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Mon petit mari de Pascal Bruckner

17.06
2012

cop. Grasset

Une fable moderne imaginée à partir de L’Homme qui rétrécit

Dans un couple, l’homme se doit d’être plus grand que sa femme, sous peine de voir sa virilité en prendre un sacré coup, aux yeux de tous, y compris de ses enfants. Alors que dire du beau Léon, 1,66 m., marié à la rutilante Solange, 1,80 m., qui continue à perdre 39 cm à la naissance de chaque enfant, le quatrième le laissant réduit à la taille d’un orteil, et ô combien vulnérable…

Hélas, Pascal Bruckner manque de chance puisque j’adore le formidable roman de Richard Matheson, écrit il y a plus de cinquante ans, L’Homme qui rétrécit***, et que j’ai revu l’adaptation à laquelle il avait lui-même procédé au cinéma. Et le verdict est là : dans la lignée des oeuvres parcourues par ce même thème de l’homme confronté à un changement de proportion (Swift, Matheson et beaucoup d’autres avant lui), cet énième roman ne fait vraiment pas le poids !

C’est peut-être voulu, me direz-vous : la comédie se veut légère, la fable moderne, symbolisant le mal-être actuel de ces hommes qui ne savent plus où se trouve leur place, qui ont leur part des tâches et qui pouponnent, perdant dans leur mariage et leur paternité leur virilité. C’était déjà frapper à la mauvaise porte, ce genre de considération me semblant plus sexiste qu’autre chose.

« Léon faisait le tour du propriétaire, se disait : Tout ça est à moi ! Ouah, je suis riche. La Corpulente le fascinait. Il grimpait vers son visage, traversait la longue plaine qui sépare le haut des seins de la base du cou, se hissait, grâce à quelques plis judicieusement placés, jusqu’au promontoire du menton et s’asseyait en tailleur juste en dessous de la bouche. Il promenait alors le faisceau de sa torche sur le paysage tel un touriste assis au pied d’une pyramide. Quelle merveille que cette femme ! » (p. 122-123)

Au demeurant, Pascal Bruckner s’est très probablement inspiré de certains épisodes du roman de Matheson pour construire son intrigue, déclinant sur un ton humoristique ce que le premier avait fait vivre de manière tragique à son protagoniste : le désir sexuel, l’interrogation sur ce qui fonde le rôle éducatif du père, la menace de l’animal domestique, le recours à une maison de poupée à sa taille,… tous ces éléments ont été repris et développés, faisant de ce « petit roman » quelque chose de tendre, de cruel et de divertissant, émaillé de blasons du corps féminin. Enfin, sa jolie couverture qui en fait un bel objet m’empêcherait presque de m’en séparer pour qu’il aille courir sa chance chez d’autres lecteurs. Bref, une lecture qui pourrait être sympa si vous n’avez pas en tête ses précurseurs.

Vous trouverez des critiques plus élogieuses chez Lily et ses livres et dans Le journal d’une lectrice.

Grasset, 2007. – 211 p.. – ISBN 978-2-246-73141-2 : 13,90 €.

Amour dans une petite ville * de Anyi Wang (2007)

13.06
2007
Dans une petite ville en Chine, en pleine époque de Révolution culturelle, deux adolescents grandissent dans la même compagnie de danse. Plus que tous les autres, ils s’entraînent sans relâche, rudoyant leur corps ingrat avec une fureur désespérée, l’un trop petit et maigre, l’autre trop enveloppée. Les années passent, et leur regard sur l’autre change. Bientôt l’appel physique devient irrésistible, les rendez-vous secrets quotidiens. Mais en ces temps où les interdits sont nombreux, la sexualité bannie, ils souffrent, tiraillés entre leur soif inextinguible du corps de l’autre et la peur d’être découverts…

Paru en 1986 en Chine, ce roman, premier volet d’une trilogie, fit scandale par son traitement de la sexualité. Les sentiments amoureux n’affleurent même pas dans cette éruption du désir physique absolu. Pourtant, vous n’y trouverez nul récit initiatique, nulle description de l’acte physique lui-même, mais bien plutôt l’attirance de ces deux corps mal aimés qui se refusent. Troublant et déchirant.

WANG, Anyi. - Amour dans une petite ville / trad. du chinois par Yvonne André. – Picquier, 2007. – 146 p.. – ISBN : 978-2-87730-959-2 : 14,50 €.
Service de presse

Au sud de la frontière, à l’ouest du soleil d’Haruki Murakami

29.09
2005

 

cop. 10/18

Hajime, ayant grandi fils unique dans un Japon aux familles nombreuses, n’a jamais oublié sa meilleure amie de ses douze ans, Shimamoto-San, infirme. Il n’a jamais oublié non plus la douleur qu’il causa à son premier amour, qu’il avait trompée avec sa cousine dans une liaison strictement sexuelle. Après 10 ans de sa vie vécus entre parenthèses, obscur tâcheron chez un éditeur de manuels scolaires, il rencontre celle qui deviendra sa femme et la mère de ses deux filles. Rapidement, il change de vie et gère deux bars de jazz bien cotés. Mais le soir où Shimamoto-San s’assoit sur un tabouret dans son bar, tout bascule…

Un roman simple et structuré où se mêlent sens, souvenirs et désirs. Un ballottement continu entre le sentiment et le désir sexuel bien distincts pour s’achever sur une note de quiétude terriblement lucide et désenchantée.

MURAKAMI, Haruki. – Au sud de la frontière, à l’ouest du soleil. – Paris : 10/18, 2002. – 223 p. : couv. ill.. – (Domaine étranger ; 3499). – ISBN 2-264-03629-X.

Les amants du Spoutnik d’Haruki Murakami (1999)

16.09
2005

Copyright 10/18

Titre de l’édition originale : Supûtoniku no koibito (1999)

Sortie en France chez Belfond en 2003

Traduit du japonais par Corinne Atlan

K., le narrateur, est amoureux de son amie Sumire, lectrice passionnée comme lui et écrivain en herbe, laquelle, au cours de sa vingt-deuxième année, tombe amoureuse pour la première fois… de Miu, une élégante femme mariée, de dix-sept ans son aînée, qui décide de l’embaucher comme secrétaire particulière. Mais Miu, qui semblait promise à une grande carrière internationale comme pianiste, semble comme cassée à l’intérieur : un événement, dont elle refuse de parler, aurait blanchi en une nuit ses cheveux à l’âge de vingt-cinq ans. Jusqu’où son secret va-t-il entraîner Sumire ?

« A l’époque, Sumire menait littéralement un combat désespéré pour devenir écrivain et vivre de sa plume. Peu lui importait la diversité des choix qui s’offrent à l’accomplissement d’une destinée humaine ; pour elle, il n’existait qu’une seule voie : écrire. Cette décision inébranlable ne pouvait souffrir aucun compromis. Sa vie et sa foi en la littérature ne faisaient qu’un. » (p. 9-10)

Ce roman réunit toute une thématique susceptible de séduire ses lecteurs, constitués statistiquement de femmes : la passion de la lecture, de la littérature, de l’écriture, de la musique, le désir et l’amour. Dès l’incipit, en effet, on est d’ores-et-déjà conquis.  Que le narrateur soit un homme n’y change rien, au contraire : son regard amoureux valorise les deux protagonistes sans mise à distance. Pourtant, la solitude est omniprésente : K. et Sumire restent seuls avec leur désir, Miu s’est désolidarisée du monde des vivants, du monde des désirs. Chacun se côtoie sans jamais se toucher, se posséder, s’aimer, comme des satellites à la dérive.

Dans toute la première partie du roman, le narrateur assiste à la métamorphose de son amie, d’ordinaire peu soucieuse de son apparence extérieure et mettant sa vocation d’écrivain au-dessus de toute autre activité, qui, par amour, prend une allure féminine et assagie, appliquée et consciencieuse, délaissant totalement l’écriture. Dans une seconde partie, ce n’est plus à une métamorphose que l’on assiste, mais à l’étrange disparition de Sumire : c’est là que le surnaturel intervient… Avec habileté, Haruki Murakami détourne le thème du miroir, qui fut beaucoup exploité dans la littérature fantastique, pour nous proposer une situation bien plus angoissante… à laquelle peut-être on a pu être confronté une fois,heureusement sans cette issue, mais qui désormais nous trottera dans la tête chaque fois que l’occasion se présentera… Machiavélique.
Excellent. Vous serez conquis dès la première page.

MURAKAMI, Haruki. - Les amants du Spoutnik / traduit du japonais par Corinne Atlan. – 270 p. : couv. ill. en coul.. – ISBN : 978-2-264-03932-3.

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