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Peter Pan ** de Loisel

09.07
2007

Loisel revisite l’histoire de Peter Pan, imaginée par James Matthew Barrie, et adaptée à l’écran par Walt Disney.

Le premier album surprend d’abord : il nous plonge dans le Londres des plus démunis, dans l’alcoolisme, la prostitution et la cruauté. Les personnages sont laids, la figure édentée et mauvaise. Seules lumières dans cette fange : le jeune Peter qui raconte à des orphelins la douceur des caresses de sa maman fictive, Sir Kundal qui lui a appris à aimer toutes sortes d’histoires, à lire et à écrire, et… la petite fée Clochette qui vient sauver Peter de ce monde d’adultes qui n’est que concupiscence.

Les albums suivants construisent le personnage de Peter Pan, son monde peuplé de sirènes mortelles, de nains, de centaures, d’elfes et de fées, du crocodile Tic-Tac et du capitaine Crochet. Peter Pan retourne parfois dans le monde des adultes d’où il vient, emportant avec lui sa mallette de médecin, un Londres dans lequel Jack The Ripper défraie la chronique en éventrant les prostituées, dont la mère alcoolique et sans coeur de Peter…

Ce monde, pourtant, n’est pas aussi merveilleux qu’il n’y paraît, car il est le pays de l’oubli et de l’enfance, un pays où l’on oublie tout, même ceux que l’on a aimés et qui ont été assassinés, un pays où l’on ne subit pas les conséquences de sa méchanceté ou de sa jalousie…

Après la lecture du premier tome, très sombre, c’est un vrai plaisir de se retrouver dans ce monde féérique, de voir Peter le modeler peu à peu et Peter devenir Peter Pan avec ses enfants perdus. Mais Loisel se garde de nous dépeindre un monde merveilleux vers lequel s’échapperaient tous les enfants que nous demeurons dans nos coeurs : d’abord par la peinture de ses personnages, aucun ne représentant vraiment un canon de la beauté ni ne respirant la bonté, puis par son histoire qui laisse planer quelques doutes sur la véritable identité de Peter à Londres…
Au final, voici une série que j’ai avalé d’un trait mais qui m’a laissé un arrière goût doux-amer, comme des souvenirs d’enfance peut-être…. qu’on prendrait garde à ne pas trop embellir.

Un site est consacré à cette série de Vents d’ouest.

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Dans le scriptorium de Paul Auster (France, 2007)

02.02
2007

Un homme âgé, seul dans une chambre qu’il découvre truffée de mots désignant les choses qui l’entourent - bureau, mur, lit -, semble à son insu placé sous surveillance. Il ne se rappelle ni qui il est, ni ce qu’il fait là, ni ce que fut sa vie, si ce n’est des bribes de son enfance. S’approchant du bureau, il aperçoit des photographies d’hommes, de femmes et d’enfants dont il ne se souvient pas non plus, mais qui évoquent pour lui un sentiment douloureux de culpabilité. A côté un stylo et deux manuscrits dont il entame la lecture du moins épais, qui a toutes les apparences d’un rapport écrit au XIXe siècle par un détenu revenu des « vastes étendues non cartographiées des Territoires invisibles », dont « la loi dit que personne n’est autorisé à s’y rendre. » Le téléphone sonne. Un ex-policier le prévient de sa visite. Il découvre la fenêtre donnant sur l’extérieur condamnée. Il n’ose pas vérifier si la porte de sa chambre elle aussi est verrouillée. Peu après, une femme aux cheveux gris lui apporte son petit-déjeuner, l’oblige à avaler ses comprimés, l’aide à se laver et à s’habiller. Il reconnait en elle Anna, la jeune femme sur l’une des photographies, « à l’expression intense et troublée ». Elle dit être l’une des seules à lui avoir pardonné, à être de son côté… Mais qui est-il ? Qu’a-t-il fait ?

Pour peu que vous ayez résisté à l’envie de lire la critique qui suit, et aussi cette 4e de couverture sacrilège, oublié ce titre révélateur, déjà lu du Paul Auster, et que votre bibliothèque recèle l’intégrale de Marc-Antoine Mathieu, Benoit Peeters, J.L. Borges et Paul Auster, vous aurez réuni les conditions requises pour constituer le lecteur idéal de ce roman.
Sinon, courrez tout de même l’acheter : j’ai bien peur qu’il ne soit indétrônable, et qu’il soit déjà en passe de devenir LE roman à avoir lu cette année, en tout cas l’un des meilleurs de l’actualité littéraire, et l’un des meilleurs de Paul Auster, si ce n’est le meilleur.

Car dès les premières lignes, dès les premières pages, M. Auster ménage en effet son suspens et nous immerge dans un climat fantastique absurde contemporain dont le lecteur sait avec une certaine délectation que les pièces de ce puzzle vont certainement se mettre en place au fur et à mesure. Dès le début, donc, Paul Auster nous désigne un personnage qui ignore tout de lui-même et des raisons de son emprisonnement : le lecteur va donc échafauder mille hypothèses sur l’identité de ce personnage, plus ou moins vite, et plus ou moins bien selon ses propres connaissances de l’oeuvre toute entière de Paul Auster (et ce dès le premier indice de la page 33, qui a confirmé ma première hypothèse de lecture). En dehors de cette énième déclinaison du motif de l’enfermement, et ô combien géniale, et de la perte d’identité, le lecteur va aussi retrouver la mise en abime de l’histoire dans l’histoire chère à Paul Auster à deux reprises, le premier manuscrit permettant de mettre en exergue les ficelles tout à la fois de la genèse d’un bon récit et d’une critique en filigrane de l’histoire américaine, et le second manuscrit de constituer le dénouement d’un heureux « arroseur arrosé », si vous me permettez cette expression qui a l’avantage de ne pas totalement vous gâcher l’effet de surprise…

Dès le début, ce nouveau roman de Paul Auster m’a sciée : la scène d’exposition est tout simplement parfaite. Difficile de faire mieux pour donner envie au lecteur de lire la suite. Et puis, ces mots collés un peu partout pour désigner les choses par leur nom m’ont intriguée et rappelé un texte que j’ai dû faire en allemand au lycée (je vais descendre à la cave pour tenter de le retrouver). Je me perdais alors en conjonctures. Vient s’imbriquer dans l’histoire ce rapport mystérieux au parfum des Cités obscures… Vraiment, j’ai essayé de lire le plus lentement possible la première moitié de ce court roman. Et puis, et puis, Paul Auster a poursuivi une piste d’écriture et écarté les autres, ou les a peu détaillées, comme cet acte d’intervertir le nom des choses qui me paraissait digne d’être approfondi (voire philosophiquement) Je perds le fil…
Il a donc suivi forcément une seule voie, ce qui est toujours un peu frustrant, tant il ouvre au départ tout un tas de possibilités, comme à son ordinaire.
Mais son choix final tient malgré tout du génie, comme il révèle ses propres peurs de vieillir et ses questionnements. A ce propos, toutes ces préoccupations et ces moments où la vie reprend le dessus qui constituent désormais les seules joies du vieil homme sont fabuleuses, et créent une connivence immédiate entre le lecteur et ce personnage attendrissant, et derrière lui Paul Auster vieillissant, craignant peut-être un jour de voir défaillir sa mémoire, sa vessie et son vaillant M. Fier-à-bras. Il cristallise ainsi tous les discours sur l’immortalité de l’écriture et sur la mortalité de l’écrivain.

Vous l’aurez compris :
JOUISSIF, HABILE ET INTELLIGENT, ce roman ne sort plus de mon esprit depuis que j’ai dû à regret le reposer, ma lecture achevée. Quel talent ! Paul Auster est vraiment pour moi l’un des plus grands auteurs à l’heure actuelle.
J’ai déjà envie de le relire et de relire, et je vous envie de bientôt le découvrir !

146 p.

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La nuit de l’oracle *** de Paul Auster (France, 2004)

16.09
2005

Alors que les médecins pensaient l’avoir perdu, l’écrivain new-yorkais Sidney Orr survit et, après plusieurs mois, rentre chez lui auprès de sa femme Grace, dont il est toujours éperdument épris. Mais cette épreuve l’a laissé grandement affaibli, criblé de dettes et de surcroît angoissé d’avoir perdu son inspiration. Or un soir, ayant acheté un carnet bleu portugais dans une papeterie tenue par un Mr Chang trop amical, Sid se lance dans le récit d’un éditeur qui, échappant de justesse à la chute d’une gargouille, y voit un signe : la vie lui accorde une seconde chance ; celui-ci décide à l’instant de tout quitter, sa femme et sa carrière, pour sauter dans le premier avion. Excité à l’idée de pouvoir écrire d’un jet sur ce petit carnet, comme dans un état second, Sidney va pourtant être rattrapé par une réalité particulièrement surprenante, qui le touche de très près…

C’est toujours avec une grande impatience que nous attendons les romans de Paul Auster, et pour cause : il sait nous enivrer, nous plonger dans une réalité teintée d’irrationnel, jalonnée de coïncidences, et plus que jamais il excelle ici dans cet art, et en particulier à l’instant où le narrateur quitte son héros et sa fiction pour aller de surprise en surprise dans son univers quotidien. Mais c’est plus encore la première partie qui reste la plus fascinante, car Paul Auster y explore le travail de l’écriture, ambigu, relevant à la fois d’un acharnement et d’une sorte de magie initiatique, multiplie les mises en abîme de l’histoire dans l’histoire qui se poursuivent dans des notes de bas de page s’éternisant jusqu’à devenir des morceaux de récits, … jusqu’à nous donner le vertige. L’un de ses meilleurs romans, sinon LE meilleur.

AUSTER, Paul. – La nuit de l’oracle / trad. de l’américain par Christine Le Boeuf. – Actes Sud, 2004. – 237 p..- ISBN 2-7427-4795-8 : 20 €.
Critique du Vendredi 9 septembre 2005 5 09 /09 /2005 00:00
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