Mots-clefs ‘séparation’

Rupture(s) de Claire Marin

31.12
2019

Rupture(s)Claire Marin s’interroge sur toutes ces ruptures qu’on décide ou qu’on subit : celle avec son amant vient spontanément à l’esprit, mais ce serait évacuer toutes les autres, celle tout d’abord avec un « faux soi », avec ses autres identités, avec un ancien soi en bonne santé pour devenir un être souffrant. C’est également oublier la naissance, cet arrachement, cette séparation entre un corps qui s’est transformé et déformé pour donner la vie à cet autre corps si fragile, qui fait renoncer au parent au luxe de pouvoir être seul, séparé, de s’appartenir, pour lui faire endosser la responsabilité de l’enfant, et qui redéfinit souvent la relation de couple. Cela peut être, à l’inverse, rompre avec sa famille pour pouvoir survivre. C’est aussi voir disparaître l’être familier en un fantôme que la maladie ou la vieillesse rend méconnaissable. C’est enfin voir surgir une sexualité débridée, témoin d’une destruction intérieure, pour pouvoir se reprendre après la perte de l’autre ou de soi.

Claire Marin est plus que jamais convaincue que notre vie professionnelle comme notre histoire personnelle sont marquées par des ruptures qui sont autant de déchirures qui nous marquent, nous façonnent pour mieux nous permettre ensuite d’explorer d’autres identités de soi, de rebondir. D’excellents moments de réflexion, notamment sur la naissance et sur la disparition avant l’heure de l’être cher transformé par la maladie. Une réflexion très accessible et dans l’air du temps.

Le reste du monde de Jean-Christophe Chauzy

18.03
2015

cop. Casterman / Chauzy

Dernier soir de ce mois d’août passé en montagne : Marie, perturbée par sa rupture toute fraîche avec son mari parti avec une jeunette, confie ses fils Jules et Hugo aux Guérin pour pouvoir ranger et nettoyer son chalet avant le départ. Mais cette nuit-là éclate un orage de montagne extraordinaire, devant lequel fuient les animaux, terrorisés. Lorsque Marie, blessée, redescend au village, elle le trouve dévasté, comptant ses morts. Marie plonge dans une faille sauver ses fils avec l’aide du chien des Guérin. Elle décide ensuite de descendre à Soulan coûte que coûte pour prendre le train, mais arrivés là, la ville semble coupée du monde. Bientôt les vivres commencent à manquer…

Curieux comme cela m’a fait songer au plateau du Vercors et à sa route en lacets de Lans-en- Vercors jusqu’à Grenoble. La ressemblance s’arrêtera, je l’espère, là… Car c’est une vraie histoire de fin du monde que nous raconte là Jean-Christophe Chauzy, de celles où l’instinct de survie fait oublier le reste d’humanité en chacun de nous. Le fil est ténu, prêt à casser pour faire abandonner toute moralité, pour cette mère décidée à survivre avec ses deux fils. Un parfum d’apocalypse dérangeant. A suivre.

 

CHAUZY, Jean-Christophe.

Le reste du monde.

Casterman (Univers d’auteurs ; 2015).

109 p.

EAN13 9782203087415 : 18 €.

Villa Amalia de Pascal Quignard (2006)

10.07
2008

Le soir où, bouleversée, Ann Hidden, âgée de quarante-sept ans, suit Thomas, son conjoint, jusqu’à la maison de sa maîtresse à Choisy-le-Roi, elle retrouve un ami d’enfance, Georges Roehl, homosexuel souffrant de sa solitude. Cette même nuit, elle décide de quitter Thomas, et avec lui, toute sa vie passée dont elle fait table rase, vendant ses pianos (elle compose), ses meubles, sa maison, quittant son travail, et partant pour l’Italie. Là-bas, elle tombe amoureuse, pas d’un homme, non, d’une villa sur la falaise, inhabitée, que possède une vieille paysanne, Amalia, et qui ne tarde pas à accepter de la lui vendre…

« Elle aimait de façon passionnée, obsédée, la maison de zia Amalia, la terrasse, la baie, la mer. Elle avait envie de disparaître dans ce qu’elle aimait. Il y a dans tout amour quelque chose qui fascine. Quelque chose de beaucoup plus ancien que ce qui peut être désigné par les mots que nous avons appris longtemps après que nous sommes nés. Mais ce n’était plus un homme qu’elle aimait ainsi. C’était une paroi de montagne où elle cherchait à s’accrocher. C ‘était un recoin d’herbes, de lumière, de lave, de feu interne, où elle désirait vivre. Quelque chose, aussi intense qu’immédiat, l’accueillait à chaque fois qu’elle arrivait sur le surplomb de lave. C’était comme un être indéfinissable, euphorisant, dont on ne sait pas par quel biais on se voit reconnue par lui, rassurée, comprise, entendue, appréciée, soutenue, aimée. » (p. 137)
Peu de lieux vous conquièrent ainsi. Il suffit que vous y soyez pour que vous vous y sentiez comblé(e), entier(e), enfin vous-même. Pascal Quignard excelle dans l’expression de ce sentiment indicible. L’eau est un élément qui accompagne presque chacun des décors où se déplace sa protagoniste, entre la Bretagne, l’étrange village de Teilly bâti au-dessus de l’Yonne, et cette villa sur l’île d’Ischia surplombant la mer Tyrrhénienne. Il nous plonge tantôt dans la fraîcheur de l’eau, tantôt dans les rigueurs du climat, sous un soleil de plomb ou dans le givre d’un plein hiver.
Le roman, en fait, se déroule en quatre temps : le premier, euphorisant, c’est la libération, la rupture ; le second ne l’est pas moins, c’est la félicité trouvée avec l’amour porté à cette villa et à la fillette, Lena, âgée de deux ans, de son amant ; le troisième introduit d’autres personnages, encore, dont un narrateur, ce « je » ayant la particularité de n’arriver qu’aux deux tiers du roman, sans jouer de rôle essentiel, si ce n’est de lui faire connaître Juliette, qu’elle va aimer dans tous les sens du terme, faisant naître un trio inséparable composé d’Ann, de Lina et de Juliette dans ce petit coin de paradis perdu. C’est l’acmé de sa vie. Un drame surviendra, qui précipitera son abandon de la maison et son retour en France dans la dernière partie.
Je n’avais jamais rien lu de cet auteur qui passe pour être l’un des plus importants actuellement en France. J’avoue avoir préféré les deux premières parties. Son écriture sobre et sensible m’a séduite autant que sa thématique de l’amour et de la fuite, par ailleurs assez banale mais ici remarquablement bien abordée.

QUIGNARD, Pascal. – Villa Amalia. – Gallimard, 2006. – 300 p.. – (Folio ; 4588). – ISBN 978-2-07-034706-3.