dame, Hugues croise une jeune inconnue qui ressemble de façon frappante à son épouse morte…

Ce n’est pas tant Hugues Viane le protagoniste de ce roman symboliste que la ville flamande de Bruges, ainsi que le signale Georges Rodenbach, écrivain belge d’expression française (1855-1898) dans son avertissement :

« Dans cette étude passionnelle, nous avons voulu aussi et principalement évoquer une Ville, la Ville comme un personnage essentiel, associé aux états d’âme, qui conseille, dissuade, détermine à agir.
Ainsi, dans la réalité, cette Bruges, qu’il nous a plu d’élire, apparaît presque humaine… Un ascendant s’établit d’elle sur ceux qui y séjournent. Elle les façonne selon ses sites et ses cloches.
Voilà ce que nous avons souhaité de suggérer : la Ville orientant une action ; ses paysages urbains, non plus seulement comme des toiles de fond, comme des thèmes descriptifs un peu arbitrairement choisis, mais liés à l’événement même du livre.
C’est pourquoi il importe, puisque ces décors de Bruges collaborent aux péripéties, de les reproduire également ici, intercalés entre les pages : quais, rues désertes, vieilles demeures, canaux, béguinage, églises, orfèvrerie du culte, beffroi, afin que ceux qui nous liront subissent aussi la présence et l’influence de la Ville, éprouvent la contagion des eaux mieux voisines, sentent à leur tour l’ombre des hautes tours allongée sur le texte. »

Challenge La Belle Epoque

Bien avant la nouvelle Mort à Venise (1912) de Thomas Mann, autre histoire de désir de mort étroitement lié au motif du paysage urbain, Georges Rodenbach s’inspire de l’atmosphère d’une ville parsemée de canaux crépusculaires pour imaginer un drame qui tient en quelques lignes, revisitant le mythe d’Ophélie à la chevelure préraphaélite (illustrant la couverture de « ce drame de passion réfléchi dans l’eau tranquille » qu’admirait Alphonse Daudet) mais surtout celui d’Orphée et d’Eurydice. Ce faisant, alors que le récit est d’abord publié en feuilleton dans les colonnes du Figaro du 4 au 14 février 1892, il ajoute deux chapitres pour l’étoffer un peu et surtout trente-cinq photographies, sur les « belles pages », non scénarisées, vides de toute âme, dans le dessein d’obtenir suffisamment de pages pour une publication en volume, la même année, chez Flammarion. Ce faisant, il publie le premier récit – photo, dont l’intérêt expérimental ne parait pas évident pour ses contemporains.

Si la mort de Jane parait bien soudaine, c’est avant de songer au récit dans sa globalité qui ne pouvait souffrir d’autre fin, ni d’autre transgression poussant au meurtre du double. Aussi, si l’intrigue parait bien mince, c’est qu’elle n’est que le prétexte à l’écriture poétique. En effet, entamer la lecture de ce roman symboliste est une vraie réjouissance tant il s’agit bel et bien d’un poème en prose, écrit divinement bien. Vous ne pourrez pas rester insensible à la beauté du langage poétique de ce roman qui multiplie les références, répondant à l’idéal symboliste, dans la lignée de A rebours de Huysmans (1884), à savoir une intrigue réduite à l’essentiel, proche du fantastique, avec le thème du double et de la transgression (à rapprocher aussi de l’Eve future de Villiers-de-l’isle-adam), voulant rompre avec le réalisme de Zola, ses fresques historiques et sociales, et ses portraits pléthoriques et réalistes. Un classique à découvrir, dans le cadre de mon challenge « La Belle Epoque ».

 

Vous pouvez lire gratuitement Bruges-la-Morte sur votre écran en le téléchargement ici.