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Une histoire de la lecture d’Alberto Manguel

02.11
2012

cop. Actes sud

Prix Médicis essai 1998

« Je voulais vivre parmi les livres. »

Alberto Manguel

(p. 34)

Voilà une ambition que je partage avec lui depuis mon plus jeune âge, et que j’ai quasiment accomplie dans tous les rouages de la chaîne du livre. Nul doute que cette lecture allait me parler. A la page suivante, d’ailleurs :

« Une fois que j’avais lu un livre, je ne pouvais supporter de m’en séparer. »

(p. 35)

Je déteste aimer un livre que j’ai emprunté : impossible de garder l’exemplaire avec lequel j’ai vécu cette expérience, d’un éditeur, d’un format, d’un papier particuliers, qui m’a procuré ce plaisir (à moins de louvoyer en prétextant l’avoir un peu abimer et en rachetant un exemplaire neuf au prêteur : je ne l’ai fait qu’une fois, et hélas, la prêteuse avait compris le stratagème, ayant le même toc !).

De même, comme Alberto Manguel, j’annote la dernière page de garde du livre au crayon en signalant les pages qui ont produit sur moi le plus d’effet.

Bref, cet essai me parlait ! Que nous dit d’autre Alberto Manguel ?

  • Lire va de paire avec la solitude, solitude imposée, prétexte, porteuse de sens ou refuge, le livre devenant pour le lecteur un monde en soi. Avec le mutisme aussi : « je ne parlais jamais à personne de mes lectures. », nous confie Alberto Manguel, qui découvre enfant avec surprise que quelqu’un à côté de soi ne peut absolument pas savoir ce qu’il lit à un mètre de lui.
  • Lire, c’est aussi choisir, privilégier des lieux de lecture, le lit, tard le soir, constituant le lieu le plus sûr, le mieux protégé.
  • Lire, c’est également accroître son expérience. Jeune lecteur, la rencontre avec d’autres enfants est souvent moins intéressante que les aventures et dialogues de personnages romanesques.
  • Lire, c’est un moyen pour l’âme d’apprendre à se découvrir.
  • Lire peut aussi être subversif, la censure et la dichotomie artificielle entre la lecture et la vie étant entretenues par ceux qui détiennent le pouvoir.

Alberto Manguel brosse aussi un historique du support de la lecture (les tablettes d’argile datant du 4e millénaire avant notre ère), de l’apprentissage de la lecture, de nos rapports à la lecture (à voix haute dès les débuts de l’écrit, y compris dans les bibliothèques, passée à la lecture silencieuse).

Il nous relate cette anecdote de Racine imprimant dans son esprit un vieux roman grec dont les moines de l’abbaye de Port-Royal lui ont brûlé les exemplaires successifs.

Il évoque son expérience de lecteur auprès de Borges, livre l’opinion de Kafka pour qui un texte ne peut être lu que parce qu’il est inachevé, d’où l’absence d’une dernière page au Château pour permettre au lecteur de poursuivre sa lecture du texte à des niveaux multiples. A l’inverse, un roman à l’eau de rose nous livrera une lecture exclusive et étanche. De fait, le nombre de lectures possibles et de réactions envisageables dépasse toujours le nombre de textes qui les ont engendrées. Et de citer la célèbre phrase de Kafka : « un livre doit être la hache qui brise la mer gelée en nous.« 

Mais laissons-là les détails, les anecdotes. Voici ce dont parle Alberto Manguel tout au long de cet essai, de la dernière page, des faits de lecture (lire les ombres, lire en silence, le livre de la mémoire, l’apprentissage de la lecture, la première page manquante, lire les images, écouter lire, la forme du livre, lecture privée, métaphores de la lecture), des pouvoirs du lecteur (commencements, ordonnateurs de l’univers, lire l’avenir, le lecteur symbolique, lire en lieu clos, le voleur de livres, l’auteur en lecteur, lectures interdites, le fou de livres) et des pages de fin.

Beaucoup aimé

 

 

Bref une passionnante lecture sur la lecture !

 

 

Si par une nuit d’hiver un voyageur d’Italo Calvino

05.08
2012

cop. Seuil

« Tu vas commencer le nouveau roman d’Italo Calvino, Si par une nuit d’hiver un voyageur. Détends-toi. Concentre-toi. Ecarte de toi toute autre pensée. Laisse le monde qui t’entoure s’estomper dans le vague. » (incipit, p. 7)

C’est ainsi qu’on entame le récit de cet étrange roman de ce membre de l’Oulipo. Difficile d’en proposer un résumé sans en réduire l’effet de surprise. Voilà : tout commence quand tu décides d’acheter Si par une nuit d’hiver un voyageur parmi tous les livres qui te font de l’oeil dans la librairie où tu rentres, et qui, pour une raison ou une autre, te donnent envie de les lire ou pas. C’est pourtant lui et lui seul que tu as décidé de choisir et tu commences alors son histoire :

« Si par une nuit d’hiver un voyageur

Le roman commence dans une gare de chemin de fer, une locomotive souffle, un sifflement de piston couvre l’ouverture du chapitre, un nuage de fumée cache en partie le premier alinéa. Dans l’odeur de gare passe une bouffée d’odeur de buffet. Quelqu’un regarde à travers les vitres embuées, ouvre la porte vitrée du bar, tout est brumeux à l’intérieur, comme vu à travers des yeux de myope ou que des escarbilles ont irrités. Ce sont les pages du livre qui sont embuées, comme les vitres d’un vieux train ; c’est sur les phrases que se pose le nuage de fumée. » (p. 15)

et puis… tu t’aperçois qu’il y a eu un défaut de fabrication car tu te retrouves à relire les mêmes pages. C’est alors qu’en le rapportant en librairie pour l’échanger, tu y rencontres une jeune lectrice célibataire…

Coïncidence qui ne manque pas de sel : il est devenu difficile de nos jours de se procurer ce classique qui n’est plus édité en France : on ne le trouve plus désormais qu’en bibliothèque ou chez les bouquinistes. Ce qui est à peine croyable.

Ce roman est l’un des rares, après le « vous » employé par Michel Butor dans La Modification, à utiliser la deuxième personne du singulier pour interpeller directement le lecteur. Or, ici, il fait bien plus qu’interpeller le lecteur puisque c’est précisément le lecteur qui est le protagoniste de l’histoire et qui va être mis en scène.

L’autre particularité du roman, c’est surtout de ne présenter à la lecture aucune histoire complète : mieux, il propose, dans la trame principale dérapant vers le kafkaïen, dix incipit, dix débuts de récit, et n’en achève aucun, les laissant en plein suspens et le lecteur sur sa faim.

A vrai dire ce roman ne correspondait du coup pas du tout à ce que je m’attendais à lire : je savais effectivement que le lecteur en était le personnage principal, mais j’ignorais qu’il s’agissait d’un lecteur vivant de multiples péripéties et non LE « vrai » lecteur, ni que ce roman allait se décliner en autant d’histoires inachevées. L’intérêt du roman réside donc surtout dans l’inventivité de ses différents incipits, et dans la démonstration de l’interaction entre l’auteur et le lecteur mise en abime. Ce qui est on ne peut plus jouissif.

Un ovni littéraire, à lire absolument.

 

Titre original italien : Se una notte d’inverno un viaggiatore

Paru à Turin en 1979 aux éditions Einaudi, et en France en 1981 aux Éditions du Seuil.