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Daeninckx par Daeninckx ** de Thierry Maricourt (2009)

18.03
2011
« 

Copyright Franck Crusiaux/Gamma

Né le 27 avril 1949, ayant grandi à Saint-Denis puis à Stains, fils de parents divorcés, avec une famille d’anarchistes d’un côté, libres et solidaires, vivant dans des jardins ouvriers arborés, et des gens vraiment bolcheviques de l’autre, travailleurs, dans le béton de HLM, Didier Daeninckx en a gardé cette attention constante en direction de la vie de petites gens, et cet esprit de révolte qui l’a poussé à écrire.

« J’écris uniquement quand ça va mal, sur les choses qui me font réagir, me révoltent. Je n’arrive pas à écrire sur la beauté des choses. Peut-être plus tard, quand je deviendrai sage… J’écris non pas sur le fait divers brut, mais sur le fait divers qui a une résonance plus large, le fait divers qui parle très fort d’un malaise. » (p. 83)

« Le moteur de mes fictions est la colère, l’injustice toujours endémique, toujours recommencée. » (p. 84)

Renvoyé à 16 ans, le jour de sa rentrée en seconde, du lycée technique Le Corbusier d’Aubervilliers, et par contre-coup mis à la porte de chez lui par sa mère, Daeninckx va travailler douze ans comme ouvrier imprimeur. Et puis un beau jour, lassé par ce boulot répétitif, il démissionne, et c’est en 1977, pendant ses trois mois de chômage, qu’il écrit son premier roman, Mort au premier tour, que les éditeurs ont refusé.

« Si je suis devenu écrivain, c’est que j’étais lecteur, enfant. Lecteur de romans. C’est avant tout Martin Eden, de Jack London. Pour une part, c’est grâce à ce bouquin, à cet écrivain, que j’écris. » (p. 56)

Il vit alors de quelques petits boulots avant d’être engagé comme journaliste local à 93 Hebdo, métier qui l’aide à comprendre les mécanismes de l’écriture. Il fait alors le choix d’un vocabulaire peu compliqué, d’une structure de phrase épurée au service de l’émotion, en incorporant « des bribes, des échos du réel« , et surtout d’un point de vue : quel point de vue adopter dans chaque roman, celui d’un jeune Kanak ou d’un visiteur de l’exposition coloniale dans Cannibale, celui d’un policier dans Itinéraire d’un salaud ordinaire ? Ses personnages se situent souvent rejetés dans la marge sociale, souvent associée à une marge géographique (banlieue, Nord,…).

« J’ai choisi d’écrire dans les marges de la littérature et de vivre dans celles de la ville, en banlieue. Aubervilliers fait corps avec ma vie, avec ce que j’écris. » (p. 32)

« Dans mes livres, j’essaie de mêler l’intime des personnages à l’endroit où ils évoluent. Corps et décors se répondent. Les personnes sont modifiées par les lieux où elles vivent. » (p. 43)

Il dit ne pas retravailler son texte, issu d’un premier jet, car tout ce qu’il écrit, il l’a d’abord essayé dans sa tête, et préfère le genre de la nouvelle, qu’il a abordé depuis 1985.

« Aujourd’hui, je me lève tôt et je travaille ainsi : pendant deux tours d’horloge, je me pose des tas de problèmes sur mon histoire ; je fais un break de même durée, puis je repars ; et ainsi de suite. Et c’est souvent en allant m’aérer que je trouve les solutions.

Le matin, tôt, reste un moment privilégié. J’écris toujours dans la même pièce, encombrée de livres, de dictionnaires, de revues, de coupures de presse, de photos, de tout un bordel non rangé, non classé. Je me perds dix fois par jour dans ce fatras, à la recherche d’un document que je ne trouve pas, mais le chemin de cet échec me permet de croiser toute une série d’informations qui viennent se glisser dans le texte en cours. Comme quoi, il y a du retour dans l’aléatoire. » (p. 81-82)

Il affirme également écrire de vrais faux romans policiers car ce qui l’intéresse, c’est davantage les techniques du genre qu’il utilise pour que l’enquête sur la vie du personnage qui vient de mourir « en soit également une sur l’Histoire et sur la mémoire collective. » (p. 111) : « Je conçois le roman comme un révélateur, traquant les failles de la mémoire collective. » (p. 118).

« Mes romans fouaillent l’Histoire. Tous sont conçus de cette manière : la rencontre d’un individu sans importance avec l’irruption du fleuve tempétueux de l’Histoire. » (p. 214)

Suivent des explications de la plupart de ses romans et recueils de nouvelles, dans l’ordre chronologique, avec une attention accrue pour Meurtres pour mémoire, pilier de son oeuvre, et des réflexions en tant qu’écrivain « impliqué », « concerné » plutôt qu »engagé », dans la mesure où il ne souhaite pas faire passer un message politique, mais donner la parole à un tas de gens qui ne l’ont pas eue, et dont il raconte l’histoire.

Ce livre rassemble ici toutes les réponses aux questions que l’on pourrait se poser sur Didier Daeninckx et son oeuvre. Au final il confirme l’impression que nous donnait la lecture de son oeuvre… « impliquée » : celle d’un type qui a su rester simple, celle d’un homme bien.

Daeninckx par Daeninckx [publié par] Thierry Maricourt /Paris  : le Cherche midi , 2009 .- 310 p. ; 22 cm .- (Collection Autoportraits imprévus). - Bibliogr. des oeuvres de D. Daeninckx p. 297-304. - ISBN 978-2-7491-1096-7 (br.) : 17 €.

Laurent Gaudé (2010)

20.11
2010

Laurent Gaudé

Ce 17 novembre 2010, Laurent Gaudé avait une fois de plus été invité à la Librairie Les Temps modernes à l’occasion de la publication de son sixième roman, Ouragan, dont le point d’ancrage constitue un fait réel, en l’occurrence les ravages de la tempête Katrina, dans la semaine du 29 août 2005.

Est-ce que tu te documentes beaucoup pour commencer à travailler ? Est-ce que la contrainte de vraisemblance est primordiale avant de commencer à écrire ?

C’est vrai que je rapprocherai volontiers Ouragan d’Eldorado au sens où c’est un sujet fort qui demande, dans les deux cas, de se documenter a minima, car je ne veux pas que le lecteur sorte de la lecture en constatant l’erreur. Ni avec l’immigration clandestine, ni avec Katrina, je n’ai voulu néanmoins devenir un spécialiste de la question. Dans les deux cas, je ne me suis pas rendu sur place. J’ai besoin d’une certaine méconnaissance des choses pour me les approprier.

Je mets mes pieds dans les traces de ce qui s’est passé : la première tragédie, c’est l’ouragan, la seconde ce sont les digues qui ont lâché.

Si la fiction m’oblige à malmener la réalité, cela ne me dérange pas.

Et Laurent Gaudé, complètement décomplexé et avec beaucoup de simplicité, de citer, sans aucun complexe, les petites « erreurs » ou stratégies « comptables » d’interventions de ses personnages.

Il s’agit ici d’un roman choral.  La forme s’est-elle imposée tout de suite ?

Oui, tout de suite, comme Cris, mon premier roman. J’avais envie d’un éclatement avec 4, 5, 6 personnages plongés dans la tourmente. Rose et Keanu sont à la troisième personne du singulier, alors que j’ai choisi le « je » pour les autres.

Derrière toi n’y a-t-il pas la figure de Faulkner ?

Oui, je n’ai rien inventé. Faulkner, bien sûr, d’ailleurs Schwob le fait aussi dans La Croisade des enfants. La présence des prisonniers, c’est également un mini-clin d’oeil aux Palmiers sauvages.

Si on devait classer ces individus, il y a des personnages de vaincus, d’humiliés,…  ?

Oui, et j’avais aussi très envie de me confronter à l’écriture d’une histoire d’amour, mais c’était tellement traité que jusque-là, je ne l’avais pas fait.  Et Ouragan était l’occasion ou jamais car il y avait une urgence dans cette histoire.

Quand j’ai eu l’idée de ce roman, il y avait d’une part l’ouragan, de l’autre le couple amoureux.

Très vite s’est imposée l’idée que ces personnages se connaissaient et se retrouvaient. La rupture venait de lui, pas par désamour, mais parce qu’il voulait embrasser l’éventail des possibilités d’une vie. Pour chacun d’eux je voulais que le livre commence par la couleur de la fatigue, épuisés par leur vie. Dans la vie de chacun d’entre nous, on peut être englué dans quelque chose de lourd, de lent, et elle aussi, mais avec un enfant en plus.

Il y a une grande figure aussi, c’est celle de Joséphine, qui ouvre le livre (lecture de l’incipit par Laurent Gaudé)… Elle est à la fois prophétesse et chargée dune forte valeur politique.

Avant toute chose il y avait à la base la volonté de confronter mon écriture avec une catastrophe naturelle, et derrière la tragédie politique… et l’inconscient raciste.

L’Amérique avait oublié cette partie d’elle-même, noire et pauvre, et a eu le réflexe de s’en occuper comme d’un pays défavorisé.

Il y a donc un discours véritablement politique. C’est la question engagée. Ici, c’est relativement elliptique. Par exemple Rose qu’on devine noire, mais cela n’est jamais dit. Keanu et Byron non plus, on ne le sait que par la suite.

J’avais très envie d’un personnage chargé qui, grâce à son grand âge, porte la mémoire du lieu. Les autres n’ont qu’une mémoire immédiate, ancrée dans le présent.

Elle distille ainsi la joie des luttes gagnées et donc leur bien-fondé. Obama est le dernier geste de cette lutte-là.

Il y a aussi des motifs religieux : l’ouragan les mène à la rédemption ou pas.

Oui, quelle que soit la catastrophe naturelle, séisme, irruption volcanique, tempête, c’est un moment qui troue notre vie. On est tous dans le désir de construction et de désir de construire une vie. Et quand cela arrive, cela bouscule tout cela et débouche sur le tragique, la douleur. Cela déclenche des remises en question existentielles.

Sur la question de Dieu, j’ai beau être profondément athée, elle se pose à ce moment-là : est-ce que quelqu’un a voulu ce qui nous arrive ?

En ce qui concerne le révérend, je n’avais pas réalisé que c’était le seul homme blanc et le plus barré. Ici, pour nous Français, son comportement peut sembler excessif. Mais il faut comprendre que la religion aux Etats-Unis est omniprésente, et se manifeste de manière très différente.

Le thème de la fidélité aux autres est au coeur du roman. Dans aucun de vos livres il n’y a de personnage heureux…

Il y a un moment de bonheur plein, c’est le repas familial du Soleil des Scorta.  C’est vrai : le basculement du bonheur au malheur, c’est la tragédie, et si ça nous touche autant, c’est parce qu’on connait tous ce mouvement de bascule. C’est ce qui m’intéresse vraiment. C’est pour cela que la forme tragique ne vieillit pas, et s’inscrit dans l’émotion. C’est la perte.

J’ai vécu ce moment-là à travers le deuil. La vie sociale ne nous intresse plus. Je l’ai vécu aussi, enfant, à l’âge de 7 ans. Il y avait alors de grands incendies de forêt et le village du Var dans lequel j’étais a été coupé pendant 2 jours du reste du pays. Le ciel était noir de fumée, les gens attendaient, ils n’avaient rien à faire, ils partageaient cette inquiétude. Ce sont de moments riches de choses douloureuses.

A un moment, vous commencez une phrase avec un personnage et la finissez par un autre… C’est un sacré risque.

Oui, j’y tenais pour plusieurs raisons. D’abord j’essaie d’avancer par rapport à ce que je ne sais pas faire, au niveau de la forme ou du genre. Il fallait que j’essaie les phrases longues. Spontanément, chez moi, elles sont courtes, sans verbe. Simplement, ce que je n’aimais pas dans les phrases longues, c’était la nervosité  de la phrase qui se perd. Comme le grain de la voix, on écrit aussi comme on est.

Comment avez-vous construit vos personnages ?

J’ai attendu d’avoir du grain à moudre avant d’écrire, avant de me lancer. Par exemple à partir des faits concrets pour les prisonniers, les chiens évacués, les prisonniers condamnés à mourir noyés, les portes des cachots qui se sont ouvertes. Joséphine, c’était d’abord un nom et une façon de parler. Dans ce roman-ci, le gros du travail, ça a été dans la construction. Ouragan, je l’ai commencé en septembre 2009 et terminé en mai 2010.

Votre façon d’écrire me fait penser à Frédéric Douglas.

Ah oui, il faut peut-être que j’arrête de l’écouter alors. Je n’ai pas non plus lu, pour être influencé, la littérature du sud des Etats-Unis, à part Faulkner. Et puis j’ai voulu éviter, en parlant de la Nouvelle-Orléans, ses trois sujets incontournables : le créole, le vaudou et le jazz.

Votre registre d’inspiration est tragique. Cherchez-vous à dégager de certains faits du tragique ou êtes-vous naturellement portés sur des faits tragiques en soi ?

Ma thématique est tragique car c’est ce qui suscite en moi le plus d’intérêt. Je ne me dis pas « tiens, je vais faire ressortir du tragique de ça… »

Quand considérez-vous que votre manuscrit est achevé, que vous n’avez plus à y retoucher ?

Sincèrement,  quand j’en ai marre. Quand je n’éprouve plus aucune envie de retravailler le texte, et que je ne sais plus si je commets une erreur ou pas en le retouchant. Je fais lire une première version à mon entourage, puis je retravaille le texte et rends une seconde version à mon éditeur qui me fait part de ses suggestions, ce qui aboutit à une troisième.

Romans chroniqués dans Carnets de SeL :

Célia Lévi (2010)

24.02
2010

Mardi 23 février, nous avons rencontré la toute jeune Célia Lévi, auteur des Insoumises *, son premier roman, publié chez Tristram en janvier 2009.

Voici le compte -rendu de cet échange avec un public de lycéens :

Pourquoi avoir choisi d’écrire des lettres ?

J’avais ce projet d’écrire des lettres avant même l’histoire. La forme a imposé le propos. On n’écrit pas de la même façon des lettres que des mails. Plus jeune, j’écrivais des lettres, quand les mails n’existaient pas encore.

Par ailleurs, j’aime beaucoup les romans par lettres : Montesquieu, Rousseau, et surtout Mémoires de deux jeunes mariées de Balzac, dont j’ai repris les prénoms des deux héroïnes, Renée et Louise.
Je trouvais que c’était une tradition littéraire qui se perdait, alors qu’elle permet une liberté dans les propos, dans l’écriture.
Cela me permettait aussi d’être plus naturelle, car j’étais habituée à écrire des lettres.

Depuis quand écrivez-vous ?

Les Insoumises constitue mon premier roman. C’est la première fois que j’écrivais, j’étais alors âgée de 26 ans.
Cela devait au départ être un scénario par lettres, et puis, au bout de la 5e ou 6e lettre, je me suis rendu compte que c’était davantage un roman qu’un scénario. En fait, avant, jamais l’idée ne m’était venue d’écrire un roman.

Quelles études avez-vous poursuivi ?

J’ai suivi des études de littérature italienne et un peu cinématographiques.

Avez-vous réalisé des films ?

Un court-métrage.

L’histoire est-elle tirée de votre expérience personnelle ?

Il y a certes quelques passages vécus ou que des proches ont vécus, mais tout le reste provient de la documentation. Le matériau de base, c’est en effet du vécu.

Ecrivez-vous pour les adultes ou pour les jeunes ?

Je ne me suis pas posé la question. Cette période de la jeunesse qui dure à présent jusqu’à 30 ans m’intéressait : c’est ce qui me préoccupait.

Pourquoi n’y a-t-il pas forcément de réponses aux questions de l’une et l’autre ?

C’était pour éviter les répétitions, les lourdeurs. Et puis elles s’éloignent toutes deux petit à petit. Elles écrivent plus un journal que des lettres car elles ne se voient plus.

On a pu remarquer le caractère très littéraire de l’écriture, alors que souvent dans des lettres le style est plus naturel. Pourquoi ?

L’usage de la lettre est très lié aux 18e et 19e siècles. J’ai gardé une forme très classique, tout en parlant de problèmes contemporains et modernes. Je connais mieux la littérature classique que la littérature contemporaine.
C’était très difficile de créer deux styles très différents pour être ou Renée (qui correspond plus à ma manière d’écrire) ou Louise.

Pourquoi avoir choisi le moment des grèves étudiantes en France ?

C’était au moment où le gouvernement voulait faire passer le CPE, ce contrat d’embauche à durée déterminée sur 2 ans. Pour moi, c’est l’un des derniers mouvements qui est bien passé d’un point de vue médiatique. Il a permis la résurgence de certains slogans de mai 68, d’insurrection française. C’est un mouvement qui a été très instrumentalisé par des groupes d’extrême-gauche, pourtant minoritaires. Quant à la grève du musée du quai Branly, où j’ai travaillé, elle, elle était fictive.

Pourquoi ce titre ?

Parce que le roman abordait deux formes d’insoumission : la première était politique, et la seconde était le refus inconscient du monde vécu comme subi.
Le titre est venu à la fin. Il était à la fois simple et assez neutre.

Pourquoi l’Italie ?

Surtout par tradition littéraire. Tout étudiant aux Beaux-Arts partait en Italie. Et puis je voulais retranscrire les sensations que j’ai pu éprouver en Italie. Mon père est Italien. Il y a un laissez-aller en Italie, une manière de vivre.

Aviez-vous un message à faire passer ?

Qu’il est devenu très difficile d’être jeune. Le travail est devenu un but en soi, parce qu’il est de plus en plus précaire. On subit les pressions familiales et sociales. Quand on recherche un emploi, au 3e refus, on est radié du Pôle Emploi. Et puis l’entrée dans l’âge adulte est de plus en plus repoussée.

Combien de temps vous a-t-il fallu pour écrire Les Insoumises ?

8 mois. Durant tout ce temps, j’ai exercé divers métiers : j’ai fait du secrétariat, de la traduction, de la figuration pour des films et des séries télé, de l’assistanat à la réalisation, un peu de production.

Dans quelles conditions écrivez-vous ?

J’ai beaucoup écrit en faisant de la cuisine. J’écrivais mieux l’après-midi. Je n’écrivais pas au-delà de 5 pages par jour. J’ai écrit les 15 premières pages sur papier et ensuite sur l’ordinateur. J’ai très peu repris ce que j’ai écrit. J’avançais pour avoir un canevas.

Combien vous rapporte la publication de ce roman ?

Je touche 8% de droits d’auteur, c’est-à-dire 1,50 euro à peu près sur les 18,70 euros que coûte le roman.

Pourquoi Tristram ?

J’ai envoyé mon tapuscrit à beaucoup beaucoup de maisons d’édition, et c’est eux qui l’ont accepté.

Combien de temps a-t-il fallu entre l’envoi de votre manuscrit et l’arrivée du livre en librairie ?

J’ai commencé les envois en juillet 2007,  j’ai eu une réponse positive en mai 2008 et le livre est paru en janvier 2009.
C’est un moment désagréable car on reçoit beaucoup de réponses négatives, et on a un peu oublié ce qu’on a fait.
Heureusement, je n’ai eu que des modifications minimes à faire sur la demande de Tristram.


Avez-vous été surprise par les critiques élogieuses ?

A vrai dire, non, mon éditeur avait déjà eu des échos positifs au jour le jour.
Je savais que c’était important d’avoir une bonne critique.
Je savais que Tristram était une bonne maison d’édition, très aimée des critiques, que leurs livres étaient très attendus. J’étais assez confiante. En fait, être chez Tistram s’est révélé mieux qu’être publiée chez Gallimard car cette maison d’édition a peu de parutions, qui sont donc plus médiatisées.
Il aurait été noyé parmi d’autres dans les grandes maisons d’édition.

Avez-vous vendu beaucoup de livres ?

Plus de 800. Il paraît que c’est bien pour un premier roman.

Avez-vous d’autres projets ?

Un livre doit paraître en septembre, Intermittance, précisément sur le statut d’intermittent.

Voir le commentaire sur l’ancien blog

Laurent Mauvignier (2009)

08.10
2009

Ce mercredi 7 octobre 2009, au premier étage de sa librairie Les Temps modernes, Catherine Mouchard-Zay a accueilli Laurent Mauvignier à l’occasion de la sortie de son roman Des hommes. Après l’avoir invité à lire sa citation de Genet, le bal des questions a pu commencer :

Pourquoi cette citation de Genet en ouverture ?

La guerre d’Algérie vue par Genet a inspiré beaucoup d’auteurs. Cette citation me paraissait refléter complètement ce que j’avais voulu exprimer dans ce roman.


Pourquoi le titre Des hommes ?

Avant d’être un roman sur la guerre d’Algérie, c’est surtout un roman sur la mémoire. J’ai voulu mettre en évidence l’ignorance d’une génération partant dans un pays dont elle ignore l’histoire. Comme pour les poilus, on disait à ces appelés qu’ils allaient devenir des hommes…

D’où vous est venue l’idée de ce roman ?

L’idée est venue avec le désir d’écrire, avec les photos d’Algérie que j’ai vues, ramenées par mon père. Il n’y a pas eu de discours dessus, donc je n’avais pas pu poser de question.
Je ne l’ai pas écrit tout de suite, j’ai attendu d’être prêt techniquement et psychologiquement pour me lancer. Je me sentais d’abord incapable d’assumer ce livre en France. Il est très délicat de parler de l’Algérie. En évoquant les pieds noirs, les harkis, etc. j’avais toujours peur que l’on me tombe dessus.

Parlez-nous un peu de cette construction qui fait penser au théâtre…

Je voulais que mon roman s’écoule sur une journée. Car ce n’est pas un roman historique mais un roman sur le passé. La temporalité y est donc aussi importante que l’espace. De même j’ai voulu créer un contraste entre la France et l’Algérie en choisissant l’hiver et ses chutes de neige, en opposition avec le soleil et le sable. Le premier temps, c’est cette fête de famille, celle de l’anniversaire de Solange. On y fait la connaissance des deux personnages principaux, Rabut, le narrateur, et Feu de bois, un peu le clodo du coin, qui offre un cadeau à sa soeur Solange, ce qui va provoquer l’émoi de tout le village. En réaction, Feu de bois va finir par retourner sa colère contre l’Algérien invité au banquet, et sur sa famille. Dans le second temps, on repart 40 ans plus tôt avec les mêmes personnages.


***

Je me suis rendu compte que la plupart des romans français sur l’Algérie étaient mauvais. Pourquoi ? Parce qu’ils voulaient tout expliquer, donner leur opinion, etc… Au contraire, les films américains sur le Vietnam sont plutôt bien faits parce que tout simplement ils ne commentent pas la guerre, mais ils la font vivre au travers de personnages. Dans Voyage au bout de l’enfer, par exemple, la première heure du film nous montre un mariage, à laquelle succèdent trois quart d’heure d’hyper – violence où les personnages sont parachutés en pleine guerre sans rien comprendre. Je voulais que l’Algérie ressorte comme un moment-clé, comme un révélateur, comme une photo, sans narrateur, mais bien après le début du roman.

***

Avec cette construction, le personnage de Feu de bois va retrouver son prénom à rebours. C’est un peu comme quand vous rencontrez quelqu’un. Au fur et à mesure que vous apprenez à le connaître et qu’il vous raconte des bribes de sa vie, vous comprenez son attitude de mieux en mieux.

Ecrire, comme vivre, c’est un peu comme un tressage, des coïncidences, des choix,.. .
Pour moi, écrire un roman, ce n’est pas donner des réponses, c’est poser des questions. Il faut pour cela que la fin porte ce sentiment d’inachèvement.

Les deux personnages principaux sont un peu les deux facettes d’une même personne. Pour Bout de feu, contrairement à Rabut, le passé est impossible à surmonter.

Vous êtes-vous exprimé dans ce roman comme vous vouliez le faire ?

C’est encore une surprise car quand on a fantasmé un objet, c’est toujours un peu particulier quand il est là, terminé. Et il y a toujours une petite déception, car on a toujours l’espoir qu’un livre puisse transformer le monde.
Mais j’ai voulu écrire un roman sur le silence, sur le non-dialogue entre ces personnages sur un événement – tabou, sur toutes les guerres. Et je pense que c’est bien ce qui ressort.

Un homme dans l’assistance : Il y a du silence car quand on revient, la guerre a été vécue comme un traumatisme, elle a été vécue comme un viol. On ne peut plus, on ne veut plus en parler. On veut juste pouvoir se reconstruire. On veut revivre.

Une autre femme dans l’assistance : C’est juste. Et à chaque guerre on observe toujours la même chose : il y a ceux qui ne veulent ou ne peuvent pas en parler.

Une seconde femme : De même, il y a aussi ceux qui ne veulent pas entendre.

Mais on ne parle pas comme cela, ex nihilo, surtout de choses aussi dures. C’est aussi que des questions ne sont pas posées, qu’aucun contexte n’est vraiment créé pour libérer la parole.

Vous pouvez lire à propos de cet entretien 3 commentaires sur l’ancien blog.

Sur ce blog, vous pouvez également lire les chroniques de :

Michel Monnereau (avril 2009)

16.04
2009

C’est un Jeudi 16 avril que les lycéens eurent le plaisir d’interviewer Michel Monnereau, auteur entre autres des romans Carnets de déroute*, On s’embrasse pas ?*** et Les morsures de l’amour** (La Table ronde), dont j’avais fait la connaissance au Salon du livre 2008.

- Combien de temps vous a-t-il fallu pour écrire On s’embrasse pas ?

On commence à y penser, à prendre des notes. J’écris vite, et des choses assez fluides. Je dirais 3 ou 4 mois, maximum.


- Vous y travaillez vraiment, ou cela reste-t-il assez aléatoire ?

Non, je m’y mets vraiment. Comme pour un examen. Puis, je laisse reposer. Avec le recul, on voit tout ce qui ne va pas. Si on coupe trop, il faut retrouver le même ton, le même niveau.


- Comment écrivez-vous ?

A la main. Partout. Dans ma voiture, au café, dans le train, etc…

J’écris à la main, et seulement après, je saisis.

Le miracle de l’ordinateur, c’est qu’on peut ajouter des paragraphes, décaler, etc…

J’écris en général de 21 heures à minuit, voire 1 heure.

Quand on écrit un roman, on y pense, on vit avec. Il faut vraiment se mettre dans l’état du personnage.

- Pensez-vous comme Roland Barthes que  »la littérature, c’est la rature » ?

Oui, Proust parlait lui de repentirs. On a un regret sur un mot, sur une phrase que l’on vient d’écrire. Quand il y a de l’action, le style doit être rapide. Il faut que cela colle au propos.

- Avez-vous d’autres sources d’inspiration que votre expérience ?

Pas vraiment. Sauf dans la vie quotidienne, des passants, des SDF, etc… Des choses qui frappent, des choses qu’on entend, comme « Dieu est mort, et on ne m’a rien dit. » On peut rebondir. J’aime bien aussi la technique des thrillers américains. On peut s’inspirer de leur alternance de temps forts et de temps faibles. Et qui finissent chaque chapitre sur une ouverture.

- Le travail de l’écrivain est-il un don ?

A l’origine, oui. Mais après, si on ne travaille pas le don, on ne grandit pas, on ne mûrit pas. Il faut aller vers ce pour quoi on est doué.

- Étiez-vous prédestiné à l’écriture ?

J’ai commencé vers douze ans. C’était d’abord très mauvais. Puis un peu meilleur. Après, le destin, on le provoque ou pas !

- Avez-vous trouvé le titre avant ou après avoir écrit le roman ?

Après. Mais on peut aussi partir d’un titre, comme ce fut le cas pour Carnets de déroute, et comme je l’ai fait avec le titre d’une chanson, Une belle en plein cœur. Pour le roman, le premier titre était d’abord Ma belle haine, ma déchirure. Mais la maison d’édition n’a pas aimé. Alors j’ai cherché quelque chose entre l’attirance et la répulsion. En parcourant le roman, je suis tombé sur cette réplique : « On ne s’embrasse pas ? », avec cette interrogation, et j’ai fait tomber la négation.

- Avez-vous eu des livres refusés en édition ?

Le premier oui, j’avais 25 ans. Du coup, j’étais resté sur la poésie. Pour Carnets de déroute, je suis d’abord passé par trois – quatre personnes que je connaissais (Pascal Sevran, etc…), mais j’ai essuyé des refus par des éditeurs chez qui le manuscrit avait pourtant été porté. C’est pourquoi j’ai repris dans Carnets de déroute le premier chapitre pour interpeller le lecteur et passer la barre de la lecture des premières pages par l’éditeur.

- Est-ce que vous écrivez des choses que vous ne publiez pas ?

Oui, surtout des phrases, des notes. D’où l’idée d’un dictionnaire, avec des définitions telles que

hypocrite : personne qui cache bien son je.

- Qui vous a poussé à être publié ?

Personne. Je me suis lancé tout seul. Après le refus par recommandation, j’ai envoyé le manuscrit par la poste, comme tout le monde. J’ai essayé « La Table ronde « car elle a une très belle image littéraire. Il ne faut pas se tromper de maison d’édition. Et toujours donner envie de lire avec un bon titre et une bonne première page.

- Avant d’envoyer vos tapuscrits aux éditeurs, est-ce que vous les montrez à votre entourage ?

Non, jamais, car je pense que les amis sont les plus mal placés pour conseiller.

- Quels sont les délais ?

On peut obtenir une réponse en 24 heures, à la lecture du tapuscrit. D’ailleurs, chez Stock, Jean-Marie Roberts, le directeur, lit lui-même la première page, tout comme Viviane Hamy, pour voir, puis le texte en entier si ça lui plaît, et peut téléphoner aussitôt, c’est déjà arrivé.

Après, pour que le tapuscrit se retrouve en librairie, il faut attendre 9 mois à 1 an. En ce moment, les éditeurs préparent déjà le catalogue de la rentrée littéraire de septembre.

- Êtes-vous lié par un contrat à votre maison d’édition ?

Non, il n’existe plus de contrat. On peut aller ailleurs, ne plus écrire. Cela a changé car les auteurs contournaient le problème.

- Iriez-vous au plus offrant ?

Non. En fait, avant que le roman ne sorte, on reçoit ce que l’on appelle un à-valoir, c’est-à-dire une avance, déduite ensuite du pourcentage du fruit des ventes. L’auteur ne rembourse pas en revanche l’à valoir à l’éditeur s’il vend moins que ce qu’il a reçu. (cf Droits d’auteur).

Carnets de déroute a été le plus critiqué, le plus aimé par la presse. On s’embrasse pas ? a connu un joli petit succès, poussé par les libraires et le bouche à oreille, avec 16 000 exemplaires vendus. Les morsures de l’amour n’ont pour l’instant été tiré qu’à 6 700 exemplaires. Il faut savoir que, pour un éditeur, vendre 5000 exemplaires est déjà très bien. Le vrai succès, c’est 100 000 exemplaires. C’est être connu partout, ce dont je n’ai vraiment pas envie !

- Avez-vous choisi l’image se trouvant en première de couverture ?

A l’origine, les couvertures de la Table Ronde étaient tout vermillon, avec un bandeau présentant une photographie de l’auteur. Quand je suis arrivé, je leur ai suggéré de trouver autre chose, que je n’étais pas assez connu pour mettre ma photo.

- Quand vous avez écrit On s’embrasse pas, était-il déjà dans votre tête ?

Oui, depuis longtemps. Parce que je suis quelqu’un parti de chez lui à 19 ans. J’ai taillé la route. Cheveux longs, la route, l’Europe… Malgré tout, j’ai poursuivi des études de lettres modernes jusqu’à l’agreg à Bordeaux, mais je n’avais pas le niveau en latin.

Quand je revenais, c’est-à-dire rarement, je sentais qu’on était en décalage. L’intérêt du roman, c’était de décrire cette collision entre l’espace et le temps. Plus rien n’est comme avant.

- Pourquoi avoir choisi un personnage masculin s’il n’est pas autobiographique ?

Il existe toujours une part autobiographique dans ce qu’on écrit. Par exemple, ici, le village existe, mais mes rapports avec ma mère étaient complètement différents.

Il y a toujours, ne serait-ce qu’un détail, une part autobiographique. Je m’amuse d’ailleurs à mettre des clins d’œil pour amuser mon entourage (des private joke).

- Comment se représente-t-on le personnage ? Vous n’en proposez pas de description physique.

J’aime bien quand il n’y a pas de description. Je veux le laisser ouvert à l’imagination. Pour moi, il est assez grand, maigre, le visage buriné, un peu le genre de Jean-Luc Anglade. Dans un salon du livre, un jour, un type a pris une chaise un jour, s’est assis en face de moi et m’a dit : « C’est mon histoire. »

- Vous identifiez-vous à Bernard ?

Non. On peut casser les habitudes, tout en restant sédentaire, et ce n’est pas pour cela que j’aimerais être sans attache, sans port. Je ne m’identifie à aucun personnage du livre, et personne n’est épargné dans ce bouquin.

Mais c’est vrai que je l’aime bien, Bernard. Car il est lucide, même s’il est très antipathique. C’est un extrémiste des sentiments. J’aime bien sa démarche un peu misanthrope. Au lieu d’arranger les choses en revenant, il complique tout (mort de la mère, fugue de la nièce), puis il repart, sans remords.

- Quel serait le message délivré par ce roman ?

Cela faisait longtemps que je voulais écrire cela.

Même si le personnage est négatif, le message, c’est de ne pas hésiter à se réaliser. Le personnage est heureux comme cela. Il vient voir comment cela se passe et repart.

Je voulais aussi montrer le décalage culturel : lui a évolué (grâce à ses études et à ses rencontres), ses parents non. Ils n’ont plus rien à se dire. C’est un véritable déracinement, un peu ce que vivent les émigrés en plus violent dans leur cas.

L’auteur : Qu’est-ce qui vous a choqué dans ce roman ?

Les élèves : le passage avec la nièce.

L’attirance physique peut jouer, même au sein d’une famille. Le roman a été fait pour faire se poser des questions, car le type n’est pas très sympathique. Pour sa nièce, c’est un étranger. Elle n’est qu’une adolescente, son côté baroudeur la fascine.

- Y faites-vous une critique de la société ?

Oui, celle de la consommation, et de la vitesse de la société.

- Est-il obligatoire de revenir aux sources ?

Il y a une impossibilité de retourner à ce qu’on a été. L’espace comme les personnages se sont transformés, comme si nous avions plusieurs peaux, dont on se détache.

- Est-ce que vous aimeriez être traduit ?

Mes histoires sont plutôt franco-françaises, donc cela n’intéresse pas forcément un éditeur étranger.

- Est-ce que vous aimeriez que l’on produise un film à partir de vos romans ?

J’ai eu une proposition de Mocky pour Carnets de déroute. Mais il me demandait de rédiger un synopsis de 20 pages. Je n’ai pas donné suite. Philippe Lioret, le réalisateur de Welcome, est aussi intéressé. Mais pour lui, il manque des scènes. Il faudrait écrire un scénario avec plus de scènes. Après, le danger, c’est de ne plus avoir de droit de regard sur l’adaptation, sur ce que cela devient.

- Avez-vous une préférence dans ce que vous avez écrit ?

Non. Mais je suis plus attiré par la poésie. C’est l’épure de la littérature. On peut dire en 3 lignes en poésie ce qu’on écrit en un roman.

- Pourquoi alors être passé au roman ?

A un moment donné, je me suis dit qu’il fallait que je publie des romans, maintenant. Je fonctionne beaucoup comme cela : j’ai fait aussi du cyclisme universitaire, j’ai été pigiste au Monde, j’ai écrit des chansons dans le showbiz, des critiques de poésie, de cinéma,… mais j’ai toujours écrit de la poésie. Un poème peut ensoleiller une journée.

- Envisagez-vous d’écrire sur un sujet historique ?

Pas du tout. Rien que l’idée de se documenter m’ennuie. Pour moi, quelqu’un qui écrit des romans doit être ancré dans son temps, doit parler de ce qui se passe aujourd’hui, doit parler aux gens.

- Lisez-vous beaucoup ?

Oui, mais moins. Je lis les critiques, la 4e de couverture, le début, et j’abandonne si je ne suis pas attiré. Je lis en se moment Sonate de l’assassin. Cela commençait par « Je ne tue jamais le lundi. » J’aime l’écriture qui pulse, comme dans les thrillers. Je n’aime pas trop les romans historiques car l’écriture y est forcément plus convenue.

- Avez-vous un auteur préféré ?

Non, pas un auteur, mais des romans. J’aime par exemple Voyage au bout de la nuit, mais pas Mort à crédit ni les autres de Céline. J’aime les gens décalés. Des auteurs latino-américains aussi, comme Alejo Carpentier, dont l’écriture est luxuriante. Des livres à vous recommander ? Mes amis d’Emmanuel Bove, Monsieur Paul, La Belle Lurette d’Henri Calet.

- Par qui êtes-vous inspiré ?

On est quand même la somme de tous les écrivains qu’on a lus. Pour moi, c’est Pierre Dac, Pierre Desproges,… On m’a dit aussi que Les Morsures de l’amour faisait songer à Marcel Aymé, pour le côté fable.

- Certaines critiques vous ont-elles fait mal ?

Oui, sur un blog pour le dernier, à propos de la représentation de la femme que j’en donne. Et puis quelqu’un d’autre, sur Fluctuanet, a dit : « Sous ce titre nul se cache un sujet pas banal ». Mais sinon, non.

- Vous écrirez davantage à la retraite ?

En tout cas sûrement des œuvres plus construites, à plusieurs voix.

- Avez-vous un livre en cours ou en projet ?

Oui, là, avec moi, j’ai un tapuscrit de 170 pages à peu près. Une page tapuscrite, c’est environ l’équivalent de 2 pages publiées. Il est consacré au père, une histoire familiale encore. Le père est mort en 1943, il était résistant. Son titre provisoire : S’il m’arrive quelque chose.

- Avez-vous des conseils à donner à un futur écrivain ?

- Trouver un bon style qui n’appartient qu’à soi,

- Trouver un bon titre,

- Trouver un bon thème, intemporel, ou au contraire dans l’air du temps.

C’est ce qui a fait le succès de Françoise Sagan : elle correspondait à l’insouciance de son époque et à l’émancipation de la femme.

Patrice Pluyette (novembre 2008)

02.11
2008

Patrice Pluyette, intervenant le dernier, en avait profité pour goûter avant de prendre la parole. Âgé de 31 ans, ce fut le benjamin des auteurs rencontrés à Nantes. Il s’agissait pourtant déjà de son quatrième roman et de son cinquième livre. Il nous est apparu à l’image de son roman, parodie de roman d’aventures, et de sa plume : facilement déconcentré, désinvolte, espiègle, joueur.

De même, nous avons retranscrit par bribes ses propos :

« C’est parti du titre. Je me suis dit que j’aimerais beaucoup écrire un livre qui s’appelle comme ça. »

« Je suis parti dans un roman d’aventures qui n’en était pas vraiment un, mais un pastiche de roman d’aventures. »

Seule l’imagination a suffi pour écrire ce roman ?

Patrice Pluyette :
« Non, car du coup j’ai lu des romans d’aventure. (J. London, E. Poe, Conrad,…). Avant j’avais écrit trois romans intimistes, autobiographiques. Là, j’avais envie d’un flottement gentiment flou… »

« Écrire, c’est quelque chose de sérieux et de grave (recherches littéraires pendant un an), mais aussi de fou (quand il y a fiction, il y a imagination). C’est un moment de liberté incroyable, un peu comme du patinage artistique. C’est comme un monde qui est là, on est habité par ce monde imaginaire. »

Marie : Pourquoi le thème de la chasse au trésor ? Vous n’aviez pas peur des comparaisons ?
Patrice Pluyette :
« Non, je vois cela comme un hommage. Je suis tombé un jour sur un article du National Géographic, parlant d’un trésor. J’ai voulu terminer mon histoire en queue de poisson, avant l’arrivée sur l’île. Comme le trésor était le sujet principal, je voulais désamorcer la chose importante. Mais ma femme n’a pas vraiment approuvé l’idée, car tous mes livres finissent comme cela, alors il a fallu que je cherche dans une bibliothèque des informations pour la ville Inca. »

« J’apprends beaucoup de choses mais je ne me sers pas de tout. »

« C’est un livre qui devait être pétillant. J’avais envie de réveiller le lecteur par le choix des mots et du sujet. »

Clémentine : Vous êtes-vous inspiré du capitaine Haddock ?

Patrice Pluyette :
« Non ! Car d’abord je n’ai pas lu Tintin. J’étais assez attiré par les personnage de 69-70 ans. Belalcazar, c’est vraiment le nom d’un conquistador espagnol qui a pillé les contrées d’Amérique Latine. J’étais attiré par des personnages vieux car ils ont une certaine sagesse acquise par l’expérience. »

Jean-Thomas : Pourquoi les péripéties s’arrêtent-elles sans être achevées ?

Patrice Pluyette :
« Parce que, quand j’écris, j’arrive souvent dans une impasse, et je m’en sors par une pirouette, par quelque chose d’invraisemblable. Qu’est-ce que la littérature ? C’est cela. Donc par moments, je commence un épisode et je ne le finis pas. Les personnages sont comme des marionnettes, le lecteur aussi. »

Fabien : Pourquoi la quête tourne en rond ?
Patrice Pluyette :
« Parce que la vie est absurde et vaine. Mon roman a un ton ironique car je suis moi-même ironique. Mon ironie se révèle donc dans mon roman. »

« Quand j’écris, j’ai l’impression de recréer la vie. »

« Le bonheur pour moi, ce serait de regarder pousser un arbre. C’est avoir ce côté optimiste et ce côté pessimiste car l’arbre peut être coupé. »

Céline : Pourquoi votre roman est-il si atemporel ?

Patrice Pluyette :

« J’aime bien être déboussolé et offrir de la liberté au lecteur sans fixer de date ou d’heure. Dans ce roman-ci, vous avez le côté de ma personnalité extravertie et délirante ; alors qu’avant j’ai écrit 3 romans du « je ». »


« Un écrivain, ça doit être comme un acteur :

se lancer des défis, changer de style et de sujet à chaque fois. »

« La morale de ce roman, c’est la vanité de cette course au bonheur, lequel ne se trouve pas forcément très loin. Dans le voyage, il ne faut pas chercher à se fuir soi même, que le voyage devienne une fuite. »

Wassily : Etes-vous aussi décalé que votre roman ?
Patrice Pluyette :
« Tout dépend de mon humeur, soit décalé soit muet. »
Ce jour-là, il était bien décalé !

Alain Jaubert (2008)

28.10
2008

Rencontre avec Alain Jaubert autour de son roman Une nuit à Pompéi


« C’était un roman d’amour pour Naples. »

« C’était l’une des plus belles villes d’Europe. Maintenant elle croule sous les monceaux d’ordures, sous le travail illégal et sous la coupe de la mafia. C’est devenu l’exemple-même du désastre capitaliste et écologique. »


Vous avez bien montré une civilisation plongée dans l’érotisme ?

Alain Jaubert : « Le roman a été construit à partir de cette ouverture du cabinet secret. Mais en fait les symboles sexuels étaient des objets de la vie quotidienne, comme des grigris. La sexualité n’était pas la même ; le mot homosexualité n’existait pas ; la femme n’était perçue qu’en tant que mère ; les rapports sexuels entre les gens, entre maîtres et esclaves, ne sont pas les mêmes ; ils n’existent plus aujourd’hui.De même, avant, en peinture, les personnages étaient nus alors qu’ils sont drapés à la Renaissance. »

Hélène : Pensez-vous que l’Italie reste un lieu idéal pour la relation amoureuse ?
Alain Jaubert : « L’Italie, c’est un pays de rêve pour les Français, mais il n’y a pas besoin d’aller en Italie pour être amoureux. »

Zaccharie : L’écriture n’est-elle pas pour vous une façon d’expérimenter la sexualité latine, ne relève-t-elle pas du fantasme ?
Alain Jaubert : « Non, c’est trois personnages qui se retrouvent, mais c’est l’été, il fait chaud, ce sont les vacances, etc… Cela débouche sur une expérience sexuelle, car à partir d’un certain âge le jeu passe surtout par le sexe. Mais en fait c’est une expérience avant tout ludique et infantile. »

Stéphane : Y a-t-il une part autobiographique dans ce roman ?
Alain Jaubert : « Bien sûr, mais pas dans les mêmes circonstances. C’est la concentration de moments vécus. Le personnage principal, c’est bien moi : je lui ai d’ailleurs donné mon nom et même ma date de naissance. Les deux personnages féminins ont existé aussi. La visite du cabinet secret est un épisode qui a été vécu en 2000, avec cette guide. »

Anthony : Peut-on dire que dans votre livre l’Italie est une femme et le Vésuve son vagin ?
Alain Jaubert : « Non, le Vésuve n’est pas un trou. En Italie, il est vécu comme un phallus qui éjacule. C’est un élément mâle. »

Laura : Pourquoi évoquer les prostituées à Pompéi ?
Alain Jaubert : « C’est une réalité de l’époque. Pompéi était un port, tout comme Naples qui lui aussi a ses prostituées aujourd’hui. »

Maxime : Quelle est l’utilité des ébats sexuels à la fin du roman ?
Alain Jaubert : « Mais c’est le sujet du roman ! »

Kévin : Vos oeuvres sont-elles inspirées de vos documentaires ?
Alain Jaubert : « Oui et non. Naples, c’est autobiographique. Je l’ai découverte en tant qu’autostoppeur, j’y suis retourné en tant que marin puis réalisateur. J’ai d’ailleurs dans l’incipit commencé la description très précise d’une statue sans que le lecteur sache que c’en était une. La chute est humoristique puisque la jeune femme est hélas de marbre, c’est le mot ! Tout cela pour signifier que le roman constitue un récit qui peut être très proche de la réalité mais en même temps cela reste une illusion. »