Mots-clefs ‘Poésie’

La cité fertile ** d’Andrée Chédid (1972)

28.08
2011

cop. J'ai Lu

 

« Au milieu d’un petit attroupement, Aléfa, la vieille, danse. (…)

Elle a déjà ses habitués auxquels se joignent, sans cesse, de nouveaux promeneurs. On lui lance :

- Fais l’arbre. Fais la pierre. Fais le silence !

Elle écoute. Elle n’écoute pas. Selon l’humeur.

- Fais l’air. Fais la ville. Fais les larmes !

Elle s’exécute. Elle ne s’exécute pas, selon l’instant. Elle interprète ce que son public réclame, ou bien ce qu’il ne demande pas ; pour faire plaisir, pour se faire plaisir. L’un ou l’autre. Elle passe ou ne passe pas à l’action.

Ses cheveux gris, ramassés dans un épais chignon, dégagent le front, la face. Une face craquelée, hâlée. Un visage de carte ancienne, ravivé par l’éclat bleu de l’oeil. » (p. 8-9)

La vieille Aléfa danse et déclame des poèmes sur les berges du fleuve. Les parents s’inquiètent de la mauvaise influence de cette folle sur leurs enfants qui l’adorent. Un jeune agent l’accompagne vérifier son identité. Il sortira de chez elle, désorienté, sans avoir vu ses papiers. Chez elle, c’est l’immeuble où habitent aussi Simon, Livie et leurs enfants. Après une énième tournée dans les villages, avec d’autres jeunes comédiens, Livie quitte Simon en emmenant les enfants chez Natia et Deric, le frère de Simon, celui « qui a réussi ». Mais est-ce cela la vie qu’elle attend ? Où est « la vraie vie » marginale à laquelle elle a pu goûter, comme Aléfa et Simon ?

Andrée Chédid s’étend avec tendresse sur le personnage d’Aléfa plus que sur celui du couple, Aléfa la marginale, l’illuminée, qui s’ouvre au monde toute entière. Elle nous offre là un bijou de prose poétique, véritable hymne à la vie, à l’humanité, à la poésie, à l’art, à la liberté, quel qu’en soit le coût, celui de s’inscrire en marge de la société, vivant de peu, mais vivant.

La cité fertile :  roman / Andrée Chedid. - Paris  : J’ai lu , 2000.- 150 p.  : couv. ill. en coul.  ; 18 cm .- (J’ai lu  ; 3319). – ISBN 2-290-30850-1 (Br.), Prix : 13 F

Transhumance des tombes * de Claude Pujade-Renaud (2008)

09.08
2011

cop. Circa 1924

 

Impuissance

Ces nuages crèvent d’angoisse
Il faudrait les soulager
Les traire peut-être ?
Personne ne m’a appris

Quel meilleur souvenir emporter d’une ville, quand on est grande lectrice, qu’un merveilleux et délicieux petit livre d’une petite maison d’édition découvert dans une séduisante librairie indépendante ?

Ce tout petit livre, composé de quatre poèmes seulement de Claude Pujade-Renaud, auteur que je vais rencontrer dans quelques mois, et de cinq reproductions de gravures au burin de Catherine Gillet, se déplie tout en longueur, quand on le retire de son écrin en papier.

Nuages, pluie, sommeil, nuit, tombes, moutons : la nature se meut en silence, nous faisant passer de l’état de veille au sommeil, du réveil au trépas…

Librairie Quai des brumes

Un bel objet-livre acheté au Quai des brumes de Strasbourg…

 

Transhumance des tombes / Claude Pujade-Renaud ; ill. de burins de Catherine Gillet. – [Paris] : Circa 1924, 2008. – (non paginé [8] p. dépl.) : ill., couv. ill. ; 11 cm. - ISBN 978-2-915715-13-2 (dépl.) : 7 EUR. – EAN 9782915715132. 

Acheté à la librairie Quai des Brumes de Strasbourg

Arthur et moi ** d’Emmanuel Arnaud (2008)

13.03
2011

copyright Métailié

Entre les cours de français ennuyeux de M. Jeanbois au lycée de Courbevoie, les matchs de football que regarde son père à longueur de temps et leurs vacances à Benidorm à la Toussaint, dans une grande tour, Alexandre s’ennuie. Il n’a pour se distraire que sa copine Christelle et son copain Amok, qui organise des combats de chiens.  C’est alors qu’il ouvre Les Illuminations de Rimbaud, et pour lui, c’est la révélation…

Le narrateur, un adolescent, porte déjà un regard désabusé et ironique sur son quotidien de banlieusard moyen, sur ses parents et sur son environnement avant de le transformer en un regard poétique sur la vie qui va le conduire à l’écriture et à une traduction contemporaine des poèmes de Rimbaud. Des passages savoureux émaillent le récit, tel ce Salon de la poésie où avec son ami il éclate de rire à la vue de « ces poètes barbus à l’accent chantant » qui lui « font penser à l’intersyndicale de la CGT » (p. 63). Un roman d’apprentissage par la poésie, drôle et rayonnant, qui avait d’abord été publié sous le titre Une Saison Rimbaud aux éditions du Rouergue en 2008.

ARNAUD, Emmanuel. – Arthur et moi. – Métailié, 2011. – 99 p.. – (Suite française). – EAN 9782864247578 : 8 €.

Le palmier et l’étoile de Leonardo Padura

29.01
2009

cop. Métailié

De retour à La Havane, après 15 ans d’exil, Fernando Terry continue à être tourmenté par deux quêtes : celle d’apprendre lequel de ses amis l’a trahi et brisé sa vie, et celle de trouver enfin le mystérieux manuscrit autobiographique de son modèle, le grand poète José Maria Heredia, auquel il a consacré sa thèse.

« Ce décès, le premier des nombreuses disparitions d’êtres chers que je devais affronter tout au long de ma vie, me confronta violemment à l’évidence de la fragilité de l’existence humaine : cet enfant, que j’avais vu rire et grandir, avait soudain contracté de terribles fièvres et deux jours plus tard, il n’était plus qu’une dépouille humaine, placée dans un cercueil blanc. La fragilité de la ligne de vie m’apparut aussi dramatique et réelle que les vanités et les prétentions matérielles des hommes pouvaient sembler irréelles. » (p. 70)


Indistinctement, deux destins s’entremêlent, Leonardo Padura passant allègrement d’un narrateur à l’autre, de Fernando à Heredia, voire au fils de ce dernier, d’une époque à l’autre, si bien que leurs vies semblent se faire écho et se confondre dans un troublant cycle historique, entre leurs rencontres avec leur muse, leurs amours impossibles, leurs ambitions poétiques, leur engagement politique, la trahison de leurs amis et leur exil. Habitué à ses polars, on découvre là un premier grand roman de Leonardo Padura, riche, ample et complexe, donnant à voir à travers les décennies un même visage de Cuba.

« Ce retour imprévu de l’amour et de la poésie était trop alarmant et le besoin physique et mental d’avoir Delfina à ses côtés lui était douloureux, comme la sensation vivifiante de se tuer à petit feu chaque fois qu’il allumait une cigarette et qu’il emplissait ses poumons de cette fumée maligne et délectable. » (p. 232)

 

PADURA, Léonardo. – Le palmier et l’étoile / trad. de l’espagnol (Cuba) par Elena Zayas. – Métailié, 2009. – 389 p.. – (Suite hispano-américaine ; 143). – ISBN 978-2-86424-672-5 : 11 euros.

 

Sonates pour un homme seul * de Carl Norac

21.12
2008

Voici deux livres qui m’ont été adressés sur mon lieu de travail, tous deux dédicacés, accompagnés  du catalogue d’une exposition consacrée à l’auteur et d’une lettre chaleureuse.

Qui est donc Carl Norac ? Lisant extrêmement peu de littérature jeunesse, je devais bien être l’une des rares à l’ignorer :
lacune qui sera vite comblée pour vous aussi en jetant un oeil sur le site de l’auteur ici.

Essentiellement reconnu pour son talent de conteur dans des albums, traduit dans 49 langues, Carl Norac est aussi et avant tout poète. D’ailleurs ses ouvrages pour la jeunesse n’en sont jamais dépourvus, mais sur un tout autre registre.

En effet, sur le tempo des quatre saisons, Carl Norac nous livre ici un recueil de proses poétiques toutes imprégnées d’une langueur toute mélancolique. « Écrit(es) après une rupture sentimentale et une douloureuse expérience de la solitude », ces sonates intimes sonnent comme autant d’instants perdus en quête d’un amour absent, révolu ou à venir.

Ne manquez pas la longue interview mise en ligne qu’il a accordée à la revue InterCDI (n°208).

Lisez aussi la chronique de Pascale Arguedas et celle dans Carnets de SeL de Petites histoires pour les enfants qui s’endorment très vite.

L’escampette éditions, 2008. – 80 p.. – ISBN 978-2-35608-003-5 : 13 euros.

Voir le commentaire dans les anciens Carnets de SeL

Petites histoires pour les enfants qui s’endorment très vite * de Carl Norac

11.12
2008

Illustrations de Thomas Baas

Textes de Carl Norac

« C’est l’histoire d’un lutin qui est triste d’être géant.
Dans la rue, on le confond avec les passants
. »

Avec tendresse et malice, Thomas Baas illustre par un dessin en pleine page chacune des 56 petites histoires poétiques de deuxà quatre vers imaginées par Carl Norac.

Des petits instants magiques pour chaque soir à l’heure du conte :


« C’est l’histoire d’un p’tit bisou qui tombait n’importe où.
A la fin, il est posé sur ta joue. »

Une autre critique de lui pour Sonates pour un homme seul, en poésie cette fois, dans Carnets de Sel.


éditions Sarbacane, 2008. – ISBN 978-2-84865-242-9 : 14,50 €.

De 3 à 7 ans.

Hervé Le Tellier (2007) : l’OULIPO

20.02
2007

La poésie, ça sert à quoi ?
L’écriture sous contrainte, l’exemple de l’OULIPO

Conférence ouverte à tous,
animée par
Hervé Le Tellier


Comment peut-il exister un rapport entre
la littérature et les mathématiques ?

Quand on raconte, on compte.

Als man erzählt, man zälhlt.

Quand on conte / compte, on raconte.

Il existe un vrai rapport dans toutes les langues entre le compte et le conte.

Avant, d’ailleurs, la notion de rythmique était très présente (Epopée de Gilgamesh, L’Illiade).
par ex. : les alexandrins – on se souvient beaucoup plus facilement des poèmes ; il est plus compliqué de se souvenir des poèmes en prose. Le comptage est quelque chose de très humain.

L’OULIPO n’est pas une école,
une seule manière d’écrire,
un mouvement,
mais un groupe de travail 35 membres qui s’est constitué dans les années 60 à partir d’un colloque autour de Queneau, morts (R. Queneau, I. Calvino,…) ou vivants : écrivains, mathématiciens, écrivains-mathématiciens, mathématiciens-écrivains, érudits de la langue, pataphysiciens.
Ils s’intéressent à la jonction qui peut exister entre les mathématiques et la littérature.
Ils se réunissent tous les mois entre français, anglais, américains, belges,… Ce ne sont pas des révolutionnaires de la langue.
Leur démarche d’écriture commune se place sous la contrainte.

Paul Fondel, président de l’OULIPO, se souvient d’une définition donnée par une petite fille de la poésie :

« La poésie, c’est quand ça revient à la ligne. »

S.L. : Foin du rythme, des rimes, des sonorités,… La description est ici purement formelle, mais a le mérite d’attirer l’attention, à défaut d’une définition introuvable. Que dire alors de la prose poétique…

Pour aborder l’écriture sous contrainte, Italo Calvino à Harvard avait travaillé sur le comment : légèreté, exactitude, consistance, les débuts et les fins, les thèmes,…
Hervé Le Tellier a proposé de travailler sur le pourquoi : « Jubilation », « Complicité », « immédiateté », « Continuité », « Appropriation »,«Ephémérité », « Fécondité », « Déguisement », « Goût du secret », « Correspondance », « À la limite », « Oralité ».

Quelques exemples d’écriture sous contrainte :

Jubilation

- translation substantivale :
reprendre la reprise anaphorique des 10 commandements et les faire suivre par exemple des 10 conseils à l’écrivain, des 10 conseils au lecteur. (S.L. : premier petit exercice que je vous avais proposé le mois dernier)

- chronopoème :
sonnet-poème mesuré
Le dormeur du val quand on le lit à voix haute dure 1 minute 10.
D’ailleurs, en chantant vous n’avez pas besoin de montre : la durée de la chanson est toujours exactement la même, avec 1% de marge d’erreur. Faites l’essai avec vos oeufs durs !
C’est ainsi que Jacques Jouet a composé 100 mètres qui dure exactement 9 secondes 43, le temps d’un cent mètres.

Complicité

…. la quoi déjà ?
Connivence entre le lecteur et l’écrivain :
ex. : Faites l’amour pas la quoi déjà ?
Amour, gloire et quoi déjà ?
Il peut s’agit de souvenirs, de nostalgie
La mémoire collective, l’émotion commune peut disparaître. L’auteur la réveille.

ex. : Je me souviens…
SEI SHONAGON dans Notes de chevet (Gallimard) énoncent les 6 choses qui l’émeuvent : des moineaux qui nourrissent leurs petits, des enfants qui jouent, un bel homme qu’on croise,… créant un alignement de choses qui parlent au lecteur.

Immédiateté

Dans le sonnet Périphériques, Robert Desnos use d’un procédé d’invention pour interroger les expressions usitées, cuites, usées.
ex. : Tuer la poule aux oeufs d’or = détruire sottement une affaire
Il invente en reliant deux expressions : Tuer la poule dans le plat et invente un troisième sens.

Cela peut aussi faire disparaître un mot, par exemple ciel, qu’on devine en filigrane.

Continuité

- Transposer un discours de Sarko en vieux français.

- La sextine fut inventée par un troubadour. Elle fait apparaître des mots-rimes. Elle crée une mélodie du mot qui revient régulièrement.

- jouer avec des mots étrangers entrant dans les phrases.

Fécondité

C’est par exemple utiliser dans un poème sur les 26 lettres qui composent l’alphabet les 11 seules lettres de son nom et de son prénom (S.L : 12 pour moi).
ex. : Songe à moi comme le lierre songe à la mésange.
Pourtant le lierre est inanimé, et la mésange animée. Le bon sens voudrait que l’on inverse… Ce qui est impossible car cela aurait donné « au lierre », le « u » étant interdit à l’auteur (absent de ses nom-prénom) !

Cette même contrainte s’exerce dans le lipogramme, dont La disparition de Pérec est l’exemple le plus connu.

Déguisement

Cultiver le goût du secret :
Quand il danse sur son futon, il rêve en japonais. »

Correspondance

Deux poèmes se mélangent.

A la limite

Poème-lettre composé uniquement de la ponctuation
Un poème avec une seule lettre, t
Un poème avec un seul mot, fenouil

Oralité

Sans lecture orale, le texte n’a aucun sens.

On n’atteint jamais avec le signifiant le signifié du monde.
Réel > Langage

On ne voit pas le même ciel, on ne voit pas le même bleu quand on dit le ciel bleu.

A vous maintenant :

Consigne d’écriture sous contrainte ce mois-ci

Notes prises lors de sa conférence à Orléans en février 2007

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