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La soif primordiale de Pablo de Santis

11.03
2012

 

cop. Métailié

Sur la couverture, une machine à écrire surmontée de deux chauve-souris illustrant le titre La Soif primordiale du dernier roman de Pablo de Santis, digne descendant argentin de l’héritage fantastique borgésien, laisse présager un récit étrange mêlant délicieusement l’univers du livre et celui du vampire. Voilà en effet de quoi attirer plus d’un amateur du genre :

Le héros, Santiago Lebrón, libraire de livres anciens, nous raconte son arrivée dans les années 50 à Buenos Aires, à l’âge de vingt ans. Locataire dans une petite pension modeste, il commence par réparer des machines à écrire dans l’atelier de son oncle, avant d’être embauché quelques années plus tard au journal Últimas noticias pour remplacer le défunt Sachar à la rubrique des mots-croisés, qui se trouve être aussi Mister Peutêtre, chroniqueur de l’occulte. Santiago Lebrón est alors mis en contact avec un commissaire Farías assez inquiétant, qui n’a pour tout bureau que sa voiture, et qui semble à mots couverts pratiquer la torture pour le compte d’un certain ministère de l’Occulte. Ce dernier le charge d’une étrange invitation, celle de faire le compte-rendu de ce qui va se dérouler lors d’une réunion organisé par un certain professeur Balacco dans un hôtel abandonné, au sujet des « antiquaires » (titre original du roman). Mais Santiago tombe fou amoureux de la fille du professeur, déjà fiancée, alors qu’un assassinat concerté se prépare…

Ces fameux « antiquaires », que pourchassent le cercle du professeur et le ministère de l’occulte, se caractérisent non seulement par leur amour des vieux objets, mais aussi par leur extraordinaire longévité, leur soif de sang, leur réaction épidermique à la lumière et leur capacité à faire apparaître sur leur visage les traits de défunts connus des autres. Pablo de Santis renouvelle ainsi intelligemment le mythe du vampire en le confondant avec une profession attachée au passé, aux beaux objets et livres anciens.

« Les livres d’une bibliothèque intimident, ils semblent appartenir à un ordre qu’il ne faut pas briser, alors que les gens sont enclins à prendre ceux qui s’entassent en désordre sur une table. La bibliothèque rappelle qu’il y a une infinité d’ouvrages que l’on n’a pas lus et qu’avant de lire Aristote, il faut lire Platon, et avant Platon, Homère. Mais les livres en désordre appartiennent au hasard. Le lecteur peut accepter sans culpabilité ce que lui offre le sort, choisir les livres parce qu’il aime la première phrase, ou l’illustration de la couverture, ou parce qu’il coûte exactement les cinq pièces de monnaie qu’il a en poche. » (p. 121)

Dans une atmosphère qui va bientôt totalement plonger dans le fantastique, se nourrissant de la malédiction des vampires cherchant à s’échapper de leur condition ou de leur groupe, un rebondissement dans l’histoire crée un rapprochement entre le héros et le libraire de La Forteresse, spécialisée dans les livres anciens, où l’acheteur potentiel peut se perdre dans les rangées de livres, tel dans la bibliothèque de Borges, mais aussi celle du début de L’Ombre du vent de Zafon. Il y est aussi question de la quête d’un livre mystérieux et quasi-magique, l’Ars Amandi, un « livre que l’on ne peut pas ouvrir à n’importe quelle page. Seulement dans un certain ordre. Si on se trompe de page, le livre s’enflamme ». Tant et si bien que Pablo de Santis semble avoir mis dans La Soif primordiale tous les ingrédients et les meilleurs références au fantastique hispanique. Un délicieux moment de lecture !

 

Vous trouverez une interview de Pablo de Santis, d’autres romans et une bande dessinée de lui dans Carnets de SeL :

2010 : L’Hypnotiseur (BD)

2009 : Le Cercle des douze (roman)

2004 : La Traduction (roman)

2004 : Le Calligraphe de Voltaire (roman)

 

Titre original : Los anticuarios

DE SANTIS, Pablo. – La Soif primordiale /trad. de l’espagnol (Argentine) par François Gaudry. – Métailié,2012. – 245 p. ; 22 cm. – EAN13 9782864248545 : 18,50 €.

 

 

Pablo de Santis

17.12
2011

Pablo De Santis et son traducteur chez Métailié

En mars dernier, Pablo de Santis était venu en France rencontrer au Salon du Livre une classe d’élèves du primaire. Les questions, simples, nombreuses, fusaient de toutes parts. Voici quelques bribes des réponses qu’il leur a fourni :

Est-ce que vous êtes content quand vous avez fini d’écrire votre roman ?

Le meilleur moment, pour moi, c’est quand je corrige.

Combien avez-vous écrit de romans ? 25 romans. En 1984, à un concours, j’ai gagné une machine à écrire…

Comment faites-vous pour passer d’un genre à l’autre ?

En fait, tout se ressemble. C’est un monde imaginaire, très loin du réalisme. Il y a des moments où il y a beaucoup d’imagination, et des moments où je fais appel au roman policier, à la SF.

Pablo de Santis et ses jeunes lecteurs

La littérature argentine est assez particulière car ailleurs les genres que l’on y apprécie (le fantastique, le policier, la SF) sont marginaux, et en Argentine ils sont au coeur de la littérature. Ainsi les deux plus grands, Borges et Cortazar, ont écrit du fantastique.

Vous êtes content des illustrations de votre bande dessinée ?

Oui, le dessinateur de L’Hypnotiseur a une vision très forte de l’architecture (immeubles, maisons,…).


Vous aimez raconter des histoires qui ne sont pas réelles ?

Beaucoup. J’aime bien cette histoire d’une bibliothèque où les livres sont vivants : quand on passe à côté de Vingt mille lieues sous les mers de Jules Verne, une tentacule de pieuvre sort du livre.


Vous aimez bien la BD ?

Je suis le rédacteur en chef d’une revue pour BD. Je connais très bien le milieu des dessinateurs en Argentine, sûrement mieux d’ailleurs que celui des écrivains.

copyright Métailié

Est-ce qu’on a déjà fait des films à partir de vos romans ? 

Il existe trois projets de films de mes récits en Argentine, mais c’est la spécialité en Argentine de faire des projets qui n’aboutissent pas.

 

Retrouvez dans Carnets de SeL les critiques d’un de ses romans et de sa bande dessinée (citée ci-dessus) :


 

La traduction ** de Pablo de Santis (France, 2004)

10.04
2011


copyright Métailié

 

RELECTURE :

Un congrès de traduction se tient dans une petite station balnéaire argentine, où jamais rien ne se passe, où seuls des cadavres de phoques viennent s’échouer sur la plage. C’est alors que trois traducteurs vont l’un après l’autre mystérieusement s’y suicider, une ancienne pièce de monnaie glissée sous la langue. Au fur et à mesure, leur collègue Miguel de Blast fait alors le lien avec l’objet même de leur recherche, qui n’est autre qu’une certaine langue mythique convoitée par tous les linguistes…

Ingénieux, ce court polar insolite, mêlant scènes d’actions et de suspense, et réflexions sur la langue et la traduction, dégage une atmosphère fantastique quasi borgésienne renouant avec le mythe de la tour de Babel.

Un auteur coup de coeur rencontré cette année au Salon du livre.

Une autre critique du roman sur Fattorius.

Du même auteur :  L’hypnotiseur ** à *** (BD), Le Calligraphe de Voltaire, Le Cercle des douze.

 

DE SANTIS, Pablo. – La traduction / trad. de l’esp. par René Solis. – Métailié, 2004. – 153 p.. – (Suites ; 93). – ISBN 2-86424-512-4 : 8 euros.


L’hypnotiseur ** à *** de Juan Saenz Valiente & Pablo de Santis (2010)

28.06
2010

« Les hôtels sont faits pour dormir, on peut y faire d’autres choses, mais si le sommeil ne vient pas, l’hôtel ne sert à rien. » (incipit, p. 5)

Seulement voilà, Arenas, hypnotiseur de son métier, ne trouve jamais le sommeil depuis qu’on le lui a volé, avec tous ses rêves. Aussi Salinero, gérant de l’hôtel argentin Las Violetas, aux allures débonnaires, n’a de cesse  de trouver  à ce mystérieux client insomniaque des remèdes ou des clients cherchant eux aussi à retrouver le sommeil en se rappelant un passé plus ou moins douloureux ou en exorcisant leurs peurs inconscientes. Plus qu’un artiste du spectacle c’est un fin connaisseur de l’âme humaine qu’ils rencontrent…

Un scénario sombre, écrit par l’auteur entre autres des romans chroniqués ici, Le Calligraphe de Voltaire et le Cercle des douze, mêlant divers ingrédients du romantisme : folie, amours contrariées, jalousie, mystères, crime passionnel, suicide,…servi par de belles planches en noir et blanc, des personnages truculents et souvent attendrissants, quelques phrases lapidaires bien senties, font de cette bande dessinée un vrai régal.

« - Et maintenant que vous m’avez tout raconté, croyez-vous que le voyant vous a dit la vérité ? Que le jour le plus heureux de votre vie n’est pas encore arrivé ?

<- Bien sûr qu’il a dit la vérité : comment vivre sinon ? » (p. 16)

Casterman, 2010. – 72 p. : ill. n.b.. – (Univers d’auteurs). – ISBN 2203029625 : 15 euros.

Le cercle des douze de Pablo de Santis

04.10
2009

cop. Métailié

« Il n’y avait aucun livre dans la maison de Grialet : c’était la maison tout entière qui était un livre. L’immeuble, comme je le sus par la suite, avait appartenu à l’éditeur Fussel, qui avait fait construire portes et fenêtres comme si elles avaient été des couvertures de livres. Les escaliers à colimaçon s’élevaient comme des arabesques ; des pièces imprévues surgissaient de-ci de-là comme des notes de bas de page ; les couloirs s’allongeaient telles des gloses exagérées. Et sur les murs blancs s’étalaient des écritures, tracées parfois avec soin et d’autres avec l’urgence que donne l’inspiration subite. » (p. 150)

Fils de cordonnier à Buenos Aires, Sigmundo Salvatrio n’aspire qu’à devenir l’un des grands détectives privés rassemblés au sein du Cercle des Douze. Aussi, lorsque l’un d’entre eux, Renato Craig, propose un cours, il s’y précipite dans l’espoir de devenir peut-être son assistant. C’est chose faite lorsque celui-ci, malade, le délègue pour le représenter à Paris à une réunion du Cercle au complet. Pas vraiment au complet puisque l’un d’entre eux, Darbon, meurt avant l’ouverture de la fameuse exposition universselle de 1889, en chutant de la Tour de Monsieur Eiffel. Pour les besoins de l’enquête, Sigmundo devient alors l’assistant de Viktor Arzaki, détective polonais vivant à Paris, le meilleur ami de son maître…

Pablo de Santis ancre avec habileté ce polar dans cette période un peu trouble où le positivisme, le progrès scientifique et technique, angoissent tous ceux qui aiment à cultiver le mystère et les réunions secrètes. Mettant son érudition au service d’un roman policier jouant tant sur le registre des vieux romans populaires que sur celui aux frontières d’un fantastique philosophique hérité de Borges, il nous offre ici une lecture des plus passionnantes.

Vous trouverez aussi du même auteur critiqués dans mes Carnets de SeL :

2012 : La Soif primordiale (roman)
2010 : L’Hypnotiseur (BD)
2004 : La Traduction (roman)
2004 : Le Calligraphe de Voltaire (roman)

SANTIS, Pablo de. – Le Cercle des douze / trad. de l’espagnol (Argentine) par René Solis. – Métailié, 2009. -  270 p.. – ISBN 978-2-86424-692-3 : 19 euros.

Le calligraphe de Voltaire de Pablo de Santis

28.09
2005

Remarquant quelques-unes de ses esquisses de calligraphie et souhaitant s’’en débarrasser rapidement, l’’oncle sous la tutelle duquel Dalessius est placé depuis le naufrage de ses parents, l’’envoie à l’École de calligraphie de M. de Vidors. L’’avarice de ce dernier se répercutant dans le non-choix de plumes adaptées, Dalessius se met rapidement à inventer ses propres plumes et encres, fantaisistes, invisibles, parfois mortelles. A sa sortie d’’école, une seule maison prend ses défauts pour des qualités et l’’accueille, celle d’’un Voltaire vieillissant, isolé à Ferney. Ce dernier, le voyant échouer dans les missions qu’’il lui confie, l’’envoie alors à Toulouse enquêter sur l’’affaire Calas. Sur le trajet en convoi funéraire, Dalessius s’éprend d’une inconnue gisant dans un cercueil, qu’’il revoit peu de temps après à la fenêtre d’une maison de passe ; il rencontre ensuite Kolm, un ancien bourreau, avec lequel il se lie d’’amitié, pour enfin remonter à Paris où il joue le rôle d’’espion double pour les Dominicains et affronte l’’énigmatique Silas Darel, maître calligraphe. C’est alors qu’il s’’émeut en écrivant des messages sur le corps nu d’’une belle femme, puis tombe sous le charme du modèle de chair et de sang de l’’inconnue au cercueil, qui n’’est autre que la propre fille du célèbre inventeur d’’automates…

Pablo de Santis nous dévoile ici le côté obscur du Siècle des Lumières, empreint de fantastique borgésien, plein de mystères et de complots, de plumes empoisonnées, et d’’automates remplaçant les vivants. Mais historique, ce troisième roman de Pablo de Santis l’’est aussi, drôle également, à sa manière plutôt macabre, lorsqu’’il met en scène le personnage du bourreau, lequel se venge d’’un comédien pendu sur scène comme Calas, et expérimente sur lui-même la guillotine. Un roman enfin dont le fil directeur n’’est autre que la passion de l’’écriture et des mots, menant à l’’aventure ou au crime. Une valeur sûre, à distinguer au milieu de cette rentrée littéraire.

SANTIS, Pablo de. – Le calligraphe de Voltaire. – Paris : Métailié, 2004. – 178 p. : couv. ill. en coul. ; 22 cm. – (Bibliothèque hispano-américaine). – ISBN 2-86424-510-8 (br.) : 16 €€.