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Un ciel radieux ** de Jirô Taniguchi

31.08
2007

Lors d’un terrible accident de la route, un adolescent et un homme se retrouvent dans le coma. A l’instant-même où Kazuhiro Kubota, le chauffeur de la fourgonnette, la quarantaine, meurt, laissant derrière lui sa femme et sa fille, celui-ci s’éveille au milieu de visages inconnus, dans le corps du jeune motard, Takuya Onodéra…

Les critiques et le public ne semblent pas avoir été tendres avec ce dernier manga de Taniguchi, blasés par cet incipit fantastique paraissant quelque peu peu réchauffé après Quartier lointain. C’est ce qui avait retardé mon achat. Et puis je l’ai lu, et bien m’en a pris. Comme dans Quartier lointain, c’est un homme mûr qui observe de l’intérieur un adolescent choyé par sa famille, sans un sourire ou un mot de gratitude, dans cette attitude caractéristique de la jeunesse à la quête de son indépendance. Le deuil a frappé la sienne, de famille, il sait combien sa mort la laisse démunie. Adolescence, famille, deuil font en effet partie de la thématique de l’auteur, tout comme il fait du travail le frère ennemi de la famille, qui ne survit pas sans lui mais auquel l’homme se sacrifie physiquement ici. Certes, on retrouve tous ces thèmes chers à l’auteur, mais le plaisir à la lecture reste intact, tant ils sont traités avec délicatesse et réalisme. Alors un conseil, lisez-le donc et sortez vos mouchoirs !

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L’histoire de l’amour *** de Nicole Krauss (2005)

10.03
2007

Traduit de : The history of love

Léo Gursky attend son heure. Il vit seul depuis toujours. Pas tout à fait : depuis qu’il a retrouvé par hasard, dans les rues de New-York, Bruno, un ami d’enfance polonais, ce dernier, devenu veuf, est venu habiter le petit appartement juste au-dessus du sien. Ils se voient, se surveillent l’un l’autre, comme pour se prouver qu’ils existent encore, ne pas être découverts morts plusieurs jours après, comme cette vieille femme dans l’immeuble. Aussi Léo a besoin de se montrer, d’attirer l’attention, il pose même nu dans des cours de dessin. A son arrivée à New-York, il a appris à ouvrir toutes les portes, toutes les serrures, mais pas celles de son coeur, qu’il met en mots, déchiré par son amour perdu, remarié, et un fils, écrivain célèbre, dont il a promis à sa mère de taire la paternité.
Son prénom est Alma. C’est celui de « toutes les jeunes femmes qui se trouvaient dans un livre que (son) père lui a offert et qui s’appelait L’Histoire de l’amour. » Elle a quatorze ans et vit ses premiers émois d’adolescente. Son père est mort, sa mère, inconsolable, se réfugie dans la lecture et la traduction, sa profession, et son frère se prend pour une sorte de Messie. Un jour, sa mère reçoit par courrier la commande d’un homme qui lui demande de traduire pour lui de l’espagnol à l’américain…L’Histoire de l’amour. L’inconnu a éveillé la curiosité d’Alma qui cherche à lui faire rencontrer sa mère.

Je n’ai pas éteint la lumière de mon chevet tant que je n’ai pas eu terminé ce roman dimanche soir. Toujours dans la perspective de mon prochain voyage à New-York,  j’avais choisi de lire ces deux romans d’un jeune couple américain installé à Brooklyn, qui avait beaucoup fait parler de lui en cette rentrée littéraire de septembre dernier : j’avais commencé par son époux, Jonathan Safran Foer, avec Extrêmement fort et incroyablement près, qui s’est révélé être un beau coup de coeur, et j’entamais ce roman, ayant encore en tête des bribes de critiques l’annonçant meilleur, et ce malgré un titre à l’eau de rose, peu prometteur, mettant en abîme l’histoire d’amour entre deux adolescents polonais juifs, séparés par un exil contraint par les persécutions antisémites, en cette veille de la seconde guerre mondiale.

Au début, je l’avoue, je n’ai pas tout de suite été emportée par le récit, comme je l’avais été très facilement par Extrêmement fort et incroyablement près. J’ai trouvé bien sûr quelques points communs entre les deux oeuvres - le deuil, une jeune histoire d’amour interrompue par les horreurs de la seconde guerre mondiale, l’écriture, les retrouvailles entre une génération de grands-parents, qui n’ont pas fait le deuil de leur amour et de leur adolescence volés, et celle de leurs petits-enfants qui sumontent tant bien que mal la perte de leur père-, des clins d’oeil (le vide entre les deux dents, les serrures). Mais je n’ai, par la suite, pas pu le reposer avant de l’avoir achevé, la gorge nouée, émue, prête à le rouvrir pour en relire des passages afin de mieux appréhender cet enchevêtrement d’histoires mêlant filiation naturelle et paternité légitime d’une oeuvre littéraire, qui n’est autre que L’Histoire de l’amour. Quels terribles secrets met en exergue ce roman d’amour polymorphe, amour de l’écriture, de la lecture, de l’amour entre deux adolescents, entre un père et son fils, entre une fille et sa mère ! Celui de publier une oeuvre dont on n’est pas l’auteur, pour l’amour d’une femme et de soi, comme celui de devoir taire à jamais à son fils être son père, de ne jamais connaître l’amour d’un fils après avoir perdu celui d’une femme,…

Polymorphe (narratif, épistolaire, journalistique, nécrologique,…), polyphonique,  ce roman perd son lecteur dans un labyrinthe d’histoires allant et venant dans le temps et l’espace (Pologne, Chili, New-York), avant de de le bouleverser tout à fait, ne lui donnant qu’une envie, celle de tout recommencer, de suivre le bon chemin, bref, aussitôt fini, de le relire.

L’histoire de l’amour / Nicole Krauss ; traduit de l’anglais (États-Unis) par Bernard Hoepffner ; avec la collaboration de Catherine Goffaux. – [Paris] : Gallimard, impr. 2006. – 1 vol. (356 p.) : ill., jaquette ill. ; 21 cm. – (Du monde entier). - ISBN 2-07-077308-6 (br.) : 21 EUR. – EAN 9782070773084
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Extrêmement fort et incroyablement près *** de Jonathan Safran Foer (Etats-Unis, 2005)

03.03
2007

Cette veille du 11 septembre 2001, Oskar, âgé de 9 ans, ne le sait pas, pour lui, cette soirée ressemble à toutes les autres, mais c’est pourtant la dernière où il entendra son père lui raconter une histoire, la dernière où il verra son père. Un an après, Oskar trouve une clé dans une enveloppe où est griffonné le nom « Black », cette dernière elle-même cachée au fond d’un vase. Comme pour les derniers messages laissés sur le répondeur par son père, ce terrible matin, il décide de garder cette découverte pour lui, de n’en parler ni à sa mère, qui ne semble pas beaucoup pleurer son père puisqu’elle s’apprête déjà à le remplacer, ni à sa grand-mère qu’il adore, dont on apprend en filigrane son amour post-traumatique avec le petit-ami d’Ana, sa soeur, morte pendant les bombardements de Dresde. Il part donc, seul mais plein de ressources, frapper à la porte de tous les Black de New-York pour savoir quelle serrure cette clé ouvre et ce qu’elle lui permettra de découvrir sur son père…

Pouvoir faire son deuil, lorsqu’un parent a disparu dans des bombardements,  lorsqu’il n’y a pas eu d’enterrement, c’est difficile, voire impossible. C’est toute l’histoire de ce livre, ressentie sur deux modes différents : alors que le parcours plein d’originalité de ce petit garçon peu commun, jalonné de rencontres diverses et souvent enrichissantes, est essentiellement dialogué et illustré, son grand-père, au contraire, s’est tu, comme mort de l’intérieur, et ne s’exprime plus que par écrit, une main tatouée pour oui, une autre pour non, et un cahier qu’il feuillette pour indiquer sans cesse « je suis désolé ».

Pour décrire cet après-11 septembre, Jonathan Safran Foer a fait le choix d’un roman d’apprentissage, celui d’un enfant, un peu trop éveillé et intelligent peut-être, un surdoué, mais dont les points d’interrogations, les déductions et les trouvailles ingénieuses nous font sourire et nous aident à mieux digérer les épisodes tragiques narrés et les souffrances psychologiques endurées par chacun des personnages, même ceux rencontrés :

« Et si l’eau de la douche était traitée avec un produit chimique qui réagirait à une combinaison de choses, les battements du coeur, la température du corps, les ondes du cerveau, de manière à ce que la couleur de la peau change avec les humeurs ? Quand on serait extrêmement excité, la peau deviendrait verte, et si on était en colère, on deviendrait rouge, évidemment, d’une humeur de mer de Chine on virerait au marron, et quand on aurait le blues on deviendrait bleu.
Tout le monde saurait comment tout le monde se sent et on pourrait être plus attentionné les uns envers les autres. Parce qu’on ne voudrait jamais dire à une personne dont la peau serait violette qu’on lui en veut d’arriver en retard, exactement comme en rencontrant quelqu’un de rose on aurait envie de lui taper dans le dos en disant, « Félicitations ! ».
Une autre raison pour laquelle ce serait une bonne invention, c’est toutes les fois où on sait qu’on ressent très fort quelque chose mais on ne sait pas quoi (…)
«  (p. 211). (n. perso : une invention qui peut aussi se révéler ou pratique ou gênante, pour quelqu’un d’amoureux !).

Illustrations, mots et phrases cerclés de rouge, gribouillis, l’aspect purement formel du roman pourrait paraître original, mais a déjà été testé (La Maison des feuilles, autre roman américain, en avait tiré le maximum) ; de même qu’avait déjà été fait le choix de ce jeune narrateur au regard « naïf » et déformant de la réalité pour apporter une candeur rafraîchissante à un événement à forte résonnance dramatique ; le dénouement, enfin, avec la grand-mère me laisse à demi satisfaite.

Ce n’est donc pas pour son originalité que ce roman m’a plu, mais parce que cette lecture fut un régal à tout point de vue, m’offrant une véritable palette d’émotions toutes plus diverses les unes que les autres. Ce second roman de ce jeune auteur américain fait partie de ce qui nous arrive de meilleur parmi tout ce qui s’écrit actuellement aux Etats-Unis. Un auteur à suivre. D’ailleurs, du coup, il faudra que je lise son premier…

Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Jacqueline Huet et Jean-Pierre Carasso

Edition de l’Olivier, 2006 . – 424 p. :ill. en coul.. – ISBN : 2-87929-481-9 : 22 €.
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L’étranger *** d’Albert Camus (1942)

14.09
2005

« Ce qui me frappait dans leurs visages, c’est que je ne voyais pas leurs yeux, mais seulement une lueur sans éclat au milieu d’un nid de rides. Lorsqu’ils se sont assis, la plupart m’ont regardé et ont hoché la tête avec gêne, les lèvres toutes mangées par leur bouche sans dents, sans que je puisse savoir s’ils me saluaient ou s’il s’agissait d’un tic. Je crois plutôt qu’ils me saluaient. C’est à ce moment que je me suis aperçu qu’ils étaient tous assis en face de moi à dodeliner de la tête, autour du concierge. J’ai eu un moment l’impression ridicule qu’ils étaient là pour me juger. » (p. 19)

C’est pourtant bien ce qui va se passer. Accusé du meurtre d’un « Arabe« , Meursault se trouve accusé d’être paru indifférent à la mort de sa mère. Car ce trentenaire, à mi-parcours du roman, sous le même soleil que le jour où il avait enterré sa mère, va laisser partir le coup de revolver qu’il tient par hasard à la main, comme pour se secouer d’un trop-plein de soleil et de sueur. Finies alors ses baignades, les soirées tièdes dans son quartier de Belcour à Alger, le doux contact du corps brun de Marie, ses baisers sur sa lèvre inférieure bombée, Meursault découvre l’univers carcéral, un espace, où, pour le punir, on le prive de sa liberté, du droit de fumer et de se suicider. Il découvre qu’il peut du jour au lendemain tout perdre, même la vie.

A travers son personnage anticlérical et athée, refusant qu’on vienne essayer de lui faire croire le contraire pour le consoler, Camus dénonce ouvertement une justice reposant sur l’éloquence de ses avocats carriéristes,  sur un simulacre de procès au bout de onze mois qui fait tout de suite songer à celui de Kafka, des journalistes qui, pour avoir un contenu à publier, créent un événement avec les rares informations dont ils peuvent tirer quelque chose.

Mais avant tout, Meursault observe les autres comme si leur vie ne le concernait pas, comme si sa propre vie ne le concernait déjà plus. Camus peut  évoquer sur plus d’une page un bout de femme au comportement bizarre ou  la relation du chien et de son maître qui ont fini par se ressembler, ce maître qui haït le vieux chien d’être toujours là, jusqu’à ce que celui-ci, prenant la fuite, le laisse seul et désemparé.  Il y aussi Raymond le voisin qui bat sa maîtresse infidèle et veut devenir son ami, ce qu’est véritablement Céleste, plein d’une bonne volonté inefficace, et puis il y a Marie, Marie qui veut l’épouser, Marie qu’il n’aime pas mais veut bien épouser, car elle ou une autre, au fond, quelle importance.

Camus fait vivre son personnage comme si la réalité n’avait pas de consistance, comme s’il restait étranger au monde qui l’entoure sans avoir envie d’y prendre part, comme s’il habitait un rêve éveillé, accaparé par son corps par lequel il subit le soleil, la fatigue, la lumière. Voir une dernière fois sa mère, la pleurer, se marier, se faire des amis, aller travailler : tout lui semble égal et indifférent, absurde. Le mot est lâché. A quoi bon ? Conçu avant la deuxième guerre mondiale, publié en 1942, le premier roman de Camus sera aussi le premier à exposer de manière aussi radicale une philosophie de l’aburde : il aura ainsi brossé le portrait d’un homme étranger à lui-même.

Incomparable.

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Relecture

Riches heures ** de Chantal Detcherry (2005)

13.09
2005

Prix littéraire d’Aquitaine 2005

« Très riches heures du duc de Berry » : ce paysage, ces paysans qui travaillent la terre… Agathe se souvient… De son père dont elle n’a jamais su enfant dire le métier : prifêteur ? Serf ? Résinier ou résigné ? Ce père, bûcheron dans les Landes puis ouvrier agricole dans un vignoble bordelais, que savait-il de sa femme qu’il a ramenée après 45 de l’Autriche, exilée avec leur fils aîné, Henri ? De ses deux filles, Agathe et Lucie, et de ses deux garçons ? Le voilà en bout de course à présent, continuant à bêcher une terre dans laquelle il ne plantera désormais plus rien. Et c’est à la Terre qu’il retournera, inhumé, tandis que sa femme, avec laquelle ses filles au travers de la littérature avaient acquis une relative complicité, a préféré le Feu, incinérée quelques mois auparavant…

Pouvoir faire le deuil… D’inspiration fortement autobiographique, empreint de poésie, ce récit ravive les souvenirs d’enfance des deux narratrices, Agathe et Lucie, tente de faire la lumière sur les points restés obscurs du passé de leurs parents, sur leurs colères, leurs regrets. Et c’est toute cette démarche qui tend vers l’universalité des rapports humains, du deuil. Poignante, elle rapproche inconsciemment les deux soeurs, comme réunies par devoir de mémoire. Un roman qui touchera tous ceux qui commencent à voir leurs propres parents doucement entrer dans le 3e ou 4e âge.


DETCHERRY, Chantal. – Riches heures. – Gardonne (24) : Fédérop, 2005. – 182 p.. – ISBN : 2-85792-160-8 : 16 €.

En lire davantage sur :

http://savoir-faire-aquitaine.com/prix_litteraire/

http://arpel.aquitaine.fr/auteur/index.php3?page=general&sequence=398

Un lit de ténèbres de William Styron

10.09
2005

Un père, Milton Loftis, attend sur le quai d’une gare l’arrivée du cercueil de sa fille, Peyton, qui vient de se suicider. Des souvenirs affluent, ceux de Peyton enfant délicieuse qu’il chérissait plus que tout, de Maudie, son autre fille, infirme dès la naissance, morte elle aussi, que couvait Helen, son épouse, dont il s’est séparé depuis… Des souvenirs douloureux qui suivent le corbillard, retraçant les relations conflictuelles entre Peyton et Helen, cachant sous sa foi sa haine pour sa fille, des souvenirs embués par l’alcool qu’il buvait plus que de raison…

De fait, c’est un portrait de famille bien triste que nous brosse William Styron, dans cette région du Sud encore enlisée dans ces années 30-40 par un relent raciste et puritain. Mais cette histoire de famille déchirée finit par nous prendre aux tripes, et nous refermons ces 600 pages complètement remués, et éberlués : comment ? Ce lacis d’introspections de personnages fragiles, de focalisations internes d’une finesse psychologique incroyable, enchevêtrées les unes aux autres pour basculer vers cette description de la folie palpée de l’intérieur, ce serait un premier roman ?

STYRON, William. – Un lit de ténèbres. – Paris : Gallimard, 2004. – 603 p.. – (L’imaginaire ; 497). – ISBN : 2-07-077062-1 : 11,90 €.

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