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Comment être libraire aujourd’hui ?

01.06
2013

dessin de Chappatte

dessin de Chappatte

Après la conférence « éditeur indépendant, un pari gagnant ? », voici le compte-rendu de celle, également animée par Sarah Palacci, sur cet autre chaînon qui donne vie ou non au livre, d’abord en le sélectionnant, ensuite en le défendant : comment être libraire aujourd’hui ?

Sarah Palacci : Aujourd’hui vous ouvririez une librairie ou pas ?

- Oui, bien sûr, c’est une jolie période pour la défense du livre-papier, répond Xavier Moni. Nous avons ouvert notre librairie dans le Marais, Comme un roman, en 2001, en référence à Daniel Pennac.  Nous étions tous deux enseignants. Nous sommes donc passés par d’autres expériences professionnelles. A l’époque, elle était très petite (70 m2) et se situait à une autre adresse. En 2007, nous avons déménagé pour plus grand (200 m2), rue de Bretagne. Les investissements furent plus conséquents. On peut encore devenir libraire aujourd’hui, mais le marché n’a pas de croissance du tout.  Je crois encore à l’avenir du livre.

- La première de nos librairies a été créée en 1980, puis quatre autres à Paris, une à Lille qui a fermé, nous apprend Antoine Fron (Arbre à lettres à Paris). Ce sont des librairies de quartier avec leurs habitués. C’est très difficile d’ouvrir une librairie.

cop. Jopa

cop. Jopa

- Ouvrir une librairie, c’est vouloir faire passer le goût du livre et de la lecture, nous dit Françoise Charriau (librairie Passages à Lyon). Cela implique qu’on lise beaucoup et que l’on partage ce qu’on a aimé. Il faut surprendre les lecteurs.  On a beaucoup tenu à l’esthétique, lieu aéré et bien rangé, contrairement à des librairies toutes exiguës. On a le soutien de la DLL et du CNL. Pour ouvrir une librairie, il faut trouver le bon livre, comme la bonne ville. Nous sommes tous des entrepreneurs et on attend un retour sur l’investissement. Il faut se projeter sur les 10-20 prochaines années.

Sarah Palacci : Justement qu’est-ce que sera la librairie dans les 10 prochaines années ?

Jean-Marie Ozanne (Librairie Folies d’encre) : Avant, on recevait 250 nouveautés en septembre. A l’heure actuelle, cela a plus que doublé. Plus le temps passe, plus on nous demande de faire un choix parmi tout ce qui est publié. De 1981 à 1995, le libraire était tourné vers l’éditeur qui apportait la denrée rare. Aujourd’hui, l’offre est bien supérieure à la demande. Ce qui devient rare, c’est le public.

Les conseils trouvés sur Internet sont froids, métalliques. Les libraires sont là pour créer des endroits qui sont des points chauds. Aujourd’hui le libraire doit aimer et les livres et les gens. Le magasin change aussi.

Le problème, c’est le monopole d’un titre chez un fournisseur. Le libraire ne peut pas changer de fournisseur, d’éditeur qui ont un monopole.  Filipetti a annoncé qu’il allait y avoir un médiateur du livre, obtenu par une action collective.

Le label LIR est attribué aux librairies indépendantes de référence, sur des critères économiques (masse salariale) et qualitatifs, ce qui leur permet de bénéficier de l’exemption de la taxe professionnelle (sur Orléans, la librairie Les Temps modernes a obtenu le label LIR en 2009).

 

 

cop. Jopa

cop. Jopa

Sarah Palacci : C’est quoi, le métier de libraire ?

Jean-Marie Ozanne (Librairie Folies d’encre) : C’est à la fois très prétentieux – lire avant les autres et conseiller les autres – mais aussi humble – car le lecteur peut venir avec des livres dont on n’a jamais entendu parler. Le libraire lit en dehors de ses heures de travail. L’essentiel du métier consiste en le commerce, les relations publiques (représentants, clients…).

 

Sarah Palacci : Vous bénéficiez des marchés publics ?

Xavier Moni : Les collectivités qui achètent des livres, lancent des appels d’offre. Les petites librairies ne peuvent pas avoir de clients institutionnels ou peu (entre 2-3 et 5 %), car cela représente beaucoup de travail pour peu de rentabilité. On perd 15 % sur les 30 % de marge.

Sarah Palacci : Et Amazon ?

Jean-Marie Ozanne : la marge d’Amazon n’est pas celle du libraire. Avec la loi Lang, le libraire va avoir une remise par rapport au service rendu par le détaillant au livre, marge beaucoup plus faible qu’Amazon, qui, par ailleurs, fait payer les livres mis en  vitrine, contrairement aux libraires indépendants.

Notre principale inquiétude est que les loyers explosent. Le problème de notre profession, c’est que toutes nos charges augmentent et nos revenus très peu. Une librairie gagne peu d’argent, voire pas d’argent.

Un genre littéraire n’est reconnu que quand il a une histoire. Un métier, c’est la même chose, il n’est reconnu que quand il a une histoire. Il existe des livres d’histoire sur l’édition. La librairie allait garder le commerce, et l’édition l’intelligence. Le libraire a des difficultés à trouver sa place, sa nécessité. Les librairies indépendantes sont là pour lancer un livre en lequel ils croient, sinon les livres seraient plus ou moins formatés.

Sarah Palacci : Et la librairie sur internet ?

Jean-Marie Ozanne : Il faut être présent sur le net. Il y a une association qui a été créée il y a un an. Mais en règle général, créer un site internet pour aller à la pêche au client est un leurre. Il faut donner de la visibilité à notre stock sur Internet, plus qu’Amazon encore. Vous cherchez un livre, cherchez-le d’abord sur Parislibrairies.

 

Sarah Palacci : Êtes-vous en concurrence entre libraires ?

Non, on est concurrents d’intelligence. Mon concurrent le plus direct, c’est Millepages, une des meilleurs librairies de France. On peut rester concurrents et être amis, s’entr’aider. Amazon est déjà là pour nous piquer des parts de marché en créant l’illusion que tout est disponible, tout le temps.

Sarah Palacci : Quelle formation faut-il avoir ?

Il faut être de bons gestionnaires. La culture a besoin d’argent pour vivre. On est à la fin de la chaîne du livre (pas tout à fait si on ajoute les bibliothécaires et professeurs-documentalistes). Quand on invite un auteur, on permet à un public de découvrir la source du livre, et surtout en chair et en os.

 

Sarah Palacci : Avec Amazon, le lecteur reçoit directement le livre chez lui…

Oui, Amazon propose la gratuité des frais de port et les 5% de remise d’office, et perd là-dessus de l’argent. Le libraire n’a pas vocation à perdre de l’argent, c’est donc une concurrence déloyale. La seule vraie question serait d‘instaurer une règle du jeu. Les entreprises qui ne sont pas du circuit du livre, qui ne sont pas françaises, ont des pratiques qui ne sont pas respectueuses des autres réseaux. Il faut véritablement instaurer une règle.

 

cop. Minuit

cop. Minuit

 

 

Sarah Palacci : Quels sont vos coups de cœur du moment ?

La Disparition de Jim Sullivan de Tanguy Viel (Minuit)

Ils vivent la nuit de Dennis Lehane (Payot – Rivages)

Nouvelles sur la montagne de Bernard Amy (Attila)

Aurais-je été résistant ou bourreau ? de Pierre Bayard (Minuit)

 

La soif primordiale de Pablo de Santis

11.03
2012

 

cop. Métailié

Sur la couverture, une machine à écrire surmontée de deux chauve-souris illustrant le titre La Soif primordiale du dernier roman de Pablo de Santis, digne descendant argentin de l’héritage fantastique borgésien, laisse présager un récit étrange mêlant délicieusement l’univers du livre et celui du vampire. Voilà en effet de quoi attirer plus d’un amateur du genre :

Le héros, Santiago Lebrón, libraire de livres anciens, nous raconte son arrivée dans les années 50 à Buenos Aires, à l’âge de vingt ans. Locataire dans une petite pension modeste, il commence par réparer des machines à écrire dans l’atelier de son oncle, avant d’être embauché quelques années plus tard au journal Últimas noticias pour remplacer le défunt Sachar à la rubrique des mots-croisés, qui se trouve être aussi Mister Peutêtre, chroniqueur de l’occulte. Santiago Lebrón est alors mis en contact avec un commissaire Farías assez inquiétant, qui n’a pour tout bureau que sa voiture, et qui semble à mots couverts pratiquer la torture pour le compte d’un certain ministère de l’Occulte. Ce dernier le charge d’une étrange invitation, celle de faire le compte-rendu de ce qui va se dérouler lors d’une réunion organisé par un certain professeur Balacco dans un hôtel abandonné, au sujet des « antiquaires » (titre original du roman). Mais Santiago tombe fou amoureux de la fille du professeur, déjà fiancée, alors qu’un assassinat concerté se prépare…

Ces fameux « antiquaires », que pourchassent le cercle du professeur et le ministère de l’occulte, se caractérisent non seulement par leur amour des vieux objets, mais aussi par leur extraordinaire longévité, leur soif de sang, leur réaction épidermique à la lumière et leur capacité à faire apparaître sur leur visage les traits de défunts connus des autres. Pablo de Santis renouvelle ainsi intelligemment le mythe du vampire en le confondant avec une profession attachée au passé, aux beaux objets et livres anciens.

« Les livres d’une bibliothèque intimident, ils semblent appartenir à un ordre qu’il ne faut pas briser, alors que les gens sont enclins à prendre ceux qui s’entassent en désordre sur une table. La bibliothèque rappelle qu’il y a une infinité d’ouvrages que l’on n’a pas lus et qu’avant de lire Aristote, il faut lire Platon, et avant Platon, Homère. Mais les livres en désordre appartiennent au hasard. Le lecteur peut accepter sans culpabilité ce que lui offre le sort, choisir les livres parce qu’il aime la première phrase, ou l’illustration de la couverture, ou parce qu’il coûte exactement les cinq pièces de monnaie qu’il a en poche. » (p. 121)

Dans une atmosphère qui va bientôt totalement plonger dans le fantastique, se nourrissant de la malédiction des vampires cherchant à s’échapper de leur condition ou de leur groupe, un rebondissement dans l’histoire crée un rapprochement entre le héros et le libraire de La Forteresse, spécialisée dans les livres anciens, où l’acheteur potentiel peut se perdre dans les rangées de livres, tel dans la bibliothèque de Borges, mais aussi celle du début de L’Ombre du vent de Zafon. Il y est aussi question de la quête d’un livre mystérieux et quasi-magique, l’Ars Amandi, un « livre que l’on ne peut pas ouvrir à n’importe quelle page. Seulement dans un certain ordre. Si on se trompe de page, le livre s’enflamme ». Tant et si bien que Pablo de Santis semble avoir mis dans La Soif primordiale tous les ingrédients et les meilleurs références au fantastique hispanique. Un délicieux moment de lecture !

 

Vous trouverez une interview de Pablo de Santis, d’autres romans et une bande dessinée de lui dans Carnets de SeL :

2010 : L’Hypnotiseur (BD)

2009 : Le Cercle des douze (roman)

2004 : La Traduction (roman)

2004 : Le Calligraphe de Voltaire (roman)

 

Titre original : Los anticuarios

DE SANTIS, Pablo. – La Soif primordiale /trad. de l’espagnol (Argentine) par François Gaudry. – Métailié,2012. – 245 p. ; 22 cm. – EAN13 9782864248545 : 18,50 €.

 

 

Le livre des éloges ** d’Alberto Mangel (2007)

21.12
2010

Le livre des éloges, c’est un recueil à la frontière entre l’essai et la fiction, c’est d’abord l’éloge d’Alberto Mangel lui-même faite par l’écrivain espagnol Enrique Vila-Matas, dans sa préface. Ce sont ensuite celles de la Bible -anthologie déconcertante de textes aux genres divers-, du livre de poche – au format proche du corps, à emporter dans un café solitaire, au bord de la mer ou au lit-, du libraire – le plaisir de déambuler allié à celui de pouvoir y rencontrer d’autres lecteurs, grands écrivains-, de la foire du livre – et contre sa « date-limite de vente »-, de l’horreur, des contes pour enfants -nostalgie, d’aucuns valant mieux que n’importe quel Houellebecq ou Paulo Coelho-, du plaisir – « Ma bibliothèque est une sorte d’autobiographie« -, du cadeau -on pense à celui qui nous a offert le livre à chaque lecture-, de la langue espagnole – une langue est la source-même des idées-, des animaux, de l’impossible, du blasphème, de la France – et son inventaire – et… des dodos !

Plaisir ou critique acerbe, pour chacun de ces « éloges », que de phrases soulignées, de paragraphes accentuées au crayon de papier !

Alberto Mangel ne mâche pas ses mots, et clame haut et fort ce qui lui fait plaisir ou ce qu’il condamne, les pots de vin en Argentine comme la menace de disparition des librairies indépendantes, à la suite des disquaires il y a peu, si on ne fait pas acte de militantisme du livre en achetant chez elles, pour éviter l’hégémonie d’une culture de masse.

Alberto Mangel est un ardent défenseur du livre, des éditeurs et des libraires indépendants. Là encore, il met en garde les lecteurs qui achètent par facilité sur Amazon ou dans les grandes surfaces du livre, telles que la FNAC, Leclerc culturel, Chapitre.com, etc., par facilité car tout y semble disponible en abondance. Abondance « apparente, parce que ces supermarchés ont beau mettre, au début, tout type de livre à la disposition de leurs clients, ils attendent que les petites librairies, dont ils usurpent la place, meurent d’inanition, et éliminent ensuite calmement de leurs rayons les livres aux faibles ventes, pour n’offrir en fin de compte guère plus que les sempiternels best-sellers. » (p. 31) Preuve en a déjà été faite avec un magasin Leclerc culturel qui refuse de passer commande auprès de certains petits éditeurs…

Si vous êtes d’accord avec ce principe, rendez-vous dans vos petites librairies indépendantes où vous pourrez parler des livres que vous aimez, ou sur un certain nombre que vous pouvez trouver en ligne :

Bibliosurf.com, qui est une librairie en ligne indépendante spécialisée dans le roman, le polar, la SF, l’histoire, l’écologie, la cuisine et quelques documents graphiques.

La Griffe noire, dont vous connaissez peut-être Gérard Collard qui fait ses chroniques au Magazine de la santé sur la Cinquième.

Place des libraires, pour commander un livre et aller le retirer ensuite en librairie.

La grande librairie Mollat à Bordeaux comme la librairie Ombres Blanches à Toulouse proposent aussi la possibilité de commander vos ouvrages et de les recevoir par la Poste.

Le livre des éloges / Alberto Manguel ; préface d’Enrique Vila-Matas ; traduit de l’espagnol par François Gaudry. – [Chauvigny] : l’Escampette, impr. 2007. – 76 p. ; 21 cm. - ISBN 978-2-914387-94-1 (br.) : 12 EUR. – EAN 9782914387941

Acheté à la librairie Les Temps modernes, lors d’une conférence d’Alberto Mangel à l’auditorium de la médiathèque.