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Magasin général : Marie de Loisel & Tripp

15.06
2011

cop. Casterman

Secteur nord de la paroisse de Notre-Dame-des-Lacs, au Québec, dans les années 20. Félix Ducharme, gérant du Magasin général de ce village de deux cents âmes, vient de mourir. Sa veuve, Marie,  la quarantaine, reprend la boutique, ce qui n’est pas une mince affaire…

Le scénario est réduit à sa plus simple expression dans ce premier tome, et pourtant… difficile de se détacher de cet album tant on a pris plaisir à être immergé dans cet univers rural, peuplé de personnages pittoresques, crayonnés avec beaucoup de tendresse : on y découvre la figure d’un curé jeune, dynamique et bien sympathique, qui prodigue des conseils sur plan à un charpentier athée, les petites jalousies des villageois, la serviabilité du simple d’esprit, l’intransigeance de trois vieilles bigotes, et la généreuse et douce Marie.

Ce premier tome semble remplir la fonction d’une scène d’exposition : il pose les lieux, les gens qui vont jouer un rôle dans une histoire à venir, dont Marie sera vraisemblablement la protagoniste, et sa boutique un enjeu pour le village. S’inspirant d’expressions québécoises, Loisel et Tripp ont imaginé des dialogues collant parfaitement à ces personnages qu’ils ont déjà su rendre attachants, dans des planches aux couleurs chaudes où c’est juste la vie quotidienne de gens simples qui se déroule sous nos yeux, avec ses joies et ses peines, ses urgences et ses lenteurs.

Un vrai régal qui donne envie de lire la suite !

 

Vous pouvez aussi jeter un oeil au site officiel de Régis Loisel.

Six tomes sont parus dans la série : Marie (2006), Serge (2006), Les Hommes (2007), Confessions (2008), Montréal (2009), Ernest Latulippe (2010).

Magasin général . [1] , Marie sur un thème de Régis Loisel  ; scénario et dialogues, Régis Loisel & Jean-Louis Tripp  ; dessin, Régis Loisel & Jean-Louis Tripp  ; adaptation des dialogues en québecois, Jimmy Beaulieu  ; couleurs, François Lapierre. - Casterman , DL 2006.- 79 p.  : ill. en noir et en coul., couv. ill. en coul.  ; 32 cm. - EAN 978-2-203-37011-1 : 13,95 €.

Sanctuaires ardents ** à *** de Katherine Mosby (2010)

12.12
2010

Rentrée littéraire 2010

L’arrivée dans les années 1930 de la belle Vienna Daniels, New Yorkaise cultivée, dans la bourgade de Winsville en Virginie, province perdue des Etats-Unis, va vite provoquer l’effervescence, puis rumeurs et médisances quand elle refusera de participer aux conversations mondaines de ces commères, qu’elle juge creuses et sans intérêt. Jugée trop indépendante et trop originale par son mari, ce dernier va finir par la quitter, la laissant isolée avec ses deux enfants, qu’elle éduque elle-même librement, dans cette grande maison, jusqu’à ce qu’un botaniste anglais ne passe voir son magnifique saule pleureur, sous lequel ils deviennent amants…

(...) Addison avait entendu dire qu’elle avait essayé de tuer son mari, qu’elle s’adressait au diable dans une langue inconnue, et que les soirs de pleine lune elle se baignait dehors dans une baignoire en fer-blanc et attirait sur sa peau la luminosité céleste. Elle était socialiste ou peut-être communiste, Addison ne se rappelait pas lequel des deux, mais la différence importait aussi peu qu’une morsure de charançon, parce que ce n’étaient pas des étiquettes qu’on voulait se voir coller sur le dos. En plus elle aimait les Nègres et elle fumait des cigarettes. Voilà ce qui arrive, disait-on, quand on lit trop de livres : ça ramollit le cerveau, et Addison imaginait alors la texture spongieuse des champignons des bois ou des crackers détrempés. On racontait qu’elle possédait des milliers de livres. » (p. 12)

Après avoir été Sous le charme de Lillian Dawes, la finesse poétique et la subtilité psychologique de Sanctuaires ardents, son véritable premier roman, nous ravit tout autant. Là encore, son personnage féminin, une New-Yorkaise tout à la fois indépendante, entière, intelligente, éblouissante et mystérieuse, apparaît comme complètement décalé dans ce cul-de-sac du Sud, où le sort semble s’acharner contre elle. Un drame magnifique et envoûtant.

MOSBY, Katherine. – Sanctuaires ardents / trad. de l’anglais par Cécile Arnaud. – La Table ronde, 2010. – 384 p. : couv. ill. en coul.. – (Quai Voltaire). – ISBN 978-2-71033147-6 : 23 euros

Professeur à l’université de New-York, Katherine Mosby collabore au New Yorker et à Vogue. Née à Cuba en 1957, elle vit aujourd’hui à New-York. Poète et romancière, elle est l’auteur de trois romans. Sanctuaires ardents est son premier roman. Son deuxième, déjà publié, Sous le charme de Lillian Dawes, a fait partie de la sélection 2002 du New-York Times.

Loin d’eux de Laurent Mauvignier (1999)

29.08
2010

« C’est pas comme un bijou mais ça se porte aussi, un secret. Du moins, lui, c’était marqué sur le front qu’il portait une histoire qu’il n’a jamais dite. Ou bien, s’il l’a dite, c’est à mi-teinte à travers des formules à lui, tout en mystères quand pour seule vérité il a laissé, griffonné dans sa chambre, sur un post-it, un bout de phrase écrit au stylo à bille noir mais dont l’encre était complètement foutue. » (incipit, p. 9)

Dans sa chambre, les posters des plus belles gueules du cinéma ont été décrochés. Luc est parti pour Paris. Son père lui reprochait son désœuvrement. Il travaille maintenant comme serveur et peut aller voir les vieux films qu’il a toujours adorés. De temps à autre il rentre à La Bassée où l’attend toujours le même rituel, les petits plats mis dans les grands, la nappe d’Italie, et puis ce repas pris à trois où on ne se parle jamais vraiment…

Ce roman polyphonique à six voix s’ouvre sur un mystère, sur une absence, la sienne. Pourquoi ? Que s’est-il passé ? On devine là-dessous une incompréhension inter-générationnelle. Mais c’est aussi bien davantage. Patiemment, Laurent Mauvignier dénoue dans le désordre le fil du drame, le pire des drames à vivre, perçu différemment par les six protagonistes, Marthe et Jean, ses parents, Gilbert et Geneviève, ses oncle et tante, sa cousine, Céline, et l’absent lui-même. Seule la littérature peut alors dire ce que tous ces gens n’ont jamais su se dire, ces silences qui n’ont pas été interprétés, ou mal interprétés, ces autres silences encore pour masquer l’incompréhension, ces silences enfin qui sont autant d’aveux de démission, d’impossibilité à communiquer entre deux visions du monde qui s’affrontent, et qui trouvent forcément un écho en nous. Et à l’intérieur de ces silences ce sont autant de solitudes qui grandissent, et qui creusent l’individu de l’intérieur. Et cela, c’est Laurent Mauvignier qui réussit à nous le faire ressentir magistralement, avec sa manière bien à lui de donner espace et voix à ce que chacun garde pour soi, à défaut de pouvoir l’exprimer à haute voix.

Chapeau bas pour ce premier roman, lu par curiosité après la découverte de son tout dernier, Des hommes ***. Impossible désormais d’en rester là. Vite, un autre de lui !

A lire aussi de lui Des hommes *** et l’entretien tenu avec lui à cette occasion.

MAUVIGNIER, Laurent. – Loin d’eux. – Minuit, 2009 . – 126 p.. – (Double ; 20). – ISBN 978-2-7073-1801-5 : 6 euros.

Acheté fin juillet 2010 à la librairie de Vilars-de-Lens, dans le Vercors.


Hypothermie d’Arnaldur Indridason

04.02
2010

 

Copyright Editions Métailié

Karen vient de retrouver pendue dans son chalet d’été, sur les bords du lac du Thingvellir, sa meilleure amie, Maria. Alors que la thèse du suicide ne semble faire aucun doute, Karen, qui n’est pas de cet avis, confie une cassette au commissaire Erlendur, celle enregistrée au cours d’un entretien de la défunte avec un médium, pour pouvoir prendre contact avec sa mère décédée il y a deux ans. Après son écoute, ce dernier, intrigué, mène sa petite enquête à l’insu de tous, de même qu’il reprend deux affaires de disparition restées inexpliquées depuis plusieurs décennies, comme celle de son propre frère. Parallèlement d’ailleurs, sa vie passée le rattrape en la personne de son ex-épouse, Halldora, que sa fille oblige à revoir.

 

« Le vieil homme l’attendait dans le hall. Autrefois, il passait au commissariat accompagné de sa femme, mais cette dernière étant décédée, c’était désormais seul qu’il rencontrait Erlendur. Le couple venait régulièrement le voir à son bureau depuis bientôt trente ans, d’abord chaque semaine, puis une fois par mois, ensuite la fréquence de leurs visites s’était espacée à quelques fois par an, à une fois par an et, pour finir, à une fois tous les deux ou trois ans, le jour de l’anniversaire de leur fils. Depuis tout ce temps, Erlendur avait appris à bien les connaître, eux et cette douleur qui les poussait à venir le voir. » (p. 43)

 

Dans ce sixième roman traduit en français de notre désormais célèbre auteur de polars venus du froid, les affaires se croisent et font écho de manière bien plus évidente à la vie privée de notre cher commissaire Erlendur. Les couples se déchirent, se séparent ou s’entretuent, de jeunes gens disparaissent mystérieusement, sans laisser aucune trace durant des décennies, des visions de défunts hantent ceux qui leur survivent… il n’en fallait pas moins pour que notre commissaire, divorcé, et n’ayant jamais pu faire le deuil de son frère, ne prenne à coeur ces trois affaires que d’autres auraient eu tôt fait de classer. Certes, on devine assez vite, à son obstination, que lumière va être faite sur ces disparitionset sur les causes de ce suicide, qui peut être suspecté. De même, ces histoires de fantômes, d’expériences interdites, de médiums, de lumière au bout du tunnel, peuvent laisser dubitatifs, encore que ces croyances soient répandues en Islande. Mais, comme toujours, Arnaldur Indridason réussit à nous captiver et revient à son thème de prédilection : pouvoir faire le deuil d’un être cher.

 

INDRIDASON, Arnaldur. – Hypothermie /trad. de l’islandais par Eric Boury. – Métailié, 2010. – 294 p. : couv. ill. en coul.. – (Noir. Bibliothèque nordique. – ISBN 978-2-86424-723-4 : 19 €.
Service de presse

 

Instructions pour sauver le monde de Rosa Montero (2010)

20.01
2010

 

cop. Métailié

Titre original : Instrucciones para salvar el mundo

 

« L’humanité se partage entre ceux qui se plaisent à regagner leur lit le soir et ceux que le fait d’aller dormir inquiète. » (incipit) 

Ce jour-là, sur fond des crimes perpétués par celui que les médias surnomment « l’assassin du bonheur », ce sont les quarante-cinq ans de deux hommes, qu’aucun d’entre eux n’a envie de fêter. Chauffeur de taxi, Mathias a perdu toute raison de vivre le jour où Rita meurt de son cancer. Incapable de poursuivre une vie normale, il ne rentre pas dans leur ancien foyer, part se réfugier dans la maison qu’il était en train de construire, dort le jour et passe la nuit à l’Oasis, un bar où il fait la connaissance de Fatma, la sublime prostituée Africaine, au passé dramatique, et de Cerveau, une vieille scientifique devenue alcoolique.Daniel Ortiz, lui, n’a pas le courage de quitter la sienne, Marina, et, aigri d’être resté aux urgences au lieu de gravir les échelons et les échelons, cumule les négligences. Lui quitte cette réalité privée de sens pour celle virtuelle de Second Life. Et quand Mathias cherchera un coupable à son désespoir, les chemins de ces différents personnages se croiseront…

Difficile de résister à l’envie de lire ce roman d’une traite, tant il nous agrippe dès le départ et ne nous lâche plus : bien sûr, nous avons envie de savoir ce qui va arriver aux personnages, oscillant entre le désir ou la perte d’amour, la mort et le sexe, les trois thèmes phares dans tous les arts, mais nous savourons tout autant les réflexions que Rosa Montero distille sur le sens de l’existence.

Petit bémol avec la formule malheureuse du « refuge juteux » pour décrire le sexe de la femme aimée et les monologues de Cerveau sur les hypothèses de scientifiquessur les coïncidences, l’harmonie et le désordre du monde, en ceci qu’ils peuvent nous sembler un peu plaqués dans l’intrigue, comme sortis tout droit d’une documentation sur le sujet ; mais ceux-ci prennent forcément tout leur sens dans la structure du roman, qu’admet d’ailleurs l’auteur d’un ton badin au dénouement.

Nonobstant c’est un très bon roman éclairé par une vision éminemment lucide de ces êtres forts ou faibles, les seconds englués dans une vie qu’ils abhorrent, les premiers animés par une pulsion de vie ou par l’amour d’une femme, d’un frère.


Retrouvez aussi du même auteur, dans Carnets de SeL :

Belle et sombre ** (2011)

Le Roi transparent ** (2008)

La Fille du cannibale * à ** (2006)


MONTERO, Rosa. – Instructions pour sauver le monde / trad. de l’espagnol par Myriam Chirousse. – Paris : Métailié, 2010. – 269 p. : couv. ill. en coul.. – (Bibliothèque hispanique). – ISBN 978-2-86424-714-2 : 20 €. 


La porte des enfers * de Laurent Gaudé (2008)

27.12
2008

A Naples, une balle perdue tue un petit garçon de 6 ans que son père emmenait à l’école. La mère, anéantie, pose à son époux un ultimatum : soit il ramène leur fils des enfers, soit il le venge en tuant le malfrat qui a tiré. Ce dernier échoue à tuer cet homme, que son fils, bien des années plus tard, revenu grâce au sacrifice de son père d’entre les morts par une porte des enfers, va punir de la plus atroce des manières…

Déçue, oui, par ce dernier roman de Laurent Gaudé, dont j’avais beaucoup apprécié les romans précédents, prix Goncourt des Lycéens pour La Mort du roi Tsongor (2002) et prix Goncourt pour Le Soleil des Scorta (2004). Contrairement à ces derniers, je n’ai pas été emportée par la force de son verbe et par le souffle épique de son récit. L’histoire est tragique, certes, son cortège de personnages aussi, mais l’émotion ne sourd pas. Rien à faire. Trop de mélo ? Le message de Laurent Gaudé passe bien pourtant : les vivants ne doivent pas oublier leurs morts, sous peine de les faire mourir une seconde fois. C’est en effet un appel à un véritable devoir de mémoire que lance l’auteur, le souvenir des morts marquant nos habitudes, nos choix, mais aussi indubitablement nos vies, qui s’y habituent lentement pour mieux s’acheminer vers leur fin.

« C’est la règle du pays des morts, continua Mazerotti. Les ombres auxquelles on pense encore dans le monde des vivants, celles dont on honore la mémoire et sur lesquelles on pleure, sont lumineuses. Elles avancent vers le néant imperceptiblement. Les autres, les morts oubliés, se ternissent et glissent à toute allure vers le centre de la spirale. » (p. 195)

Actes Sud, 2008. – 266 p.. – ISBN 978-2-7427-7704-4 : 19,50 euros.

Trois ombres ** de Cyril Pedrosa (2007)

11.09
2007

Le petit Joachim et ses parents vivent paisiblement à la campagne, loin de toute autre habitation, lorsqu’un soir trois ombres apparaissent au sommet d’une colline, menaçantes. Que veulent-elles ? Dès lors, la vie n’est plus comme avant, une menace pèse. Tandis que la mère est prête à accepter la situation, le père choisit de fuir au loin avec Joachim…

Entre le conte onirique et un étrange récit d’aventures, cette bande dessinée en noir et blanc traite avec pudeur et subtilité de la mort et de l’acceptation du deuil. Une découverte  empreinte d’une douce poésie.

Shampooing, 2007. – 268 p.. – ISBN 978-2-7560-0470-9.
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