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Fictions de Jorge Luis Borges (1941-1944)

06.11
2011

Ficciones

cop. Gallimard

Ce recueil de nouvelles, publiées entre 1941 et 1944,  en contient deux en réalité, introduit chacun par un prologue : le premier, comprenant sept récits, reprend le titre de son dernier récit, Le Jardin aux sentiers qui bifurquent, et le second, en réunissant neuf, s’intitule Artifices.

Je devais avoir vingt ans à ma première lecture de Fictions, qui m’avait laissé un souvenir remarquable, et, à l’époque, en guise de blog littéraire, j’avais jeté quelques notes, à propos de l’impression qu’avait produit sur moi chacun des récits, sur un petit bristol inséré en fin d’ouvrage. Aussi, à peine avais-je achevé la relecture d’une nouvelle, que je consultais cette petite fiche pour constater si ma réception de l’oeuvre avait changé au cours des années. Les voici réunies :

LE JARDIN AUX SENTIERS QUI BIFURQUENT ***

Tlön, Uqbar, Orbis Tertius *** (mars 1940)

« C’est à la conjonction d’un miroir et d’une encyclopédie que je dois la découverte de Tlön. » (incipit)

Au cours d’une conversations entre amis (il ne s’agit ni plus ni moins que de Borges lui-même et de Bioy Casares, ce qui donne de l’épaisseur au réel pour mieux le le faire éclater ensuite), une citation sur les miroirs d’un hérésiarque d’Uqbar leur fait en effet consulter l’Encyclopaedia britannica pour la retrouver. Ils finissent par retrouver l’article en question… sur Uqbar, un pays qui n’a jamais existé. C’est alors que le narrateur découvre un livre retraçant une partie de l’histoire de Tlön, une planète inconnue… Qui a donc pu imaginer ces fleuves, ces pays, ces mythologies, ces langues, ces inventions, à part une vaste confrérie de scientifiques et de spécialistes dans tous les domaines ? Deux objets, de là-bas, font alors irruption dans le réel : la boussole écrite de Tlön, puis le cône aussi petit qu’un dé et très lourd d’un mystérieux voyageur… Bientôt on enseigne l’histoire et les savoirs de Tlön aux nouvelles générations comme si c’était leur planète et l’avait toujours été, en remplacement des anciens programmes…

Ainsi, dans ce récit, en remplacement de la foi en un Dieu créateur, les humains sont-ils tout aussi capables de concevoir un monde, et d’y croire. Ce concept fait songer aux mondes fabuleux imaginés en heroïc-fantasy, et surtout à son pionnier, Tolkien, qui inventa non seulement des mondes imaginaires différents, mais aussi leurs langues.

Quel récit extraordinaire, intelligent, traitant du thème de la Création d’une façon remarquable ! (note manuscrite sur le bristol)

Pierre Ménard *** (1939)

 » … la vérité, dont la mère est l’histoire, émule du temps, dépôt des actions, témoin du passé, exemple et connaissance du présent, avertissement de l’avenir. »

Cette même phrase, rédigée au XVIIe siècle par Cervantès, mais réécrite 300 ans après par Pierre Ménard, personnage de Borges, n’a plus le même sens, le même style, ni la même connotation : elle ne produit absolument plus le même effet. L’imposture, du reste, n’est pas loin, ni la question du plagiat : quelles en sont les frontières ? Dans l’intention ?

Quelle idée géniale que celle de cette réécriture d’une même phrase par le temps qui transforme, qui parachève et améliore l’oeuvre toujours en sursis : la littérature, pour Borges, devient une forêt en perpétuelle croissance, comme un labyrinthe vivant.

Les ruines circulaires *** (1940)

Un homme venu de nulle part s’installe dans des ruines circulaires pour rêver à un homme afin de lui donner vie…

Ces ruines circulaires reflètent la mise en abime de la Création par le rêve : génial encore ! (note manuscrite sur le bristol)

La loterie à Babylone *** (1941)

Borges invente ici une légende qui explique les hasards qui agitent la vie des citoyens, leur destin.

Examen de l’oeuvre d’Herbert Quain *** (1941)

A l’examen de l’oeuvre d’Herbert Quain, dans l’un de ses romans, un assassinat suscite une longue discussion, au terme de laquelle est amenée la solution du détective. Mais une petite phrase ajoutée vers la fin du roman, « Tout le monde crut que la rencontre des deux joueurs d’échecs avait été fortuite. », sous-entend non seulement une relecture des faits et que la solution apportée est erronée, mais surtout que le lecteur, du coup, est rendu plus perspicace que le détective. De même, l’auteur va gâcher l’idée de son livre pour que le lecteur croie avoir une meilleure imagination.

La bibliothèque de Babel *** (1941)

On se souvient qu’à cette époque, Jorge Luis Borges est employé dans une bibliothèque municipale de Buenos Aires. Sans aucun doute le lieu l’inspire, puisque quatre des nouvelles qui composent ce recueil évoquent, pour la première, une encyclopédie, pour la seconde, la réécriture des grands classiques, pour la troisième une oeuvre complète, et pour celle-ci enfin, l’impression de réunir dans un même lieu sans fin tous les livres mathématiquement concevables avec vingt-deux lettres, qui seraient alors toutes les combinaisons possibles de lettres et de ponctuation.

Le jardin aux sentiers qui bifurquent *** (1941)

Le narrateur, un espion allemand chinois, se sait poursuivi par un tueur irlandais aux ordres de l’Angleterre, Richard Madden. Mais, avant d’être tué, il doit absolument divulguer le nom du lieu précis d’un nouveau parc d’armement britannique. Il se rend donc chez l’unique personne capable de transmettre ce message : un sinologue qui lui propose de lui montrer « le jardin aux sentiers qui bifurquent »…

Cette nouvelle a tout d’un thriller des plus mystérieux. Et pourtant, même si elle en reprend le canevas et l’effet de surprise créé par le dénouement, elle nous fait néanmoins immerger dans un fantastique métaphysique où entre en scène un roman infini, celui qui bifurque vers toutes les possibilités d’avenirs possibles.

 

ARTIFICES * (1944)

Funès ou la mémoire ** (1942)

C’est l’histoire d’un jeune homme qui, à la suite d’un accident, devient infirme mais se retrouve simultanément doté d’une extraordinaire mémoire, mémorisant chaque mouvement de feuille de chaque arbre de chaque bois, ne comprenant plus le générique, le genre, ne distinguant plus que le spécifique, l’espèce. Par exemple, le chien vue de profil à 15h n’est déjà plus le même que celui vu de face un quart d’heure après : d’après lui, celui-ci ne devrait donc pas porter le même nom.

La forme de l’épée * (1942)

Il s’agit cette fois du récit au narrateur d’une histoire de trahison, à qui son interlocuteur réserve une petite surprise.

Thème du traître et du héros (1944) : La veille de la libération de son pays, Fergus Kilpatrick, un conspirateur irlandais, est assassiné. Mais Kilpatrick a trahi sa cause, et sa mort est une gigantesque mise en scène pour qu’elle semble celle d’un héros, soit dans des circonstances tragiques, propres à marquer la mémoire populaire (ses derniers faits et gestes sont en fait copiés sur des pièces de Shakespeare).histoire s’inspire de la littérature : pour créer la légende, s’inspire de Shakespeare (p. 261) avec des passages plus « écrits ».

etc…

La plupart des nouvelles qui composent ce recueil s’inscrivent dans un fantastique contemporain résolument métaphysique. En renouvelant le genre fantastique, Borges forgeait une nouvelle expression, « la philosophie-fiction ».  Et s’il embrasse ici des thèmes et motifs considérés déjà comme des classiques du genre – le rêve, le miroir, le livre, la bibliothèque, la création littéraire, l’intertextualité, l’identité, l’ubiquité, l’infini -, c’est dans une toute autre perspective.

En effet, ce n’est pas tant le style qui plait chez Borges, relativement sobre et dépouillé, s’exprimant avec une économie de mots, que les idées qu’il développe. A une quinzaine d’années d’intervalle, il faut bien admettre que l’impact de ce recueil sur moi n’a guère changé : si les nouvelles composant la première partie forcent mon admiration, celles qui suivent, plus tardives, tout en restant de qualité, m’ont tout de même moins impressionnée. Pourquoi ? Peut-être parce qu’à la lecture des premières, on reste tout simplement abasourdi tant par l’érudition de Borges que par son ingéniosité : ses nouvelles nous saisissent par leur capacité à changer notre vision des êtres et des choses. En un mot, en lisant Borges, nous croyons devenir plus intelligent !

Adoré

Paris  : Gallimard , 1994 .- 371 p.  ; 18 x 11 cm .- (Folio bilingue  ; 43). –  ISBN 2-07-038904-9 : 63 €.
 

Le livre de sable de Jorge Luis Borges

14.08
2011

cop. Gallimard

 

El libro de arena

 

Relecture

 

Ce recueil de treize textes, écrits entre 1970 et 1975, Borges l’a présenté comme étant son livre préféré, « comme un exutoire qui délivre », alors qu’il était « prisonnier d’une bibliothèque de Buenos Aires », comme « un seul volume où il y a tout. » Tous ses thèmes de prédilection, toutes ses obsessions y sont, mais cette fois retranscrits de manière sobre. Mon texte préféré, L’Autre***, ouvre ce recueil :

« Le fait se produisit en février 1969, au nord de Boston, à Cambridge. Je ne l’ai pas relaté aussitôt car ma première intention avait été de l’oublier pour ne pas perdre la raison. Aujourd’hui, en 1972, je pense que si je le relate, on le prendra pour un conte et qu’avec le temps, peut-être, il le deviendra pour moi.(…) » (Incipit p. 17).

Dans un présent terriblement familier, au nord de Boston, sur un banc le long du fleuve Charles, le narrateur-auteur, Borges lui-même, se rencontre lui-même, 55 ans plus jeune, en train de rêver cette rencontre à Genève. Il trouve là une époustouflante variante au thème du dédoublement de la personnalité. Impuissant, le vieux Borges ne peut qu’être spectateur du jeune Borges, à qui il manque toute une vie d’expériences pour pouvoir le comprendre et apprécier sa compagnie. Même semblables, les deux Borges ne peuvent se comprendre.

Suivent une brève histoire d’amour, Ulrika, puis Le Congrès*, le récit de cette société secrète qui, à sa manière, fait songer au mythe de la tour de Babel, dans son entreprise démesurée.

Le conte There are more things** s’inspire des histoires d’épouvante de Lovecraft : le suspens y est habilement mené, avec la terreur au bout des barreaux. Mais dans cette mesure, ce conte fantastique est-il vraiment borgien (adjectif qu’il préférait à celui plus courant borgésien) ?

Après celle de la société secrète, à but philanthropique, il propose une histoire de secte, qui fait rejaillir sur l’individu qu’elle écrase sous ses commandements du poids de la culpabilité. Puis vient La nuit des dons, où le jeune narrateur connaît en une même nuit et l’amour et la mort.

Le miroir et le masque** constitue un conte merveilleux, mettant en scène un Roi défiant un poète de composer un poème qui sache parfaitement retranscrire une réalité, et émouvoir son auditeur. Le pouvoir des mots en devient mystérieux, et plus grand que n’importe quel pouvoir politique… Undr*, « qui veut dire merveille » dans l’histoire suivante, évoque aussi ce pouvoir du langage dans un peuple imaginaire.

Dans Utopie d’un homme qui est fatigué**, le fantastique se double d’un vernis science-fictif, puisque le narrateur se retrouve à un court moment projeté dans un futur lointain et y rencontre ses prochains, parlant latin, plus grands, plus sereins, moins matérialistes, plus intelligents, semble-t-il…

Loin du merveilleux, du fantastique et de la science-fiction, Le stratagème évoque la stratégie manipulatrice d’un Américain d’origine islandaise pour arriver à ses fins, en comptant sur l’orgueil de son professeur américain.

Qui est Avelino Arredondo ** ? Si vous l’ignorez, vous vous demanderez pourquoi cet homme choisit de s’isoler des mois entiers sans sortir de chez lui, coupé du monde, de sa famille et de ses amis.

L’intervention de deux objets surnaturels achève ce recueil : Le Disque ** suscite la convoitise, tandis que Le Livre de sable **, infini, sans première ni dernière page, dérobe à celui qui le possède la tranquillité de son esprits et de ses nuits. Il ne reste plus à ce dernier que de le perdre au milieu de tant d’autres livres, dans la bibliothèque de Buenos Aires, comme Borges le fit de sa propre collection de livres…

 

A connaître absolument. Commencez par le premier et le dernier récit, continuez si vous en restez saisi. Vous ne les oublierez pas.

 

Le Livre de sable / Jorge Luis Borges ; trad. de l’espagnol par Françoise Rosset ; préf. et notes de Jean-Pierre Bernès. – [Paris] : Gallimard, 1990. – 285 p.-[16] p. de pl. : couv. ill. ; 18 cm. – (Collection Folio bilingue ; 10). – ISBN 2-07-038314-8 (br.) : 40 F.