Mots-clefs ‘Rentrée 2003’

Farrago de Yann Apperry

21.09
2005

Copyright Grasset

Homer Idlewilde, c’est tout un poème. Cet espèce d’Huckleberry Finn est le vagabond sédentaire de la petite ville de Farrago du fin fond de l’Amérique : il dort dans le tambour de la fonderie de son ami Elijah, évite le shérif, refuse de se laisser corrompre par le Révérend Poach, qui lui ne veut surtout pas le voir assister à sa messe, reste tétanisé à la vue des seins d’Ophélia au bordel, va boire un whisky à la décharge, chez son copain Duke, qui dit avoir vu un jour la lumière. Homer, sa lumière, il la voit lorsqu’il va consulter Fausto l’épicier, « le sage » du village, une première fois en l’entendant énoncer la phrase la plus belle qu’il ait jamais entendue : « La droite est le chemin le plus court entre deux points. » ; la seconde fois, après avoir écouté le drame de l’épicier, et avoir formulé un vœu, pressé par Fausto, en voyant passer une étoile filante : lui aussi veut vivre une histoire qui fasse de sa vie un destin…

On s’immerge avec délice dans cette atmophère d’Amérique profonde aux personnages pittoresques à la simplicité désarmante, aux histoires pleines de rebondissements et on ne peut plus invraisemblables. On sourit, on rit de ce conte du vilain petit canard, on pousse un ouf de soulagement pour son happy end après avoir cru que Cendrillon était définitivement partie à Hollywood à bord de la superbe limoursine du grand méchant loup. Bref, c’est un régal de suivre la transfiguration épique de ce héros à travers sa vision naïve et ahurie, mais pourtant si lucide de la vie. Ne passez donc surtout pas à côté de ce roman de Yann Apperry, un jeune auteur qui, s’étant vu récompenser par le Prix Médicis en 2000 pour « Diabolus in musica », avait fui le cirque médiatique en se réfugiant comme barman à Honolulu !

Prix Goncourt des lycéens 2003 (12 novembre 2003)

APPERRY, Yann. – Farrago. – Paris : Bernard Grasset, 2003. – 460 p. ; 23 cm.. – ISBN 2-246-61481-3 : 20 €.

Les âmes grises de Philippe Claudel

16.09
2005

copyright Stock

Un policier vieillissant noircit des pages de cahiers, cherchant dans l’écriture un exutoire à son deuil, à son chagrin, à sa faillite. Il raconte des faits datant de vingt ans, en 1917, dans un village lorrain étreint par l’hiver et les échos de coups de canon par-delà la colline. Il y a l’Affaire, ce meurtre qui l’obsède, cette petite fille qui avait l’air d’un ange, assassinée dans le froid de l’hiver, au bord de la rivière, près du château d’un procureur veuf et solitaire, Pierre-Ange Destinat. Le juge Mierk accompagné du colonel Matziev, deux ogres dépourvus de sentiment, auront tôt fait de classer l’affaire en trouvant en la personne de deux jeunes déserteurs les coupables idéaux. Car l’âme des habitants de ce village n’est pas bien belle à voir à cette époque, engluée dans un climat social où les nantis font loi. Belle de jour, on l’appelait, cette petite fleur dont la présence illuminait les « âmes grises » de cette ville provinciale. C’était peut-être là son seul tort, tout comme ces deux autres fleurs, Lysia, la jeune institutrice, dont le suicide restera incompris, et Clémence, la femme du narrateur, qui mourra seule en donnant vie à son enfant…

Dans ce roman, Philippe Claudel n’a pas voulu retranscrire une guerre, celle des gueules cassées, mais reconstituer toute une époque, un climat social, réussissant à nous faire sentir cette odeur âcre et deviner cette teinte grise d’un monde révolu. Il excelle ainsi dans l’art du parler populaire de naguère, retrouvant ou réinventant le vocabulaire de l’époque, les vieilles expressions. Il nous dépeint surtout une ville provinciale qui croit échapper à la guerre alors qu’elle a perdu tout espoir, toute étincelle de vie. Un roman triste, où se révèlent la force d’une écriture et un talent certain.

Prix Renaudot 2003
CLAUDEL, Philippe. – Les âmes grises. – Paris : Stock, 2003. – 284 p. ; 22 cm. – ISBN 2-234-05603-9 : 18,80 €.
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