Mots-clefs ‘syndicalisme’

La mère *** de Maxime Gorki (1907)

01.05
2011

copyright Le Temps des cerises

RELECTURE :

Devenue veuve d’un mari alcoolique la violentant, Pélagie Vlaslov se tourne vers son fils, Paul, jeune ouvrier travaillant dans l’usine métallurgique de la petite ville, qu’elle découvre embrasser des idées socialistes révolutionnaires. D’abord effrayée, cette femme ordinaire se prend d’affection pour ses compagnons et, au fil de leurs débats, commence peu à peu à adhérer à leur vision de la société, prenant conscience de sa classe et condamnant à son tour l’exploitation capitaliste, jusqu’à devenir elle-même une ardente militante…

Un roman fort sur le militantisme socialiste dans une Russie tsariste, entrepris en 1906 par cet opposant au régime, pour encourager les milieux intellectuels désemparés à la suite de la défaite de la Révolution de 1905. Pour ce faire, Maxime Gorki brosse l’un des plus beaux portraits de la littérature, celui d’une prolétaire, mais surtotu celui d’une mère, d’une femme du peuple convertie aux idées révolutionnaires, qui inspirera le cinéaste Poudovkine, Bertolt Brecht puis Hanns Eisler.

Un classique incontournable.

 

GORKI, Maxime. – La Mère / trad. du russe par René Huntzbuler. – Le Temps des cerises, 2005. – 357 p.. – (Romans des libertés). – ISBN 2-84109-297-9 : 19 euros.

 

On dirait le Sud ** de Cédric Rassat et Raphaël Gauthey (2010)

03.11
2010
tome 1 : Une piscine pour l’été
Scénario : Cédric Rassat
Dessin et couleur : Raphaël Gauthey

On dirait le Sud… Ce sont les paroles d’une chanson de Nino Ferrer :

Le Sud

C’est un endroit qui ressemble à la Louisiane
A l’Italie
Il y a du linge étendu sur la terrasse
Et c’est joli
On dirait le Sud
Le temps dure longtemps
Et la vie sûrement
Plus d’un million d’années
Et toujours en été
Y’a plein d’enfants qui se roulent sur la pelouse
Y’a plein de chiens
Y’a même un chat, une tortue, des poissons rouges
Il ne manque rien
On dirait le Sud…
Un jour ou l’autre, il faudra qu’il y ait la guerre
On le sait bien
On n’aime pas ça, mais on ne sait pas quoi faire
On dit c’est le destin
Tant pis pour le Sud
C’était pourtant bien
On aurait pu vivre
Plus d’un million d’années
Et toujours en été

C’est l’été. C’est même un été caniculaire. Une fillette joue dans le jardin de sa tante, tandis que le corps d’une autre est recherchée activement par la gendarmerie dans les champs. Sa tante et son oncle font creuser une piscine, tandis que son grand-père expire son dernier souffle. Son père, Monsieur Plume, délégué syndical dans l’entreprise dans laquelle il travaille depuis dix-huit ans, se voit proposer un arrangement financier par son patron qui projette un plan de licenciement. Ce n’est pas la guerre, mais il y a quelque chose dans l’air qui nous prépare à un drame à venir dans le second tome.

Passée la surprise de ces planches colorisées, aux personnages anguleux, proches d’un traitement cinématographique, le scénario captive rapidement l’attention tant il porte en lui des questionnements éthiques sur les liens familiaux, sur le licenciement économique, sur l’identité :

“- Oh, c’est juste une impression mais, hier, en discutant avec eux, j’ai soudain eu le sentiment qu’ils étaient devenus très matérialistes.
- On parlait de leur piscine et je me suis mise à penser qu’ils n’étaient plus vraiment les Claude et Marie qui nous rejoignaient en 2CV sur le plateau du Larzac…
- Je ne sais pas, mais… Est-ce que tu crois vraiment que les gens peuvent changer ? Moi, j’ai surtout l’impression qu’au fond on ne devient jamais rien d’autre que ce qu’on est vraiment..
.”

A lire !

RASSAT, Cédric, GAUTHEY, Raphaël. – On dirait le Sud : 1- Une piscine pour l’été. – Delcourt, 2010. – 63 p. : ill. en coul. ; 32 cm. – ISBN 978-2-7560-0844-8.
Emprunté à la médiathèque.

L’établi ** à *** de Robert Linhardt (1978)

12.09
2005

Au lendemain des événements de mai 1968, un jeune militant intellectuel se fait embaucher chez Citroën pour s’y « établir » le temps d’observer de l’intérieur les conditions de travail des salariés, de s’y familiariser, pour pouvoir ensuite les dénoncer et les inciter à protester collectivement. Un beau jour, alors qu’on leur annonce qu’ils devront travailler gratuitement 3/4 heure de plus le soir, pour récupérer les heures perdues en mai 1968, le narrateur organise des réunions. Une grève est décidée. La première semaine, elle compte 400 grévistes.

Sociologue français, Robert Linhardt rejoint fin 1968 la Gauche prolétairienne, qui vient d’être fondée par Benny Lévy. Il décide alors de devenir un « établi », c’es-à-dire de pratiquer ce que l’on appelle une observation participante. En quoi cela consiste-t-il ? Pour Jean Peneff, « on appelle observation participante en usine le fait, pour un sociologue, de participer, en tant que salarié, à la production dans l’entreprise pour en tirer l’information et la documentation la plus proche des faits et du travail concret. Cette participation se déroule généralement sur une longue période (trois mois à un an (… ) de manière à s’intégrer dans le collectif de travail, à se familiariser avec la forme spécifique de l’activité et à contrôler sur un grand nombre de cas les analyses dégagées » (Jean Peneff, Les Débuts de l’observation participante ou les premiers sociologues en usine in Sociologie du Travail, 38, n° 1/96, p. 26.)

« Le premier jour d’usine est terrifiant pour tout le monde, beaucoup m’en parleront ensuite, souvent avec angoisse. Quel esprit, quel corps peut accepter sans un mouvement de révolte de s’asservir à ce rythme anéantissant, contre nature, de la chaîne ? L’insulte et l’usure de la chaîne, tous l’éprouvent avec violence, l’ouvrier et le paysan, l’intellectuel et le manuel, l’immigré et le Français. Et il n’est pas rare de voir un nouvel embauché prendre son compte le soir même du premier jour, affolé par le bruit, les éclairs, le monstrueux étirement du temps, la dureté du travail indéfiniment répété, l’autoritarisme des chefs et la sécheresse des ordres, la morne atmosphère de prison qui glace l’atelier. » (p. 25)

C’est donc en tant qu’« établi », ayant pu travailler pendant plus d’un an comme ouvrier spécialisé dans l’usine Citroën de la porte de Choisy à Paris, que Robert Linhardt va pouvoir tirer de cette expérience ce roman, paru presque dix ans après, en 1978, auxéditions de Minuit.

En l’occurence, l’auteur nous livre une observation complète des différents rouages d’une usine automobile. Son immersion, dès les premières pages, dans cet univers bruyant, mécanique, implacable et raciste, donne le ton à ce roman social, qui va dénoncer le caractère inhumain du travail à la chaîne, et la peur du licenciement qui gangrène toute tentative de protestation. A travers cette description fine et lucide du travail à l’usine, Robert Linhardt nous offre toute une galerie de portraits de personnages, occupant un certain nombre de postes, du directeur au manoeuvre, du gros Bineau en visite éclair en costume  trois-pièces à Ali le Marocain, gréviste isolé, relégué au nettoyage des toilettes. Il y a aussi Gravier, le contremaître, Mouloud, plus habile que le narrateur mais simple manoeuvre, soudeur à l’étain, Georges et ses deux autres collègues Yougoslaves, Christian, Sadok, Primo. Au final, ce travail à l’usine ressemble davantage à une immersion dans un univers carcéral, avec les cheffaillons qui font le travail de matons, et les employés indésirables qu’on mute ou qu’on transfère à un poste exécrable comme si on les mettait au « trou ». Cette analyse n’est pas pour autant manichéenne, l’auteur faisant bien ressortir, au moment de la grève, qu’au sein des manoeuvres, qu’au sein des salariés, il n’y a jamais de réelle entente : il y a les mouchards, le syndicat jaune, et puis chacun pense à soi avant de penser aux autres, ayant peur de perdre son travail.

Difficile de trouver meilleur reflet du travail à l’usine dans les années 60 et 70 que ce roman, dont je conseille vivement la lecture, édifiante, et dont on ne manque pas de sortir révolté.

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