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Un mensonge sur mon père de John Burnside

10.09
2009

Titre original : A lie about my father (Ecosse, 2006)

 

A un autostoppeur plein de candeur et d’admiration pour son propre père exemplaire, le narrateur raconte un mensonge sur le sien avant de nous faire le récit de sa véritable relation avec un père qui lui-même a passé sa vie à en inventer.
Un homme qui dilapide l’argent nécessaire à leur quotidien pour boire et jouer. Boire surtout. Et frapper. Alors, insensiblement, le brillant élève que fut le narrateur, n’obtenant jamais l’attention de son père ou le moindre compliment, va chercher à se brûler aux feux de la vraie vie, à se confronter aux durs, puis à s’en échapper pour presque atteindre l’orée de la mort en s’essayant aux drogues les plus dures…

 

« Mon père n’avait pas de passé dont il puisse discuter avec les autres. Personne n’évoquait avec lui le bon vieux temps, personne ne sortait d’instantanés d’une vieille boîte pour les faire circuler afin que les gens assemblés voient de quoi il avait l’air, enfant. Tout ce qu’il avait, c’était ses propres histoires, invérifiées. Ses propres récits apocryphes. A l’époque où il devint mon père, il était plus une force de la nature qu’un homme, une entité surgie de nulle part, un être imprévisible, excessif, parfois ridicule, capable de se montrer tout sourire et charmeur un instant, et totalement venimeux aussitôt après. » (p. 37)


Ce quatrième roman de John Burnside est le récit autobiographique d’une relation manquée entre un père et son fils, le premier marqué à vie par son absence d’origine, enfant trouvé s’inventant une famille et une histoire, le second en mal d’amour transformé en haine. Chacun va choisir la descente aux enfers de sa génération, l’un l’alcoolisme, l’autre les drogues. On s’étonne de lire ainsi à coeur ouvert les émotions de John, qui sans aucun pathos se livre totalement, dévoilant une enfance en errance à la Dickens ou à la John Fante. Ajoutez à cela sa plume toujours aussi admirable, et vous obtenez un roman bouleversant… mais auquel je lui ai malgré tout préféré ses précédents :

 

BURNSIDE, John. – Un mensonge sur mon père / trad. de l’anglais (Ecosse) par Catherine Richard. – Métailié, 2009. – 307 p.. – (Bibliothèque écossaise). – ISBN 978-2-86424-671-8 : 20 €.

Trois femmes puissantes de Marie NDiaye (2009)

09.09
2009

Qu’il est ténu le fil qui relie ces trois récits  mis bout à bout pour constituer ce qui ne pourrait être un roman mais se dit tel, tant le genre de la nouvelle reste largement déprécié en France. Publiée en tant que recueil de nouvelles, jamais cette oeuvre n’aurait pu avoir le Goncourt, ou même un prix équivalent.

Ce fil, ce sont ces menus détails tout juste effleurés, la brève évocation d’un lien de parenté, d’un village, du nom d’une prison, d’un emploi de domestique chez le père d’une autre, mais c’est surtout un thème qui soude ces trois histoires en un « recueil » romanesque. Ici, la force des femmes, c’est de vouloir s’élever au-dessus de leur héritage familial, c’est de décider de leur destin, jusqu’à ce qu’un homme, père, mari ou amant, le fasse vaciller voire sombrer, par son égoïsme, sa lâcheté, son inconséquence ou sa trahison.

C’est l’histoire de Norah, de Fanta, de Khady Sambra, toutes trois parties ou voulant partir du Sénégal. La première, devenue avocate en France, retourne au pays sur la demande de son père, qu’elle retrouve juché en tongs sur un flamboyant, pour sauver son frère, Sony, bardé de diplômes, accusé du meurtre de sa jeune belle-mère. Fanta, devenue professeure d’université alors qu’issue d’un milieu très modeste, se retrouve en Gironde mère au foyer, par la faute de son époux qui n’a pas su un jour faire taire les démons de son père et a été déchu de ses fonctions. Khady, enfin, cousine de Fanta, elle a été la domestique du père de Norah. Veuve, devenue inutile, elle est confiée par sa belle-famille à un passeur. Commence un périple dangereux semé d’embûches mais accepté avec dignité…

« Il percevait près de lui un autre souffle que le sien, une autre présence dans les branches. Depuis quelques semaines il savait qu’il n’était plus seul dans son repaire et il attendait sans hâte ni courroux que l’étranger se révélât bien  qu’il sût déjà de qui il s’agissait, parce que ce ne pouvait être nul autre. Il n’en éprouvait pas d’irritation car dans l’obscure quiétude du flamboyant son coeur battait alangui et son esprit était indolent. Mais il n’en éprouvait pas d’irritation : sa fille Norah était là, près de lui, perchée parmi les branches défleuries dans l’odeur sure des petites feuilles, elle était là sombre dans sa robe vert tilleul, à distance prudente de la phosphorescence de son père, et pourquoi serait-elle venue se nicher dans le flamboyant si ce n’était pour établir une concorde définitive ? Il entendait le souffle de sa fille et n’en éprouvait pas d’irritation. » (p. 93-94)

La prose de Marie NDaye s’étire sur de longues phrases, scandées par des rimes ou la juxtaposition d’épithètes ou d’adverbes. Il peut paraître difficile, au tout début, de s’adapter à ce style, très travaillé. De même, chaque nouveau chapitre exige une attention nouvelle, la plongée dans une autre histoire, opérant autant de cassures entre chaque récit. Enfin, on referme ce roman puis on le reprend avec un certain malaise, relativement séduit par cette plume ensorcelante, mais dérouté par le portrait psychologique extrêmement négatif fait aux hommes et les affres de l’humiliation de ses personnages.

Vous l’aurez compris, malgré la finesse de ses descriptions psychologiques, mon avis reste partagé, et je lui ai préféré la simplicité et la justesse des Hommes de Laurent Mauvignier qui, hélas, n’a été distingué que par un prix méconnu.

NDIAYE, Marie. – Trois femmes puissantes. – Paris : Gallimard, 2009. – 316 p.. – (Nrf). – ISBN 978-2-07-078654-1 : 19 euros.

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Le fils du printemps de Cristovao Tezza

04.09
2009

cop. Métailié

O filio eterno

« Ce serait bien si c’était aussi simple, soupire-t-il : une explication, n’importe laquelle. Cependant, c’est justement le contraire : il n’y aucune explication. Tu te trouves ici à la suite d’une somme erratique de hasards et de choix, Dieu n’est nullement une variable à prendre en considération, rien ne va nécessairement vers quelque chose, tu vis enfoncé dans le temps présent, et la présence du Temps – cette voracité absurde – est irrévocable, comme disait le poète. Débrouille-toi. C’est à ton tour de jouer. Il y a un grand silence autour de toi. » (p. 87)

 

A vingt-huit ans, le voilà père alors qu’il n’a toujours pensé qu’à lui-même, se projetant dans divers rôles valorisants, se voyant déjà écrivain célébré, sans jamais avoir songé à gagner sa vie, en en laissant le soin à son épouse. Mais le voilà père d’un petit garçon atteint du syndrome de Down, c’est-à-dire trisomique. Il va d’abord souhaiter la mort de ce fils, Felipe, puis, après lui avoir fait subir différents entrainements pour résorber ses faiblesses, il s’attache insensiblement à lui jusqu’à partager ses joies.

Sans aucune sensiblerie, sans se prêter à l’exercice facile d’une page par idée comme l’avait fait Jean-Louis Fournier dans Où on va papa ?, Cristovao écrit là une belle réflexion sur la paternité, pas toujours acquise mais justement tâtonnante et exigeant du temps pour construire cette complicité forte entre un père et son fils.

TEZZA, Cristovao. – Le fils du printemps / trad. du brésilien par Sébastien Roy. – Métailié, 2009. – 202 p.. – (Bibliothèque brésilienne). – ISBN 978-2-86424-691-6 : 17 €.

 

 

La route *** de Cormac McCarthy (2006)

21.02
2008

copyright L'Olivier

Titre original : The Road (USA, 2006)
Prix Pulitzer 2007

Trad. de l’anglais (Etats-Unis) par François Hirsch

« Quand il se réveillait dans les bois dans l’obscurité et le froid de la nuit il tendait la main pour toucher l’enfant qui dormait à son côté. Les nuits obscures au-delà de l’obscur et les jours chaque jour plus gris que celui d’avant. Comme l’assaut d’on ne sait quel glaucome froid assombrissant le monde sous sa taie.«  (incipit).

Ils sont deux, sur cette route, qui traverse une lande cendreuse. Tout ce que l’homme et le petit, un père et son fils, emportent avec eux se trouve dans leur sac à dos et dans le caddie qu’ils poussent vers le sud et la mer. Ils portent un masque qui les protège des cendres, les cendres d’un monde post-apocalyptique, qui a probablement brûlé il y a plusieurs années, depuis la naissance du petit. Aucun signe de vie, ni humaine, ni animale, ni végétale. Ou plutôt si, mais ils paraissent craindre la rencontre d’autres survivants, les « méchants » comme les appelle le petit, d’où le rétroviseur sur le caddie et le révolver :

« Au matin ils verraient s’il y avait des empreintes sur la route ou pas. C’était à part le petit le premier être humain auquel il avait parlé depuis plus d’un an. » (p. 69).

Ce roman possède ce lyrisme particulier aux visions d’apocalypse, propre au sentiment de solitude et de vacuité de l’existence qu’incarne leur protagoniste. Lanostalgie est aussi inhérente à ce type de récit. Ainsi, l’être humain se prend à rêver de ce qu’il a perdu, de l’inutile, du beau, et les souvenirs deviennent autant de légendes : le thème a déjà été maintes fois exploité, ne serait-ce que le roman Je suis une légende de Richard Matheson, dont l’adaptation (très libre) cinématographique a fait récemment l’actualité. J’ai en mémoire un manga lu récemment, Stigma de Kazuya MINEKURA, qui évoquait aussi un jeune homme qui avait pris sous sa protection dans un monde désolé un garçon qui espérait voir un jour un  oiseau et peut-être même un coin de ciel bleu, tout comme le père en rêve encore, pas son enfant, qui n’a jamais connu que le gris, que la désolation. Cormac McCarthy a ancré son récit dans l’universel : causes laissées inexpliquées de l’apocalypse, qu’on ne racontera d’ailleurs jamais, raisons restées obscures de la présence de survivants humains, lieux indéterminés, personnages sans nom.

Et puis, il y a ce qui fait l’originalité de ce roman. Son style d’abord, précis, sobre, glaçant, à l’usage immodéré parfois du « et » au sein d’une même phrase pour justifier son absence de ponctuation. Sa forme : des dialogues sans tiret ni didascalie, des paragraphes désolidarisés, aucun découpage en chapitres. Son thème principal ensuite, qui consiste en cette relation poignante entre un père et son enfant, le second donnant au premier sa seule raison de vivre. Et enfin, cette capacité qu’a l’auteur, sans jamais lasser son lecteur, de tirer son récit tout le long de cette lande cendreuse, résumant son action aux trois besoins vitaux de ses deux « gentils » : trouver à se nourrir et à se protéger du froid, et surtout éviter les autres…

McCARTHY, Cormac. – La route / trad. de l’anglais (Etats-Unis) par François Hirsch. – Editions de l’Olivier, 2008. – 244 p.. – ISBN 978-2-87929-591-6 : 21 €.
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La voix **d’Arnaldur Indridason (2007)

18.02
2007

Titre original : Röddin (2002)

traduit de l’islandais par Eric Boury (2007)

Un polar profondément amer et révoltant

La voix, celle gravée sur deux vinyles du jeune garçon qu’il fut, qui semblait alors destinée à être écoutée à travers le monde mais avait mué trop tôt, brisant les espoirs de son père, c’est tout ce qui reste désormais de cet homme trouvé poignardé dans sa chambre lugubre au sous-sol de l’hôtel où il travaillait, déguisé en son rôle de père Noël, le sexe protégé par un préservatif couvert de salive. Au fil de cette enquête sur cette gentillesse faite homme que personne, pas même son père ni sa soeur, ne semblait regretter ni même connaître, c’est à son frère de 8 ans perdu dans une terrible tempête de neige que pense le commissaire Erlendur en cette liesse de fêtes de Noël, mais aussi à ce petit garçon hospitalisé pour coups et blessures et à son père refusant de passer aux aveux….

Après La Cité des jarres* et La Femme en vert**, voici le troisième polar que je lis d’Arnadur Indridason qui m’avait habituée à ses atmosphères lugubres et peuplées d’injustices, de violences et de paumés. Noir à souhait, glauque dès l’incipit, ce roman ne déroge pas à la règle et, en plus des problèmes de viol, de drogue et de prostitution qu’il évoque intelligemment, il met cette fois l’accent sur les relations entre père et fils, tantôt conflictuelles, tantôt destructives, mais toujours douloureuses. Sous ses apparences d’histoires entrecroisées de maltraitance, de pédophilie et d’intolérance, ce polar psychologique nous donne de magistrales leçons de vie… Un polar comme seuls je les aime, profondément amer et révoltant.

INDRIDASON, Analdur. – La voix / trad. de l’islandais par Eric Boury. – Métailié, 2007. - 329 p.. - ISBN : 978-2-86424-600-8 : 19 €.
Service de presse

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L’ombre du vent *** de Carlos Ruiz Zafon (2004)

17.02
2006

Un matin où Daniel Sempere se réveille la peur au ventre, persuadé d’avoir oublié le visage de sa défunte mère, son père, libraire de son métier, le fait pénétrer dans un lieu secret et mystérieux en plein Barcelone : Le Cimetière des livres oubliés. Là, dans un dédale d’étagères couvertes de livres en attente d’un lecteur qui les ressusciterait, son père l’invite à choisir un livre qu’il adoptera et chérira pour toujours. Ce matin-là, du haut de sa dizaine d’années, Daniel jette son dévolu sur L’Ombre du vent, un roman écrit par un dénommé Julian Cartax.

Curieusement, lorsque Daniel commence à l’interroger sur son auteur, l’ami de son père, Barcelo, se montre particulièrement intéressé par ce roman dont personne n’a jamais entendu parler et lui apprend que sa nièce, Clara, adolescente aveugle, s’est elle aussi prise de passion pour cet écrivain. Daniel commence alors à multiplier ses visites chez la fascinante Clara, des années durant, jusqu’au soir de ses seize ans où il la retrouve dans les bras d’un crétin méprisable, et tombe la même nuit nez à nez avec un homme sans visage, sentant la mort et le brûlé : ce dernier lui réclame le roman, se faisant appeler Lain Coubert,… comme le personnage de L’Ombre du vent qui n’est autre que le Diable…

Ce ne sont là que les trente premières pages de ce roman qui en fait 620, mais dès ces premières pages, l’auteur a su pleinement développer l’horizon d’attente de son lecteur, qui, forcément ne peut qu’être séduit : une relation intime se noue entre les livres et leur lecteur, puis entre ce dernier et l’écrivain dont il découvre peu à peu la tragique histoire, un stylo plume passe de main en main, instrument de l’écrivain, un récit-gigogne prend forme, multipliant intrigues et personnages secondaires, un soupçon de fantastique naît avec l’irruption d’un personnage angoissant puis l’intrusion dans une maison hantée,… c’est enfin un beau roman d’apprentissage, suivant l’itinéraire de cet adolescent qui après l’amitié découvre l’Amour, la tendresse d’un père, poursuivant une enquête bien trop dangereuse et pleine de non-dits, de secrets enfouis, et de haines tenaces sur fond de guerre civile espagnole,…

Et puis, cette plume, bien sûr, ce style qui nous fait songer dès les premiers chapitres à des exemples d’incipit ou de portraits à analyser en classe, à tel point d’ailleurs que ce roman m’a à vrai dire semblé au début (avant de me laisser gagner par l’intrigue) trop parfait, trop adapté à un public-cible d’amoureux des livres et de la lecture que sont les bibliothécaires, les profs de lettres, les documentalistes, et tous les bibliovores. C’est d’ailleurs un best-seller qui semble, lui aussi, passer de main en main, de bouche à oreille, recommandé par tous ceux qui l’ont lu, à commencer par celle qui me l’a prêté, puis ma collègue qui l’a regardée d’un air entendu ; et enfin, en arrivant chez mes amis, l’un d’eux s’exclama en me voyant le lire que tout récemment son père, instituteur, lui en avait aussi fait cadeau en lui affirmant que ce roman l’avait marqué… Je poursuis à mon tour la chaîne en l’évoquant sur ce blog et en en conseillant à tous la lecture, en s’armant de temps, de son regard d’amoureux des livres et de son coeur d’adolescent rêveur.

publié puis traduit du catalan en 2004
L’ombre du vent [Texte imprimé] / Carlos Ruiz Zafón ; traduit de l’espagnol par François Maspero. – Éd. collector. – Paris : Librairie générale française, impr. 2007 (45-Malesherbes : Maury impr.). – 2 vol. (636, 31 p.) : couv. ill. en coul. ; 18 cm. – (Le livre de poche ; 30912).

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