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Le fils du pauvre ** de Mouloud Feraoun (1950)

20.02
2011

Copyright Points/Hulton archives/Getty Images

Instituteur, le narrateur (qui n’est autre que Mouloud Feraoun lui-même) décide de se peindre comme le firent avant lui Montaigne, Rousseau, Daudet et Dickens. Rien que ça.

Le Fils du pauvre décrit son enfance dans une ville kabyle de deux mille habitants, Tizi, pendant l’entre-deux-guerres.

Chaque chapitre est consacré à un sujet précis : après la description de son village, des classes sociales qui y sont visibles, et de l’intérieur des habitations, le narrateur présente les occupations quotidiennes des différents membres de sa famille, de son oncle et de ses tantes, les questions de mariages, de jalousies et d’héritages, comment ils cohabitent entre eux, avant de faire le récit quasi-autobiographique de fils choyé par rapport à ses soeurs, de sa vie d’écolier et de collégien, avant son départ pour l’École normale.

« Je ne sus le nom de chacune de mes tantes qu’après les avoir bien connues elles-mêmes. Le nom ne signifiait rien. C’était comme pour mes parents. Je me rappelle avoir appris avec une surprise amusée, de la bouche de ma petite cousine, que son père s’appelait Lounis, le mien Ramdane, ma mère Fatma, la sienne Helima. Je compris tout de suite, cependant, que c’étaient les autres qui les désignaient ainsi et que dans la famille nous avions des mots plus doux qui n’appartenaient qu’à nous. Pour moi, mes tantes s’appelaient Khalti et Nana. » (p. 46-47)

Au travers du roman c’est tout un témoignage d’une vie rude que l’on découvre. Comme le titre l’indique, la famille du narrateur vit de peu, de figues, d’olives, de blé, rarement de viande si ce n’est pour l’aïd ou pour complaire au chef du village lorsqu’il y a conflit entre deux familles. Sa famille vit de quelques bêtes, figues et olives. Seul le père travaille sur un chantier, puis au champ, rentré chez lui. Ses tantes travaillent l’argile pour la poterie et la laine.

Il est aussi question d’éducation d’un fils, et comment les garçons sont élevés comme de petits dieux dans leur famille, avec toute la discrimination sexuelle que cela induit :

« J’étais destiné à représenter la force et le courage de la famille.

Lourd destin pour le bout d’homme chétif que j’étais ! Mais il ne venait à l’idée de personne que je puisse acquérir d’autres qualités ou ne pas répondre à ce voeu.

Je pouvais frapper impunément mes soeurs et quelquefois mes cousines : il fallait bien m’apprendre à donner des coups ! Je pouvais être grossier avec toutes les grandes personnes de la famille et ne provoquer que des rires de satisfaction. J’avais aussi la faculté d’être voleur, menteur, effronté. C’était le seul moyen de faire de moi un garçon hardi. Nul n’ignore que la sévérité des parents produit fatalement un pauvre diable craintif, gentil et mou comme une fillette.(…) » (p. 28)

D’éducation à l’école aussi, et comment l’enfant décide, après avoir redoublé sa deuxième classe, de devenir bon élève, et comment l’adolescent s’applique studieusement à réussir ses études pour devenir instituteur, et ne pas retourner travailler au champ.

Enfin ce roman résonne aussi de toute la tendresse d’un petit garçon pour ses tantes qui connaîtront une fin tragique, pour sa famille et surtout pour son père, qui se saigne aux quatre veines pour lui et sa famille, partant endetté pour la France, lui permettant de partir faire des études alors qu’il se retrouve seul à assumer la charge de travail pour nourrir sa famille :

« Ce repas, sous l’oeil dédaigneux des hommes, fut un supplice pour moi. Kaci et Arab se moquaient de ceux qui ne savaient pas élever leurs enfants. L’allusion était directe, je rougissais et je pâlissais. Je me disais, pour diminuer ma faute, que mon père n’avait pas faim. Mais je dus me détromper car, en rentrant à la maison, je lui trouvai, entre les mains, mon petit plat en terre cuite, orné de triangles noirs et rouges. Ce jour-là, il retourna au travail le ventre à moitié vide, mais il grava, une fois pour toutes, dans le coeur de son fils, la mesure de sa tendresse. » (p. 71)

Un livre devenu culte de cet écrivain qui fut assassiné par l’OAS à Alger le 15 mars 1962.
Le fils du pauvre / Mouloud Feraoun. – Paris : Éd. du Seuil, 1995. – 145 p. : couv. ill. en coul. ; 18 cm. – (Points ; 180). - ISBN 2-02-026199-5 (br.) : 29 F.
Emprunté au CDI
Écrivain algérien de langue française (Tizi Hibel, Grande Kabylie, 1913 - El Biar, Alger, 1962).

On dirait le Sud ** de Cédric Rassat et Raphaël Gauthey (2010)

03.11
2010
tome 1 : Une piscine pour l’été
Scénario : Cédric Rassat
Dessin et couleur : Raphaël Gauthey

On dirait le Sud… Ce sont les paroles d’une chanson de Nino Ferrer :

Le Sud

C’est un endroit qui ressemble à la Louisiane
A l’Italie
Il y a du linge étendu sur la terrasse
Et c’est joli
On dirait le Sud
Le temps dure longtemps
Et la vie sûrement
Plus d’un million d’années
Et toujours en été
Y’a plein d’enfants qui se roulent sur la pelouse
Y’a plein de chiens
Y’a même un chat, une tortue, des poissons rouges
Il ne manque rien
On dirait le Sud…
Un jour ou l’autre, il faudra qu’il y ait la guerre
On le sait bien
On n’aime pas ça, mais on ne sait pas quoi faire
On dit c’est le destin
Tant pis pour le Sud
C’était pourtant bien
On aurait pu vivre
Plus d’un million d’années
Et toujours en été

C’est l’été. C’est même un été caniculaire. Une fillette joue dans le jardin de sa tante, tandis que le corps d’une autre est recherchée activement par la gendarmerie dans les champs. Sa tante et son oncle font creuser une piscine, tandis que son grand-père expire son dernier souffle. Son père, Monsieur Plume, délégué syndical dans l’entreprise dans laquelle il travaille depuis dix-huit ans, se voit proposer un arrangement financier par son patron qui projette un plan de licenciement. Ce n’est pas la guerre, mais il y a quelque chose dans l’air qui nous prépare à un drame à venir dans le second tome.

Passée la surprise de ces planches colorisées, aux personnages anguleux, proches d’un traitement cinématographique, le scénario captive rapidement l’attention tant il porte en lui des questionnements éthiques sur les liens familiaux, sur le licenciement économique, sur l’identité :

“- Oh, c’est juste une impression mais, hier, en discutant avec eux, j’ai soudain eu le sentiment qu’ils étaient devenus très matérialistes.
- On parlait de leur piscine et je me suis mise à penser qu’ils n’étaient plus vraiment les Claude et Marie qui nous rejoignaient en 2CV sur le plateau du Larzac…
- Je ne sais pas, mais… Est-ce que tu crois vraiment que les gens peuvent changer ? Moi, j’ai surtout l’impression qu’au fond on ne devient jamais rien d’autre que ce qu’on est vraiment..
.”

A lire !

RASSAT, Cédric, GAUTHEY, Raphaël. – On dirait le Sud : 1- Une piscine pour l’été. – Delcourt, 2010. – 63 p. : ill. en coul. ; 32 cm. – ISBN 978-2-7560-0844-8.
Emprunté à la médiathèque.

Un jour ouvrable * de Jacques Sternberg (1961)

22.10
2010

« Un enfant, un des miens peut-être, entre alors dans la pièce et m’aperçoit. Ses traits se durcissent.

- C’est toi ? me dit-il. Pas encore au travail à cette heure ?

Le travail ? Ce mot ne me suggère aucun souvenir précis, mais me paraît obsédant. La fatigue que je sens pourrait bien être celle du travail. Un travail bien défini peut-être ? Lequel ? Comment savoir ? Il me semble pourtant savoir que je suis employé et que c’est pour cette raison que je me suis levé ce matin. Employé où ? En vain j’essaie d’approfondir cette question. L’emploi que j’occupe doit avoir si peu d’intérêt et sans doute l’ai-je subi pendant si longtemps que tout souvenir a fini par se décolorer. » (p. 19)

Un jour ouvrable, un jour comme les autres, dans l’horreur de la monotonie. Habner se lève à huit heures. Il sait qu’il doit aller travailler, sa grande famille aux multiples ramifications d’inspecteurs se fait fort de sans cesse le lui rappeler, mais comme toujours il a oublié où. Commence alors une journée ordinaire ponctuée par les convocations, les changements de personnalités, les guerres, la livraison d’une bombe, les démarches administratives, les refus, les complots et les remontrances,…

C’est Eric Losfeld qui décida de publier en 1961 ce curieux roman de Jacques Sternberg, glissant vers le fantastique et oscillant entre le surréalisme, le burlesque et l’épouvante. Pour l’auteur, il restera parmi ses 16 romans son préféré mais se révélera, hélas aussi, son plus grand échec, avec seulement cinq cents exemplaires vendus. Ecœuré, il ne voudra plus écrire de roman jusqu’à ce qu’en 1965 on lui commande l’érotique Toi ma nuit : son plus mauvais livre, selon lui, sera, comble de l’ironie, l’un de ses plus grands succès.

Dans ce récit, les femmes, telles Braise et Brume, apparaissent comme les seules bouées de sauvetage du narrateur, noyé dans une terrible société liberticide. La critique d’une technocratie oppressive constitue effectivement le thème central d’Un jour ouvrable, inspiré tout à la fois de la veine surréaliste et d’un monde totalitaire kafkaïen. Habner n’échappe jamais aux taxes et impôts. Quoi qu’il fasse, où qu’il aille, l’Etat le harcèle. De même, la pollution de l’air le contraint à payer sa facture d’Air Oxygéné, comme nous payons celle du gaz. Constamment surveillé par une famille omniprésente digne de Big Brother, Habner n’a droit qu’au rêve. Cette oppression est, comme dans l’œuvre de Kafka, complètement immotivée, irrationnelle. Aussi le narrateur de son roman se retrouve même, page 172, dans la peau de Joseph K. du Procès. Le personnage subit les événements sans les comprendre. Il est prisonnier des mécanismes qui le dépassent et l’écrasent. Ce sont l’Administration, la Justice, la Famille, etc. De même que dans le film Brazil, personne ne peut s’échapper nulle part. Si, comme K, le narrateur d’Un jour ouvrable n’est défini ni par son apparence physique, ni par sa biographie, ni par un nom, ni par ses souvenirs, ses penchants ou ses complexes, c’est pour une raison bien simple, nous explique Milan Kundera dans L’Art du roman. En effet,

« … quelles sont encore les possibilités de l’homme dans un monde où les déterminations extérieures sont devenues si écrasantes que les mobiles intérieurs ne pèsent plus rien ? (…) qu’est-ce que cela aurait changé au destin et à l’attitude de K. s’il avait eu des pulsions homosexuelles ou une douloureuse histoire d’amour derrière lui ? Rien. » (Gallimard, 1990, p. 25).

La peur chez Sternberg naît d’un quotidien sinistre poussé à son paroxysme. On sort complètement abasourdi par ce roman, dérouté par sa vision saisissante de la condition humaine. Cinquante ans avant le discours omniprésent de la valeur travail, l’augmentation des impôts et la réforme des retraites, Sternberg convie déjà ici discrètement son lecteur à une réflexion politique qui reste d’actualité.


Lire aussi la chronique de Philippe Curval sur le site Quarante-Deux (Fiction, mars 1962, n°100).

Dans Carnets de SeL, vous pouvez lire les chroniques d’autres textes de Jacques Sternberg :

300 contes pour solde de tout compte ** (2002)

Profession : mortel * (2001)

Contes glacés *** (1974)

Si loin de nulle part ** (1998)


Eric Losfeld, 1961. – 282 p.

Nedjma * à ** de Kateb Yacine (1956)

27.08
2010

Quatre jeunes gens, Mustapha, Rachid, Mourad et Lakhdar, travaillent comme manœuvres sur un chantier. Lorsque leur patron, M. Ernest, frappe Lakhdar, celui-ci lui rend son coup et part en prison. S’ensuit la fuite des garçons de ce village de l’Algérie française. Qui sont-ils ? D’où viennent-ils ? Et que représente pour eux cette Nedjma qui semble les fasciner ?

Tragédie familiale dans l’Algérie orientale des années 50, Nedjma laisse s’exprimer la poésie de l’une des premières voix algériennes d’expression française. Lyrique et violente à la fois, cette voix chante l’amour de ces quatre jeunes gens pour Nedjma, intouchable pour ces descendants de la même tribu, la métisse qui, comme eux, n’a jamais vraiment connu ni son père ni sa mère, Française, qui fut convoitée, séduite, enlevée et aimée par les pères des quatre garçons. Cyclique, l’intrigue finit par là où elle a commencé, retraçant tour à tour les chemins des quatre jeunes Algériens, qui les mènent inéluctablement vers l’éblouissante Nedjma. La guerre d’Algérie commence à peine avec le traumatisme des événements de Sétif, mais déjà on sent sourdre la révolte chez ces jeunes gens que dominent les colons : il n’y a plus aucun retour en arrière possible.

Tantôt s’étirant en de longues diatribes poétiques, tantôt s’écorchant en de courtes phrases, la langue de Kateb Yacine nécessite attention et réceptivité, tout comme son intrigue familiale complexe. Pilier de la littérature algérienne contemporaine, ce roman, par cette richesse et complexité, exige une lecture confirmée.

Commentaire d’Abdelwahab Meddeb dans Esprit, janvier 1995, n°1, p. 77 :
Dans Nedjma « est formulé d’une manière tranchée le diagnostic de l’interruption généalogique et de l’état orphelin. (…) Les scènes, monologues, fragments de carnet et de journal, les délires et les dialogues, tous les matériaux épars du roman, qui révèlent, comme aurait dit Valéry, un redéploiement après coup, maintiennent enfoui le secret de Nedjma qui ne sera excavé qu’à coups de sonde aménagés au coeur du texte en trois ou quatre passages où culbute comme un dé le thème de l’interruption généalogique et de l’orphelin emportant les noms et les individus dans les bourrasques de l’histoire, authentifiées jusque dans les accidents du relief, des fleuves et des sites, bref de la géographie.
Nedjma même, métaphore de l’Algérie, est le produit de la mixité et du mélange, de la confusion généalogique due au désordre amoureux.(…) »
YACINE, Kateb. – Nedjma. – Seuil, 2008. – 274 p.. – (Points ; P247). – ISBN 978-2-02-028947-4 : 7 euros.
Emprunté

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Un barrage contre le Pacifique de Marguerite Duras (1950)

10.06
2010

Duras

La mère de Suzanne et Joseph a offert toutes ses économies pour avoir le droit d’exploiter son lopin de terre dans cette Indochine colonisée des années 20. Mais la crue du « Pacifique », chaque année, réduit chaque année ses espoirs à néant. Elle a bien cru pouvoir la défier en édifiant un barrage… qui s’écroulera, dévoré par les crabes. Tous trois depuis vivotent misérablement dans un bungalow sur cette terre marécageuse, et voient en le riche Mr. Jo, amoureux de Suzanne, une aubaine, voire un gogo à plumer…

Un troisième roman de Marguerite Duras, de facture classique, un roman de la souffrance, de la misère de ces petits blancs exploités par les riches colons blancs, où fusent ses sarcasmes, sa critique acerbe des pratiques coloniales, où néanmoins miroite déjà un érotisme latent et interdit. Une histoire avec Mr Jo qui préfigure celle de l’Amant. Loin de le considérer parmi ses meilleurs romans, je le qualifierai plutôt de galop d’essai virulent.

Paula T. une femme allemande *** de Christoph Hein

14.05
2010

Paula T. une  femme allemande

Titre original : Frau Paula Trousseau

Pour quitter au plus vite son père qui terrorise sa famille et une mère et un frère alcooliques, Paula se jette dans les bras d’un mari qui ne la veut qu’au foyer et n’hésite pas, pour arriver à ses fins, à substituer un placebo à ses pilules. Mais Paula, qui a arrêté sa formation d’infirmière et a été reçue à l’examen d’entrée de l’école des Beaux-Arts de Berlin, est fermement décidée à poursuivre ses études, même enceinte, et à devenir peintre…

Christoph Hein (Prise de territoire) signe là un magnifique roman d’apprentissage, moins par la qualité de son écriture que par les thèmes exploités et l’émotion suscitée. Il brosse en effet le portrait d’un personnage endurci par l’égocentrisme d’un père puis d’un mari de la « vieille école », qui, à son tour, va être taxé d’égoïste pour ses choix allant à l’encontre de sa nature de femme et de mère, se méfiant à jamais des hommes (p. 209), mais aussi d’artiste de l’Allemagne de l’Est. En mettant l’accent sur la non-représentation publique de sa grande toile blanche et l’impossibilité pour Paula de suivre sa tendance à l’abstrait, le roman souligne la difficulté d’être créateur dans certains pays et à certaines époques (p. 199).

« Je sentais que la nouvelle toile était enfin sur la bonne voie. J’étais soulagée, car lorsque la toile refusait de me laisser pénétrer en elle, quand elle ne me forçait pas à travailler, il y avait quelque chose qui clochait dans mon travail. Ou en moi. J’avais déjà fait cette expérience. Le matin lorsque j’étais impatiente de me trouver devant mon chevalet, ou énervée parce que j’avais des rendez-vous dont je voulais me débarrasser le plus rapidement possible pour pouvoir enfin me mettre au travail, je savais que j’étais sur le bon chemin et que je n’allais pas au-devant d’un échec, comme c’était si souvent le cas. » (p. 258)

Il évoque aussi le dilemme entre sa vocation d’artiste et ses renoncements pour des travaux alimentaires, les méthodes d’enseignement (p. 202), la beauté  de la Nature qui se dérobe comme motif (p. 330), les périodes d’inspiration et de désillusion (p. 258). Un beau roman.

HEIN, Christoph. – Paula T. une femme allemande / trad. de l’allemand par Nicole Bary. – Paris : Métailié, 2010. – 417 p. : couv. ill. en coul. ; 22*14 cm.. – (Bibliothèque allemande). – ISBN 978-2-86424-722-7 : 22 €.

Des hommes de Laurent Mauvignier (2009)

10.10
2009

Que celui ou celle qui n’a jamais entendu parler Des Hommes, ce roman sur l’Algérie porté aux nues par une presse unanime et enthousiaste, laisse un commentaire sous ce billet !

Piquée par la curiosité, j’aurais pu attendre que le buzz s’apaise, mais mon intérêt s’était trouvé éveillé par le thème abordé, et enfin, cerise sur le gâteau, j’eus le plaisir d’assister à une rencontre avec l’auteur... Arriva ce qui devait arriver : j’ai lu Des hommes de Laurent Mauvignier et je l’ai aimé. Je l’ai savouré dès la première page, conquise par cette écriture à la fois simple et complice, oui, dans une sorte de connivence entre le lecteur et le narrateur qui se souvient, remet en ordre ses pensées. Une écriture terriblement juste, doublée d’une analyse psychologique tellement fine, pleine d’un drame à venir, à moins qu’il ne soit déjà passé, ce drame, ailleurs, pendant la guerre d’Algérie, quarante ans avant celui de cette fête d’anniversaire au village, au cours de laquelle Feu de bois offre à sa soeur Solange une broche dont il n’a pas les moyens, et, humilié par la colère et l’incompréhension générales, retourne sa colère contre l’Algérien présent et sa famille.

« Je me souviens, elle a dit, je me souviens, au début, quand Saïd est arrivé ici, quand on a travaillé ensemble au début, les gens ne disaient rien, ça se passait bien et puis un jour il fallait voter pour les représentants du personnel de la mairie, pour les délégués ou je sais plus. (…) On se connaît tous et personne ne voulait être candidat, parce que tous savent que ça prend du temps, d’être délégué, et puis qu’il faut s’en occuper sérieusement ; et je me souviens de ce que ça a été quand il s’est proposé, Saïd. Ce moment entre les gens, je sais pas comment dire, la gêne, le silence, quelque chose entre les gens, dans les regards ou je sais pas, non, dans l’air, et c’est le gros Bouboule, avec son sourire de gamin et son visage tout rebondi et plissé autour des yeux et sous le menton qui a dit ce que les autres pensaient et qu’aucun n’était capable de reconnaître et d’assumer vraiment, comm si on ne se rendait pas compte, oui, de ce qui se passait. » (p. 96)

Un bon roman, un excellent devrais-je dire, à lire sans tarder, pour ne pas oublier ce que c’était de partir en guerre, de la vivre et d’en revenir, sans un mot sur ce qui s’était réellement passé, sans vouloir remuer tous ces mauvais souvenirs, ces traumatismes dont on ne guérit pas et que l’on garde pour soi.

Minuit, 2009. 280 p.. - ISBN 978-2707320759 : 17,50 euros.

Vous pouvez aussi un entretien avec Laurent Mauvignier et la chronique de son premier roman, Loin d’eux (1999).

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