Mots-clefs ‘dictature’

Une métamorphose iranienne de Mana Neyestani

07.01
2015

cop. çà et là

Quelle coïncidence en cette journée de deuil, de tristesse et de révolte que d’avoir programmé à l’avance pour aujourd’hui la publication de l’autobiographie d’un dessinateur de presse iranien emprisonné pour un dessin…

« Tout a commencé avec un cafard » : non, il ne s’agit pas de la Métamorphose même si Mana Neyestani y fait référence, mais de l’autobiographie d’un dessinateur qui a la mauvaise idée de faire parler azéri un cafard dans l’une de ses histoires pour enfant : aussitôt des manifestations gagnent l’Iran, et Mana Neyestani la prison…

Si le cafard lui fait évoquer La Métamorphose, force est de constater que la mécanique absurde d’une dictature cherchant n’importe quelle « tête de turc », en l’occurrence ici l’Iran, fait davantage songer au Procès, le coup de crayon en plus. A ne pas manquer.

NEYESTANI, Mana. – Une métamorphose iranienne. – Editions çà et là, 2012. – 199 p. : ill. n.b.. – EAN13 978-2-916207-65-0 : 20 €. 

L’autobus d’Eugenia Almeida

22.09
2012

cop. Métailié

Titre original : El colectivo (2005)

« Cela fait trois soirs que l’autobus passe sans ouvrir ses portes. Le village est sous une chape métallique. Grise et légèrement ondulée. Le seuil des maisons est maculé de terre et l’absence de pluie rend les chiens nerveux. Par la fenêtre de l’hôtel, Ruben se penche machinalement pour regarder les gens qui traversent la voie. Ce sont les Ponce, qui habitent de l’autre côté. Ils accompagnent cette fois encore la belle-soeur pour voir si elle peut retourner en ville. » (incipit, p. 11)

Depuis quatre jours, toujours à la même heure, les Ponce endimanchés viennent attendre le bus qui passe sans s’arrêter, voire accélère. L’avocat Ponce, humilié devant tout le village, pense à une vengeance du chauffeur, Castro. Quelques jours plus tard, des clients de l’hôtel, un homme en costume-cravate et une jeune femme, sûrement des amants, font également signe, en vain, au chauffeur. C’est bientôt tout le village, à la façon d’un toréador, qui attend le passage de l’autobus, devenu l’attraction quotidienne, ce qui n’amuse aucunement l’avocat psychorigide, dont on apprend peu à peu le secret qui aura détruit et sa vie et l’équilibre mental de son épouse. C’est alors que le couple décide de partir à pied rejoindre le prochain arrêt, au village suivant…

Le décor est planté, quelques personnages se distinguent des autres et donnent le ton (l’avocat, sa soeur, l’hôtelier, le commissaire, Gomez), à l’instar d’une pièce de théâtre. On songe d’ailleurs au début au théâtre de l’absurde, avec cet autobus qui continue à faire ses trajets sans jamais s’arrêter pour prendre des passagers. Rien ne laisse imaginer au début de ce roman que l’auteure va se servir de cet incident survenu dans un microcosme, dans ce village perdu en Argentine, pour nous dépeindre l’injustice et les atrocités d’une dictature. Par petites touches, elle dévoile le drame intimiste du couple formé par l’avocat et son épouse Marta, qui rit toujours de tout comme une écervelée, avant de planter le décor d’un autre drame, bavure occultée elle aussi, mais sur ordre hiérarchique, symptomatique d’un pays sous le joug militaire.

Un premier roman dont la puissance réside dans la subtilité.

ALMEIDA, Eugenia. – L’autobus / trad. de l’espagnol (Argentine) par René Solis. – Métailié, 2012. – 126 p.. – EAN13 978-2-86424-887-3 : 7 €.

L’Ombre de ce que nous avons été de Luis Sepulveda (2010)

13.01
2010

cop. Métailié

Titre original : La sombra de lo que fuimos

« Je suis l’ombre de ce que nous avons été et nous existerons aussi longtemps qu’il y aura de la lumière. » (p. 19)

Au cours d’une scène de ménage, à Santiago, Conception Garcia fait tomber par la fenêtre le vieux tourne-disque de son mari. Erreur fatale puisque l’objet tue sur le coup un passant, et pas n’importe lequel puisqu’il s’agit de Pedro Nolasco Gonzalès, plus connu sous  le nom de l’Ombre dans le milieu clandestin des opposants au régime dictatorial. Ce soir-là ce dernier était attendu pour organiser un gros coup par trois vétérans, trois anciens militants contraints à l’exil par le coup d’état de Pinochet et revenus, réunis de nouveau pour la première fois, trente-cinq ans après, dans un hangar désaffecté…

L’incipit démarre avec des références musicales, deux chanteurs compositeurs, deux Carlitos : Santana et Gardel. Nous sommes au Chili et un homme, quelques pages plus loin, sera tué par accident par un tourne-disque qui sûrement aura permis d’écouter les chansons ou tangos de l’un et l’autre. Premier clin d’oeil, suivi de beaucoup d’autres.  Car on rit beaucoup dans ce nouveau roman de Luis Sepulveda rendu célèbre par son Vieux qui lisait des romans d’amour, et du même coup sa maison d’édition indépendante, Métailié, un message délivré au cours de cette histoire de vieux de la vieille,  car c’est tout ce qu’il reste quand on nous a tout pris, c’est ce qui permet de continuer à vivre.

« Le vendeur lui indiqua une des trois tables recouvertes de toile cirée et abandonna son comptoir pour apporter une bouteille de vin et deux verres. Il les remplit, les deux hommes se regardèrent brièvement dans les yeux et y découvrirent les mêmes ombres, les mêmes cernes, le même glaucome historique qui leur permettait de voir des rélaités parallèles ou de lire l’existence résumée en deux lignes narratives condamnées à ne pas coïncider : celle de la réalité et celle des désirs. » (p. 23)

Les ombres, ce sont aussi bien sûr ces vétérans dont on apprend l’histoire au fur et à mesure, ces célibataires sexagénaires, au crâne chauve ou dégarni, revenant au « pays de la mémoire ». L’Ombre, c’est enfin cet homme mystérieux qui connait toutes les ruses pour déjouer la surveillance, ce petit-fils d’anarchiste qui avec trois autres à visage découvert, un 16 juillet 1925, fit la « première attaque de banque dans l’histoire de Santiago« , un hold-up à la Robin des bois, contre le capitalisme et pour le « bonheur des damnés de la terre« . Car L’ombre de ce que nous avons été, c’est avant tout le roman d’un autre sexuagénaire en exil, Luis Sepulveda, un roman engagé qui dénonce les dictatures de toute tendance politique et rappelle l’existence de certains mouvements comme le MIR (Movimiento de Izquierda Revolucionaria). C’est ce qui en fait un bon roman, non par son intrigue, mais par sa capacité à nous faire sourire et réagir, penser et réfléchir, et à nous faire rester vigilants : nous ne sommes pas à l’abri nous non plus de devenir un jour l’ombre de ce que nous avons été…

Ce roman a reçu en Espagne le PRIX PRIMAVERA 2009.

SEPULVEDA, Luis. – L’ombre de ce que nous avons été / trad. de l’espagnol (Chili) par Bertille Hausberg. - Paris : Métailié, 2010. – 149 p. : couv. ill. en coul.. – (Bilbiothèque hispano-américaine). – ISBN 978-2-86424-710-4 : 17 euros.

La chambre solitaire de Shin Kyong-suk

02.03
2009

cop. Picquier

Titre original :  OEttanbang (Corée, 1999)


 

Alors âgée de seize ans, Shin Kyong-suk désire devenir écrivain, et sa cousine photographe. Mais pour commencer, il faut aller travailler à l’usine pour que l’entreprise finance leurs cours du soir, et donc partir de la campagne rejoindre le frère aîné à Séoul, dans une chambre bien petite pour eux trois dans une grande maison qui en compte trente-sept. Dans cette fabrique d’électroménager, les deux adolescentes vont être exploitées comme tant d’autres, sous la menace et l’intimidation, malheureuses de ne pouvoir soutenir le syndicat naissant… 

Cette autobiographie poignante révèle le quotidien cruel des Coréens du sud, encore sous le joug de la dictature, brimés par les patrons, amaigris par les privations, et aussitôt sévèrement punis à la moindre révolte, qu’elle soit syndicale ou civile. De belles lignes décrivent également la relation que la narratrice noue avec l’écriture, et surtout, la souffrance de revenir enfin sur cette période traumatisante débouchant sur un drame. Une écriture simple mais affirmée, singulière, procédant souvent par reprise anaphorique de l’âge (s’agit-il d’une coutume ?) :

« Je trouve enfin mon style. Des phrases simples. Très simples. Le présent pour décrire le passé et le passé pour décrire l’immédiat. Comme si on prenait des photos. De façon nette. De façon à ce que la chambre solitaire ne se referme pas. Un style qui dit la solitude de mon frère aîné qui avançait ce jour-là vers le portail du Centre en fixant le sol. » (p. 35)

SHIN, Kyong-suk. – La Chambre solitaire / trad. du coréen par Jeong Eun-Jin et Jacques Batilliot. – Picquier, 2008. – 399 p.. – ISBN 978-2-8097-0062-6 : 19,50 €. 



Dans l’ombre du Condor *** de Jean-Paul Delfino (2006)

23.04
2006

Les deux héros de la construction du Corcovado, Joao Domar et Zumbi, imaginent déjà mariés le fils du premier, Paulinho, vingt ans, jeune journaliste ambitieux, et la fille du second, Lucina, seize ans, tour à tour passionnée par la musique, avec la découverte de la bossa nova, et par la politique, avec celle du Che. Mais Paulinho tombe fou amoureux de Wendy, la fille du secrétaire d’ambassade des Etats-Unis, prêt à tout pour lui offrir la vie facile et luxueuse à laquelle elle a toujours été habituée. Or nous sommes au début des années 60 et les États-Unis s’inquiètent de la soif d’émancipation qui gagne alors l’Amérique du Sud, mauvaise pour son exploitation économique des richesses de ces pays. Sous couvert de lutter contre la fièvre communiste soit-disant bientôt à ses portes, la CIA met alors sur pied le « Plan Condor », qui vise à renverser les démocraties naissantes, afin de les remplacer par des dictatures à la solde de l’Oncle Sam. Le frère de Wendy propose alors à Paulinho un travail qui va le rendre plus riche qu’il ne l’aurait jamais espéré, un travail de délation qui consiste à ficher tous les sympathisants de gauche… dans un premier temps. Or Lucina, devenue une ardente militante, prenant la parole aux assemblées, en fait manifestement partie…

Second volet chronologique de cette gigantesque fresque sur le BrésilDans l’Ombre du condor a su de nouveau nous rendre particulièrement attachants et émouvants ces jeunes héros, le premier, tout comme son père, emporté par ses mauvais choix, aveuglé par son ambition, dans le tourbillon de l’enfer des tortures, la seconde, elle, lui volant haut la main la vedette, si belle, si vivante, si passionnée, si sincère qu’elle incarne à elle seule la face éblouissante de l’adolescence. Ce second volet, se déroulant dans les années 60, au moment de la défaite cuisante des américains dans la baie des cochons, révèle cette période particulièrement sombre de l’histoire du Brésil, les Etats-Unis y installant une dictature faisant basculer le pays dans la désinformation, l’oppression et la terreur, et y faisant régner la censure et la torture. Jean-Paul Delfino clame ici haut et fort sa révolte face à l’ingérence politique et économique des Etats-Unis qui, pour protéger ses intérêts, ferment les yeux sur les tortures, les meurtres et la misère endurés par les latino-américains. Aux longs et beaux passages descriptifs et contemplatifs d’un Brésil haut en couleurs, en odeurs et en saveurs, que le héros découvrait dans le premier volet, ont donc été cette fois privilégiés dialogues et action dans ce contexte politique tourmenté. On voit bien, assez vite, où l’histoire dans l’Histoire va hélas nous mener, mais une fois le roman commencé, on ne peut plus le lâcher, soucieux de voir le destin de ces deux adolescents se jouer devant nous, ému parfois jusqu’aux larmes. A LIRE SANS TARDER.

Du même auteur :

- Chair de lune ** (2001)

- Corcovado *** (premier volet de la trilogie – 2005)

- Samba triste *** (fin de la trilogie – 2007)

- Zumbi ** (2009)

A lire son interview.


DELFINO, Jean-Paul. - Dans l’ombre du Condor. – Métailié, 2006. – 310 p.. – ISBN : 2864245760 : 20 €.


La polka de Kossi Efoui

08.11
2005
Ce roman peut paraître un peu déroutant au premier abord. L’histoire se déroule dans la Capitale, ville sans nom mais riche en surnoms : Ville-Basse, Ville-Haute, Saint-Dallas. La Ville-Basse vivotait, elle vit maintenant avec le centre névralgique du Bar M.. Mais « les événements » mettent le chaos : les gens fuient, meurent. Et « La Polka » (Nahéma do Nacimiento) ne donne plus signe de vie malgré les appels à la radio du narrateur… Et pourtant, au dos de la carte postale la représentant, le narrateur avait noté pour l’avenir « Nous ne nous sommes plus quittés« …

Un roman qui porte en lui une voix singulière, sonore, vivante, pour donner une idée de tout simplement la difficulté à vivre, à se projeter dans un avenir, à aimer, parfois, dans certains pays… La thématique de Kossi Efoui ? La dictature, les massacres transformés en « rumeurs », l’Afrique fabriquée (cf. La Fabrique des cérémonies). Un roman qui peut sembler difficile d’accès tant la langue est mouvante, le style dense et foisonnant.