Mots-clefs ‘sexualité’

A tous et à personne de Grazia Verasani

22.07
2012

cop. Métailié

Détective privée à Bologne, quadragénaire célibataire, Giorgia Cantini se voit contrainte par son père de prendre une jeune assistante débarquant de sa province. Alors qu’une bourgeoise lui demande de suivre en filature sa fille de dix-sept ans, Barbara, qui sèche ses cours depuis plusieurs semaines, Giorgia suit aussi avec intérêt l’enquête de son ami policier Luca Bruni sur le meurtre de Franca Palmieri, “La fille aux crapauds”, qui a grandi dans le même quartier qu’elle, accueillant dans sa chambre tous les garçons de son âge…

« Un type dans les quarante ans, maigre et chauve, en veste et cravate desserrée, me donne un coup de coude, s’excuse, fait une blague : il me drague. J’ai envie de lui apprendre qu’il existe des pays plus civilisés, des pays où quand une femme entre dans un bar toute seule personne ne se sent en droit de l’importuner. Des pays où on peut dire : « Merci, j’ai envie d’être seule., sans se sentir en faute ni forcée de sourire. » (p. 38)

Un petit polar qui se perd un peu dans les souvenirs nostalgiques de la narratrice, autour de l’élucidation de l’affaire de « La fille aux crapauds », mais qui pointe du doigt, avec l’histoire de l’adolescente, un crime omniprésent dans toutes les époques et différentes sociétés.

 

VERASANI, Grazia. – A tous et à personne / trad. de l’italien par Gisèle Toulouzan et Paola de Luca. – Métailié, 2012. – 236 p. ; 19 cm. – (Suite italienne). – EAN13 9782864248606 : 10 €.

La muraille de lave d’Arnaldur Indridason

06.05
2012

cop. Métailié

 

Titre original : Svörtuloft
Traduit de l’islandais par Eric Boury

Sortie en librairie le 3 mai 2012

Le commissaire Erlendur étant parti en vacances sans donner de ses nouvelles depuis La Rivière noire, c’est à son adjoint Sigurdur Oli, en pleine séparation, que s’adresse André, déjà rencontré lors de l’affaire de pédophilie de La Voix, la quarantaine usée par l’alcoolisme et par une vie d’errance, semblant lancer un appel de détresse. Ce jour-là, un ami lui demande aussi d’aider un couple, pratiquant l’échangisme, que l’on fait chanter. Seulement, le soir où Sigurdur Oli va trouver chez lui le couple maître-chanteur pour l’en dissuader, il tombe sur un encaisseur qui vient de porter un coup mortel à la femme avant de s’enfuir. Obligé de donner l’alerte, il va lui falloir expliquer les raisons de sa présence sur les lieux du crime…

« Il avait attrapé au fond du sac en plastique le masque de confection grossière et imparfaite. Ce n’était pas un chef-d’oeuvre, mais il ferait l’affaire.

Bien que redoutant de croiser un flic en chemin, il était passé inaperçu. Le sac qu’il portait à la main contenait également deux bouteilles provenant du Rikid, la boutique d’alcools, ainsi qu’un gros marteau et un poinçon d’acier, achetés dans un magasin de bricolage.

La veille, il s’était procuré tout le matériel nécessaire à la confection du masque chez un importateur de cuir et peaux, et s’était soigneusement rasé avant d’enfiler sa tenue la plus convenable. Sachant ce qu’il lui fallait, il avait tout trouvé sans difficulté, le cuir, le fil ou l’alêne de cordonnier. (…) » (incipit)

 

Vengeance, pédophilie, chantage pour échangisme, … Arnaldur Indridason aborde dès le début des sujets assez glauques, mais a le bon goût tout au long du roman de ne jamais tomber dans le voyeurisme ou l’effusion de sang. Tout est savamment distillé pour faire monter la tension. Tout est davantage suggéré que décrit. Arnaludur Indridason est passé dans l’art de ménager le suspens car, au bout du compte, c’est l’incipit et le dénouement de cette sombre histoire de pédophilie et de vengeance qui tient le plus en haleine le lecteur durant tout le roman, distillée à point nommé pour retenir son attention, alors qu’Arnaldur Indridason va savamment compliquer une affaire en apparence simple, en mettant son enquêteur sur de multiples pistes, pour dénoncer la cupidité de banquiers prêts à tout pour s’enrichir. Nonobstant c’est sa qualité de fin psychologue qui continue à donner de la valeur ajoutée à son huitième polar, plongeant le lecteur dans les états d’âme de différents protagonistes, et en particulier dans celui d’André, pour qui va toute sa compassion. Un Arnaldur Indridason pur jus, qu’on lâche difficilement avant de l’avoir achevé.

 

INDRIDASON, Arnaldur. – La muraille de lave / trad. de l’islandais par Eric Boury. – Métailié, 2012. – 317 p. ; 22 cm. – (Métailié noir). – EAN13 978-2-86424-872-9 : 19,50 €.

 

Le dernier brame de Jean-Claude Servais

07.12
2011

cop Dupuis

Lors d’un salon du livre, au début des années 80, Claudine, la larme à l’oeil, serrant son livre préféré Monsieur Blanche entre ses bras, le fait dédicacer par son auteur, le célèbre Bernard Chalenton. Ce dernier, lui faisant un numéro de charme, lui suggère de se mettre à écrire, proposition qu’elle décline aussitôt, préférant placer tous ses espoirs dans sa future fille. Bernard Chalenton glisse donc l’allusion dans sa dédicace, ainsi que sa carte de visite… Vingt ans plus tard, Colette, qui a grandi dans une famille d’adoption, lie connaissance avec sa mère, vivant en hôpital psychiatrique, au moyen de ce fameux roman qui l’a hantée toute sa vie. Mais le seul moyen de la toucher vraiment, c’est de se mettre à écrire pour elle un roman…

En général, un festival de la BD invite à rencontrer des auteurs qu’on apprécie pour se faire dédicacer nos achats, mais aussi à en découvrir d’autres. Ne connaissant Servais que de nom sans jamais l’avoir lu, j’ai donc saisi l’occasion de sa présence au salon pour faire l’acquisition de sa toute dernière bande dessinée…

Nonobstant les dessins somme toute plutôt bien faits (même si la mère me semble avoir un corps bien trop parfait pour son âge), le scénario est consternant de banalités, comme ce parallèle entre la sexualité du cerf et celle de l’écrivain, et bourré de clichés. Mieux vaut ne pas s’étendre sur le sujet en poursuivant une critique blessante et en venir au fait : c’était assez mauvais.

SERVAIS, Jean-Claude. – Le dernier brame. – Dupuis, 2011. – (Aire libre).

Le rabaissement de Philip Roth

13.11
2011

cop. Gallimard

 

« Il avait perdu sa magie. »

« Le suicide, leur dit-il, c’est le rôle que vous vous écrivez pour vous-même. Vous l’habitez, et vous le jouez. Tout est mis en scène avec soin – où on vous trouvera, et comment on vous trouvera. » Puis il ajouta : « Mais il n’y aura qu’une représentation. » (p. 22)

Cette toute première phrase de l’incipit et cette autre du personnage principal, Simon Axler, durant son séjour en maison de repos, à l’intention des autres patients dont la tentative de suicide avait échoué, constituent la quintessence de ce qu’il faudrait retenir de ce roman.

En effet, Philip Roth part du constat de la cause de son désespoir (l’artiste déchu), pour revenir après 120 pages et une relation amoureuse (ou plutôt sexuelle) qui rallume son désir de vivre de façon illusoire et temporaire, sur sa conséquence (le suicide comme seule issue trouvée à ce désespoir).

Nonobstant ces thèmes relevant pourtant de la sphère intime (le vieillissement, le suicide), Philip Roth préfère à l’introspection les dialogues, et au « je-narrateur » la troisième personne du singulier, si bien qu’on reste toujours à distance de ce personnage dont on observe l’humeur en dents de scie, qu’une dernière rupture ébranlera tout à fait. Si on ajoute à cela l’histoire du meurtre d’un mari incestueux, celle de l’ancienne partenaire de son amie qui choisit de devenir un homme, et celle de son amante qu’il a vu naître et qu’il relooke, qui lui sort sa panoplie d’objets sexuels et l’entraîne dans une partie à trois,

Apprécié

il y a de quoi se demander si ce trentième roman de Philip Roth mérite bien le concert d’éloges dont il a pu faire l’objet, tant il semble se complaire dans le trivial et rester à la surface des choses, et surtout hélas des personnages.

Rentrée 2011
Gallimard, 2011. – 121 p.

La virevolte ** de Nancy Huston (1994)

03.07
2011

cop. Actes Sud

De son corps, qu’elle plie à sa volonté, qu’elle laisse vibrer dans une sorte de transe autour de concepts, sont nés tour à tour deux corps minuscules, ceux de deux fillettes, Angela et Marina. D’abord émerveillée par la vitesse à laquelle ces corps acquièrent leur autonomie et leur personnalité, Lin va ressentir un besoin irrépressible de s’épanouir de nouveau en tant qu’artiste, un appel plus fort que son statut d’épouse et de mère, celui de partir en tournée en tant que danseuse et chorégraphe. Quoi qu’il lui en coûte.

 

Même si elle décrit ses accouchements, de la déformation du corps maternel, Nancy Huston ne parle pas : son personnage Lin semble très vite se remettre de ses grossesses. Mais elle évoque bien plutôt la fréquence des rapports sexuels du couple que Lin forme avec son universitaire de mari, Derek, l’ennui de ses soirées en tant que maîtresse de maison et l’attachement trop étouffant des deux fillettes à l’égard de leur mère : leur relation presque mimétique semble virer au malsain, et l’amour exclusif de Marina pourrait aussi bien se transformer en haine. L’absence de la mère confortera un lien fusionnel entre les deux filles. On s’attend, pendant tout le roman, à ce que quelque drame ne vienne à surgir.

 

Mais le drame, pour Lin, c’est justement de ne pouvoir cumuler et sa vocation d’artiste et sa charge d’épouse, de maîtresse de maison et de mère. Aussi, pour vivre pleinement sa vie d’artiste, le personnage de Lin n’a pas d’autre choix que celui d’abandonner sa famille. Ces passages s’inspirent alors des journaux intimes de grandes figures de la danse, comme Isadora Duncan ou Vaslav Nijinsky, dont les Cahiers patientent dans ma Pile à Lire.

Le travail de chorégraphe de Lin donne lieu aux plus belles pages du roman, mettant en scène le travail de création artistique avec les danseurs, ses appréhensions, la progression de ses recherches pour traduire telle ou telle idée :

« Tout en regardant bouger les danseurs, Lin recouvre les pages de son calepin de griffonnages et d’esquisses rapides : des mots font germer d’autres mots et froment des arcs et des fontaines… Foncer – tourner – foncer – ramper à genoux – plongeon – petit rond de jambe – vibrations des genoux – torsions sur place – bourrée – sissones – cigogne – grande arabesque tournant très bas… Des flèches tracent les mouvements de bras et de jambes. » (p. 151)

On peut reprocher à Nancy Huston de frôler le manichéisme dans son dilemme entre la stabilité familiale et l’instabilité artistique, et son personnage inquiétant de Marina peut sembler bien caricatural. Il n’en demeure pas moins que c’est un beau roman, sombre comme toujours chez Nancy Huston, dont on retiendra les passages sur la danse (p. 20, 56-57, 62, 97, 104), sur ses chorégraphies (p. 30, 74, 144, 151…) et sur l’émerveillement d’une mère aux changements de ses enfants.

 

Du même auteur, chroniqué dans Carnets de SeLLignes de faille *** (2006)

 

La virevolte / Nancy Huston. – Arles : Actes sud, 1994. – 206 p. : couv. ill. ; 22 cm. - ISBN 2-7427-0245-8 (br.) : 98 F.

A quoi tu penses ? * de Moynot (2000)

12.01
2011

A quoi tu penses ? A quoi pensent Martin, Audrey, et puis Karin ? Sortie de prison, Audrey est tombée amoureuse de Martin, jeune, beau, musclé et bien monté, qu’elle entraîne dans des larcins plus rémunérateurs. A tel point qu’elle le laisse devenir le gigolo d’une quinquagénaire fortunée, Karin, tout en en crevant de jalousie…

Martin et Audrey sont des orphelins de la vie, deux ex-taulards poussés par le crime par une enfance malheureuse. Martin ne réfléchit pas beaucoup (on peut même dire qu’il n’est pas très fut-fut), même s’il est bien conscient du fait que les femmes le mènent par le bout du nez. Aussi, quand elles lui demandent quelque chose, il prend tout au pied de la lettre…

Un scénario original certes, pour ce drame vécu à travers les pensées de trois personnages narrateurs, mais tout de même un peu glauque, comme d’ailleurs l’était son dernier album Pourquoi les baleines bleues viennent-elles s’échouer sur nos rivages ? (2006).

À quoi tu penses ? / Moynot. – Tournai : Casterman, 2000. – 86 p. : ill., couv. ill. ; 30 cm. - ISBN 2-203-33483-5 (br.) : 75 F.

Ma première fois de Boris Le Roy (2010)

31.03
2010

Élève en terminale, un adolescent fait l’amour pour la première fois à une étudiante américaine, lorsque le vacarme de la guerre en Irak qui vient d’éclater, relayé par le téléviseur de l’appartement, résonne jusque dans la chambre qu’ils occupent…

Ce court récit à la première personne, de moins de quarante pages, narre deux événements majeurs qui se télescopent le même soir dans la vie du narrateur : sa première fois dans une chambre et le choc d’un conflit qui éclate à quelques milliers de kilomètres de là mais qui le préoccupe tout autant. Drôle et frais car tellement réaliste ! Pour les 15-20 ans.

LE ROY, Boris. – Ma première fois. – Actes Sud junior, 2010. – 41 p.. – (D’une seule voix). – ISBN 978-2-7427-8717-3 : 7,80 euros.