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Les enfants de l’envie ** de Gabrielle Piquet (2010)

03.10
2010

Basile est obsédé par les Etats-Unis et New-York, à tel point qu’il ne peint que cela, alors qu’il n’y a jamais mis les pieds. Sa mère, elle, s’adonne toute entière au piano. Depuis longtemps, ils se reprochent mutuellement leur obsession. Celle-ci n’est pas le fruit du hasard, elle s’explique par l’absence du père américain, Henry, soldat à la base américaine implantée près de la ville à la libération, que n’a jamais connu Basile, qui, après avoir fait les Beaux-Arts à Paris, est rentré à Laon, sans y trouver l’âme soeur. Le maire décide alors pour la Thanksgiving d’inviter à Laon les anciens vétérans américains…

Cette histoire de quête des origines permet également de rappeler l’importance que les Américains ont eu après des Français dans l’immédiat après-guerre. Entre symbole de réussite et réalité, le récit va faire le tri, pour révéler des drames familiaux. Le trait fin et délicat, tout en rondeur et douceur, où seuls le père et le fils prennent un peu plus de consistance dans ce dessin en noir et blanc, sert un roman graphique à l’histoire subtile et émouvante.

Casterman écritures, 2010. – 198 p. : ill. n.b. ; 24 cm. – ISBN 978-2-203-02217-1 : 14,95 euros.

Passion ou la mort d’Alissa * d’Emilia Dvorianova (2006)

08.05
2006

 

cop. Fédérop

Yo est entrée toute petite au service de cette grande demeure habitée de messieurs et de demoiselles aux moeurs mystérieuses ou dépravées, qui vouent une passion commune pour le piano. Elle est le témoin de phénomènes étranges, tels ces journaux intimes de mademoiselle qui s’adonne au plaisir partout sauf dans sa chambre, la mort de Madame, qui s’était vidée de l’intérieur, ces miroirs qui ne reflètent plus rien, toutes ces horribles poupées que fuit Mademoiselle, ce grand trou dont Monsieur Sebastian nie l’existence, et puis… et puis un Vendredi Saint elle découvre la belle mademoiselle assassinée. Arrive X., un juge d’instruction, ébloui par la beauté de la morte Alissa. Yossif, son amant, avoue aussitôt. Mais X. s’attarde tout le week-end sur les lieux du crime et s’imprègne de son atmosphère…

N’assimilez pas ce roman à la simple lecture de ce résumé comme à un « vulgaire » roman policier : il n’en est absolument rien. J’ai rarement lu roman plus mystérieux, plus hermétique, plus polyphonique, où le Verbe se déroule fantasmagoriquement, où le Sens s’annonce puis se refuse, où l’art de raconter devient un art de la Fugue, où le réel et le surnaturel se répondent…  La Vérité, la Réalité, sont vécues successivement et différemment par les personnages. L’espace d’un instant j’ai cru déceler la clé de ces énigmes et, faisant un rapprochement avec les créatures mythologiques de Malpertuis de Jean Ray, je croyais pouvoir élucider ces bizarreries lorsque X. découvre un à un les personnages bibliques, les douze apôtres, en porcelaine, dans le mystérieux coffre. Mais non… Un roman orchestré telle une partition musicale dont chaque vision est chargée d’un sens, une vision forcément parcellaire à laquelle la Vérité échappe, un roman tout à fait déroutant, dont on sort comme d’un songe,  qui peut décourager son lecteur.

 

DVORIANOVA, Emilia. – Passion ou la mort d’Alissa. – Gardonne : Fédérop, 2006. – 260 p.. – ISBN : 2-85792-162-4 : 18 €.

Moderato Cantabile de Marguerite Duras

16.09
2005

« Et qu’est-ce que cela veut dire, moderato cantabile ?« 

Cette question, qui ouvre le roman, s’adresse tant à l’enfant qu’au lecteur, dont la réponse ou l’absence de réponse le positionneront socialement du côté d’Anne Desbaresdes, la bourgeoise, ou du côté de Chauvin, l’ouvrier, le salarié. La réponse comble cette faille culturelle et place à égalité les deux classes sociales : « Moderato, ça veut dire modéré, et cantabile, ça veut dire chantant, c’est facile. »
Et c’est moderato cantabile que Marguerite Duras va mettre en mots cette non-histoire, rendant ses phrases à sa manière mélodieuses.

Mais revenons à l’histoire. Que raconte ce roman ?
Anne Desbaresdes assiste à la leçon de piano de son fils lorsqu’un cri de femme retentit. Il vient du café, situé au bas de l’immeuble. Bientôt lui succèdent d’autres exclamations. Un drame est arrivé. Anne aperçoit un homme caresser amoureusement les cheveux de la femme qu’il a assassinée, avant qu’il n’accepte de monter dans le fourgon de la police. Ce drame la fascine. Le lendemain, Anne Desbaresdes entre dans ce café fréquenté d’ordinaire par des hommes, des ouvriers de son mari. Cherche-t-elle à hanter les lieux ? Cherche-t-elle à savoir ? Elle y rencontre un homme, un ouvrier, qui consent à lui fournir des réponses. Le lendemain, elle revient, pour y retrouver cet homme, Chardin, avec lequel elle boit du vin, ce vin qui déshinibe, pour étancher une autre soif, celle la passion qui germe en eux…

« - Ce cri était si fort que vraiment il est bien naturel que l’on cherche à savoir. J’aurais pu difficilement éviter de le faire, voyez-vous.
Elle but son vin, le troisième verre.
- Ce que je sais, c’est qu’il lui a tiré une balle dans le coeur.
Deux clients entrèrent. Ils reconnurent cette femme au comptoir, s’étonnèrent.
- Et évidemment, on ne peut pas savoir pourquoi ?
Il était clair qu’elle n’avait pas l’habitude du vin, qu’à cette heure-là de la journée autre chose de bien différent l’occupait en général.
- J’aimerais pouvoir vous le dire, mais je ne sais rien de sûr.
- Peut-être que personne ne le sait ? »

Marguerite Duras reste dans l’abstraction. Abstraction de l’espace : la ville n’est pas nommée. Elle est bordée par la mer et se compose d’un quartier populaire où se situe le café et d’un quartier plus résidentiel où demeure Anne Desmaresdes. Abstraction du temps : pas de date, le récit est au présent. Abstraction des personnages : le mari d’Anne est une figure fantomatique, sans nom, sans portrait, son fils n’est cité que comme « l’enfant », Chardin est nommé tardivement, seule Anne Desbaresdes, reconnaissable comme étant le personnage principal, est identifiée par tous : « femme du Directeur d’Import Export et des Fonderies de la Côte« . Mais jamais elle n’est décrite physiquement. On ne connaît pas aux personnages de passé, de futur, ni d’histoire, si ce n’est leur rang social, symbolisé par les deux extrêmes que sont Melle Giraud, incarnant la vieille société traditionnelle, et la patronne du café, sentant bien que la place d’Anne n’est pas là. Une économie de personnages, donc, qui s’allie à un style dépouillé, minimaliste, qui s’apparente fortement au Nouveau Roman, courant littéraire des années 50 remettant en cause la tradition du roman réaliste, c’est-à-dire refusant une intrigue classique et des portraits psychologiques des personnages. Seul compte ce qui est donné à voir et surtout à entendre. C’est pourquoi la majorité du roman repose sur le dialogue entre Anne et Chauvin. C’est AU LECTEUR D’IMAGINER, DE COMPRENDRE, ET SEULEMENT S’IL LE SOUHAITE. CAR LE RECIT SE SUFFIT A LUI-MEME. TOUT EST LA. Dans la droite lignée de Flaubert. Ecrire, même si ce n’est sur rien. Ou si peu. L’histoire d’une nouvelle Bovary qui se languit de, qui aspire à…

Qu’est-ce qui plaît tant dans ce roman ?
Plusieurs choses :
- son intemporalité précisément, ses personnages esquissés, qui permettent une identification plus large,
- cette histoire d’amour adultère rendue possible et aussitôt impossible par le couple qui les a précédés dans ce café (cela n’est pas sans rappeler le film In The mood for love de Wong Kar Wai, inspiré du roman Tête-bêche d’Yichang LIU…). Ils reconstituent ce crime passionnel : ils créent un métaroman autour du meurtre originel, prétexte à leurs rencontres. Ils sont amoureux mais ne se rendent pas libres de cet amour-là.
- sa musicalité surtout : la musicalité des phrases créée par l’insistance sur certains mots, rejetés en juxtaposition, par la fluidité des mots, libérés de toute contrainte grammaticale, répétés comme un leitmotiv.
Ce qui le rend si puissant…