Mots-clefs ‘communisme’

Fatherland de Nina Bunjevac

03.06
2015
cop. éd. ici même

cop. éd. ici même

Chaque soir, au moment de coucher ses enfants, la mère place les meubles devant la fenêtre de la chambre, à Toronto. Nina et sa soeur partent quinze jours avec leur mère en Yougoslavie rendre visite à leurs grands-parents. Leur père, Peter Bunjevac, serbe exilé, a accepté à une condition : que le petit frère âgé de sept ans reste à ses côtés. Ils ne se reverront plus : le militantisme de son mari au Canada pour l’indépendance de la Serbie et contre le régime de Tito lui ont fait craindre le pire pour ses enfants et l’ont amenée à vouloir les protéger, au prix de se séparer de son fils et de son époux. La grand-mère communiste l’incite à rester ferme aux supplications de son nationaliste de gendre. Peter mourra deux ans plus tard dans l’explosion d’une bombe artisanale.

Incroyable graphisme que celui proposé par cette dessinatrice : avec une patience infinie et beaucoup de soin, elle donne ombre et clarté, volume et surface à ses décors et personnages en noir et blanc, dont elle dessine précisément les contours avant de les remplir de trames. Dès le premier regard, le dessin hyper­réaliste donne le ton et l’ambiance de cette autobiographie marquée par le sceau de l’Histoire à travers cet insoutenable « choix de Sophie » d’une mère contrainte de se séparer d’un fils pour garder ses deux autres filles sauves. Une bande dessinée qui joue tour à tour sur le registre de l’autobiographie et du documentaire historique. Un destin tragique mis magistralement en images.

Le site de l’auteure
Dessin : Bunjevac Nina
Traduit de l’ang. (Canada) par Ludivine Bouton-Kelly
148 p. : n.b. ; 22×29 cm
EAN13 9782369120087 : 24 €

La ferme des animaux de George Orwell (1945)

02.10
2011
cop. Gallimard

Animal farm

  • Un soir, à la ferme du Manoir, peu avant de mourir, le vieux Sage l’Ancien, le cochon Moïse, rassemble tous les animaux pour leur faire part d’un rêve qu’il a eu, les incite à se soulever contre Mr Jones, à devenir libres et heureux, et leur apprend un hymne révolutionnaire, Bêtes d’Angleterre, que tous reprennent en choeur, rêvant du Grand Soir promis… qui advient, mettant en fuite les fermiers et leurs ouvriers agricoles. Les animaux prennent alors possession des lieux, rebaptisent leur territoire la Ferme des animaux, et pourvoient à leurs propres besoins, conseillés dans un premier temps par les deux plus intelligents d’entre eux, les cochons Napoléon et Boule de neige, secondés par Brille-Babil, un goret habile orateur. Ces derniers, reconnus par les autres pour leur intelligence supérieure, imaginent un nouveau système social, l’Animalisme, dont ils écrivent noir sur blanc les sept principes sur un mur :
  • Tout deuxpattes est un ennemi.
  • Tout quatrepattes ou tout volatile est un ami.
  • Nul animal ne portera de vêtements.
  • Nul animal ne dormira dans un lit.
  • Nul animal ne boira d’alcool.
  • Nul animal ne tuera un autre animal.
  • Tous les animaux sont égaux.

Mais du jour où Napoléon décide de chasser son rival Boule de Neige qui commence à lui faire de l’ombre, à l’aide de chiots qu’il a élevés pour assoir son pouvoir, leur démocratie n’est plus qu’une illusion, entretenue par Brille-Babil qui fait régner la peur et la désinformation pour assoir la dictature des cochons, et les animaux finissent par travailler pis que des esclaves, sans jamais récolter les fruits de leur production… Seul l’âne Benjamin, sceptique depuis les premières heures, a compris depuis longtemps ce qu’il est advenu de ses confrères, notamment de son ami Malabar, le cheval, courageux en besogne mais trop crédule…

Ecrivain militant, George Orwell entendait que sa plume devienne un acte politique. Sous les couverts d’une fable cruelle mettant en scène une révolution d’animaux dans le huis clos d’une ferme, tournant à l’échec avec la prise de pouvoir des cochons manipulant l’opinion, il évoque la révolution russe, imaginée par Marx et Lénine, suscitant plein d’espoirs chez les bolcheviques, conduite par Staline (Napoléon) et Trotsky (Boule de Neige), et son échec, puisque les intérêts du premier aboutirent à la mise en place d’une dictature, entretenue par la propagande (Brille-Babil) et la peur (les chiens).

« Tous les animaux

sont égaux

mais certains sont plus égaux que d’autres. »

(p. 144)

Toute l’histoire est habilement menée. Le lecteur éprouve tour à tour de l’intérêt pour leur entreprise, et de l’empathie pour certains protagonistes (le cheval Malabar un peu benêt mais brave bête, la jument Douce, plus intelligente, l’âne Benjamin, sceptique) avant de comprendre comment les animaux vont se faire mener par le bout du nez et à la baguette par ceux qui leur font croire qu’ils sont plus libres et heureux qu’avant leur révolution. Quel coup de génie que d’avoir songé à cette fable pour s’insurger contre toutes les dictatures qui s’échafaudent sur les ruines d’un autre empire grâce à de braves révolutionnaires qui ne voient rien venir ! On songe à la fable de La Fontaine, forcément, Les animaux malades de la peste, et jusqu’à la fin, on pense que d’une manière ou d’une autre, le dictateur Napoléon souhaitera le sacrifice de l’âne, témoin lucide et donc gênant de son pouvoir, mais non… L’âne demeure l’observateur impuissant du sacrifice inutiles de ces confrères, à l’image d’Orwell.

Une lecture édifiante, intelligente, INDISPENSABLE.

 


La Ferme des animaux / George Orwell ; trad. de l’anglais par Jean Quéval. – [Paris] : [Gallimard], 1983. – 150 p. : couv. ill. en coul. ; 18 cm. – (Collection Folio ; 1516). – ISBN 2-07-037516-1.

Acheté à Nantes à la librairie Durance

Lu sur une plage du Finistère sud.

Pour ceux qui veulent le lire gratuitement en ligne, c’est ici.


Les milieux libres ** de Céline Beaudet (2006)

05.08
2011

Vivre en anarchiste à La Belle Epoque en France

Méconnus voire méprisés, les milieux libres ont moins été étudiés que les différentes mouvances anarchistes et le syndicalisme révolutionnaire, d’autant qu’ils se soldèrent par un échec… Céline Beaudet tente ici de dresser l’historique des ces différentes tentatives de vivre en accord avec ses théories politiques, au sein de communautés :

- le Milieu Libre de Vaux (1902-1907), réunissant de nombreux sociétaires, parmi lesquels Henri Zisly, auteur de Voyage au beau pays de Naturie (1900) et Emile Armand, anarchiste individualiste auteur de nombreux ouvrages et journaux,

- « L’Essai » d’Aiglemont (1903-1908),

- la colonie anarchiste de Ciorfoli (1906) en Corse,

- la colonie de La Rize (1907),

- le Milieu libre de Bascon (1911) qui se transformera par la suite en colonie naturiste.

Puis elle en examine les modalités : abolition du régime salarial pour créer des coopératives agricoles ou ouvrières, réduction des besoins alimentaires et vestimentaires, expériences végétariennes, naturistes, d’amour libre, coéducation sexuelle, éducation physique, manuelle, intellectuelle, rôle éducatif du père comme de la mère, mais aussi de toute la communauté, limitation des naissances…

Mais en vivant hors de la société, comment pourrait-on la changer ? C’est la principale critique que les autres anarchistes font à ces individualistes, en plus de celle de leur effectif risible et de leur abandon de la lutte sociale. Et comment faire alors de leurs enfants des révolutionnaires, ou tout au moins des révoltés ? Ou s’agit-il plutôt comme à La Ruche de former des individus avisés pour transformer la société ?

En outre, la plupart des anarchistes, même en milieu libre, reproduisaient le partage des rôles féminin et masculin, même si le milieu favorise la libération de la femme, moins d’un patron que d’un mari. Mais si ces milieux avaient duré, peut-être les générations suivantes, filles et garçons ayant reçu la même éducation, n’auraient plus suivi ce schéma… A ce propos, il est à noter que les milieux libres ont pu faire preuve d’eugénisme dans leur recrutement, préférant accueillir des enfants en bonne santé et aux capacités intellectuelles avérées, car leur expérience reposait sur l’espoir d’un « homme nouveau », accordant de l’importance au corps par l’éducation physique, recherchant « un environnement et une alimentation saine, jusqu’à un habillement qui n’entrave pas le mouvement. » (p. 96).

A l’époque, ces entreprises de communautés d’individus, voulant abolir tout principe de domination, de hiérarchie, toute structure figée, ont échoué, ayant peu duré, souvent peu tolérées par l’extérieur, par un voisinage inquiet et une police intrusive, mais aussi mises à mal de l’intérieur, avec un budget difficile à équilibrer, et une instabilité structurelle due au refus de tout autorité. Le « colon-type » devait se débarrasser de tout préjugé, être ni envieux, ni jaloux, ni paresseux, et être plus sévère avec lui-même qu’envers les autres… Mais surtout, lui, l’individualiste devait subir la pression du groupe, notamment au niveau de la sexualité, de l’alimentation et de la participation au travail commun. Finalement, comme dans toute entreprise communiste, l’individu devait se sacrifier au profit de la communauté… Et c’est peut-être là la principale raison de l’échec de ces milieux repliés sur eux-mêmes…

Un aperçu instructif de cette solution pour tous ceux qui en eurent assez de préparer la révolution, d’attendre un hypothétique « Grand Soir » et qui ont eu le courage de vouloir mettre en pratique leurs idées, et de vivre en anarchiste, loin de tout préjugé. Une expérience qui se révéla alors être une révolution permanente.

 

A lire également :

Jacques Déjacques L’Humanisphère

Henri Zisly Voyage au beau pays de Naturie (1900)

Thomas More L’Utopie

le moine Campanella Cité du soleil

William Morris Nouvelles de nulle part

Jean Grave Aventures de Nono

Emile Zola Travail

Lucien Descaves La Clairière (pièce de théâtre, 1900), qui décrit le fonctionnement, les déboires et les succès d’un milieu libre.

 

Les milieux libres :  vivre en anarchiste à la Belle époque en France / Céline Beaudet. - [Saint-Georges-d'Oléron]  : les Éditions libertaires , 2006.- 253 p.-[32] p. : ill., couv. ill.  ; 21 cm. - Bibliogr. p. 240-244. - ISBN 2-914980-28-0 (br.) : 15 €.

Daeninckx par Daeninckx ** de Thierry Maricourt (2009)

18.03
2011
« 

Copyright Franck Crusiaux/Gamma

Né le 27 avril 1949, ayant grandi à Saint-Denis puis à Stains, fils de parents divorcés, avec une famille d’anarchistes d’un côté, libres et solidaires, vivant dans des jardins ouvriers arborés, et des gens vraiment bolcheviques de l’autre, travailleurs, dans le béton de HLM, Didier Daeninckx en a gardé cette attention constante en direction de la vie de petites gens, et cet esprit de révolte qui l’a poussé à écrire.

« J’écris uniquement quand ça va mal, sur les choses qui me font réagir, me révoltent. Je n’arrive pas à écrire sur la beauté des choses. Peut-être plus tard, quand je deviendrai sage… J’écris non pas sur le fait divers brut, mais sur le fait divers qui a une résonance plus large, le fait divers qui parle très fort d’un malaise. » (p. 83)

« Le moteur de mes fictions est la colère, l’injustice toujours endémique, toujours recommencée. » (p. 84)

Renvoyé à 16 ans, le jour de sa rentrée en seconde, du lycée technique Le Corbusier d’Aubervilliers, et par contre-coup mis à la porte de chez lui par sa mère, Daeninckx va travailler douze ans comme ouvrier imprimeur. Et puis un beau jour, lassé par ce boulot répétitif, il démissionne, et c’est en 1977, pendant ses trois mois de chômage, qu’il écrit son premier roman, Mort au premier tour, que les éditeurs ont refusé.

« Si je suis devenu écrivain, c’est que j’étais lecteur, enfant. Lecteur de romans. C’est avant tout Martin Eden, de Jack London. Pour une part, c’est grâce à ce bouquin, à cet écrivain, que j’écris. » (p. 56)

Il vit alors de quelques petits boulots avant d’être engagé comme journaliste local à 93 Hebdo, métier qui l’aide à comprendre les mécanismes de l’écriture. Il fait alors le choix d’un vocabulaire peu compliqué, d’une structure de phrase épurée au service de l’émotion, en incorporant « des bribes, des échos du réel« , et surtout d’un point de vue : quel point de vue adopter dans chaque roman, celui d’un jeune Kanak ou d’un visiteur de l’exposition coloniale dans Cannibale, celui d’un policier dans Itinéraire d’un salaud ordinaire ? Ses personnages se situent souvent rejetés dans la marge sociale, souvent associée à une marge géographique (banlieue, Nord,…).

« J’ai choisi d’écrire dans les marges de la littérature et de vivre dans celles de la ville, en banlieue. Aubervilliers fait corps avec ma vie, avec ce que j’écris. » (p. 32)

« Dans mes livres, j’essaie de mêler l’intime des personnages à l’endroit où ils évoluent. Corps et décors se répondent. Les personnes sont modifiées par les lieux où elles vivent. » (p. 43)

Il dit ne pas retravailler son texte, issu d’un premier jet, car tout ce qu’il écrit, il l’a d’abord essayé dans sa tête, et préfère le genre de la nouvelle, qu’il a abordé depuis 1985.

« Aujourd’hui, je me lève tôt et je travaille ainsi : pendant deux tours d’horloge, je me pose des tas de problèmes sur mon histoire ; je fais un break de même durée, puis je repars ; et ainsi de suite. Et c’est souvent en allant m’aérer que je trouve les solutions.

Le matin, tôt, reste un moment privilégié. J’écris toujours dans la même pièce, encombrée de livres, de dictionnaires, de revues, de coupures de presse, de photos, de tout un bordel non rangé, non classé. Je me perds dix fois par jour dans ce fatras, à la recherche d’un document que je ne trouve pas, mais le chemin de cet échec me permet de croiser toute une série d’informations qui viennent se glisser dans le texte en cours. Comme quoi, il y a du retour dans l’aléatoire. » (p. 81-82)

Il affirme également écrire de vrais faux romans policiers car ce qui l’intéresse, c’est davantage les techniques du genre qu’il utilise pour que l’enquête sur la vie du personnage qui vient de mourir « en soit également une sur l’Histoire et sur la mémoire collective. » (p. 111) : « Je conçois le roman comme un révélateur, traquant les failles de la mémoire collective. » (p. 118).

« Mes romans fouaillent l’Histoire. Tous sont conçus de cette manière : la rencontre d’un individu sans importance avec l’irruption du fleuve tempétueux de l’Histoire. » (p. 214)

Suivent des explications de la plupart de ses romans et recueils de nouvelles, dans l’ordre chronologique, avec une attention accrue pour Meurtres pour mémoire, pilier de son oeuvre, et des réflexions en tant qu’écrivain « impliqué », « concerné » plutôt qu »engagé », dans la mesure où il ne souhaite pas faire passer un message politique, mais donner la parole à un tas de gens qui ne l’ont pas eue, et dont il raconte l’histoire.

Ce livre rassemble ici toutes les réponses aux questions que l’on pourrait se poser sur Didier Daeninckx et son oeuvre. Au final il confirme l’impression que nous donnait la lecture de son oeuvre… « impliquée » : celle d’un type qui a su rester simple, celle d’un homme bien.

Daeninckx par Daeninckx [publié par] Thierry Maricourt /Paris  : le Cherche midi , 2009 .- 310 p. ; 22 cm .- (Collection Autoportraits imprévus). - Bibliogr. des oeuvres de D. Daeninckx p. 297-304. - ISBN 978-2-7491-1096-7 (br.) : 17 €.

Manifeste du parti communiste * de Karl Marx & Friedrich Engels (1847)

11.02
2011

Karl Marx et Friedrich Engels avaient été chargés de rédiger un programme théorique et pratique détaillé du parti communiste pour le congrès tenu à Londres en novembre 1947, d’où le Manifeste. Il fallait à la Ligue communiste exposer enfin dans un texte à l’intention du monde entier ses idées, sa vision de la société, ses buts et ses tendances.

Pour la Ligue communiste, la société se divise alors en deux classes : la bourgeoisie et le prolétariat, et l’Histoire n’a jamais été que l’histoire des luttes de classes.

La bourgeoisie, observe-t-elle, a révolutionné les mentalités, les rapports des hommes entre eux, pour instaurer le calcul égoïste, le froid intérêt, et substitué aux nombreuses libertés celle du commerce. Et de tous elle a fait des travailleurs salariés.

« Par l’exploitation du marché mondial, la bourgeoisie donne un caractère cosmopolite à la production et à la consommation de tous les pays. » (…) « A la place des anciens besoins, satisfaits par les produits nationaux, naissent des besoins nouveaux, réclamant pour leur satisfaction les produits des contrées les plus lointaines et des climats les plus divers. » (p. 18) : voilà un constat qui reste on ne peut plus d’actualité, de même qu’ »elle a subordonné la campagne à la ville » (p. 19).

Certains qualificatifs « jusqu’aux nations les plus barbares« , « l’idiotisme de la vie des champs«  de l’époque peuvent aussi choquer, dans la mesure où Marx et Engels, ce faisant, s’expriment précisément du point de vue de cette même bourgeoisie qu’ils critiquent.

Or cette bourgeoisie, qui domine politiquement et socialement le prolétariat, fait courir la civilisation et la planète à leur perte, prophétisent les deux philosophes, en ce sens où elle ne pense qu’en termes de croissance, de surproduction et de surconsommation, et donc de gaspillage des forces humaines et des ressources naturelles.

Quant au prolétaire, plus le travail est monotone ou répugnant, plus son salaire baisse : « l’industrie moderne a transformé le petit atelier de l’ancien patron patriarcal en la grande fabrique du bourgeois capitaliste. » (p. 23).

Il ne peut donc qu’y avoir une lutte des classes dans la mesure où l’intérêt de la bourgeoisie est contraire à celui du prolétariat :

« La condition essentielle d’existence et de suprématie pour la classe bourgeoise est l’accumulation de la richesse dans les mains privées, la formation et l’accroissement du capital ; la condition du capital est le salariat. Le salariat repose exclusivement sur la concurrence des ouvriers entre eux. » (p. 30)

Moins les salariés sont payés, plus la bourgeoisie prospère, d’où actuellement la délocalisation des entreprises en quête d’une main d’oeuvre à moindre coût ailleurs dans le monde, pour assurer leurs bénéfices, au détriment des Français à la recherche d’un emploi…

Après avoir analysé l’antagonisme entre les deux classes, Marx et Engels vont proposer, dans une seconde partie, un certain nombre de mesures préconisées par les communistes envers les prolétaires, répondant par avance à leurs objections, soit l’abolition de la propriété privée, la rupture avec les idées traditionnelles, religieuses, morales et philosophiques, la révolution ouvrière amenant le prolétariat comme classe régnante, ce qui supprimerait l’existence de diverses classes sociales.

Partant, ils énumèrent un certain nombre de mesures, dont on a pu voir vers quel autre type de dictature certaines pouvaient hélas mener :

« 1.         Expropriation de la propriété foncière et affectation de la rente foncière aux dépenses de I’État.

2.         Impôt fortement progressif.

3.         Abolition du droit d’héritage.

4.         Confiscation des biens de tous les émigrés et rebelles.

5.         Centralisation du crédit entre les mains de l’État, par une banque nationale, dont le capital appartiendra à l’État et qui jouira d’un monopole exclusif.

6.         Centralisation entre les mains de l’État de tous les moyens de transport.

7.         Multiplication des usines nationales et des instruments de production; défri­chement et amélioration des terres selon un plan collectif.

8.         Travail obligatoire pour tous ; organisation d’armées industrielles, particuliè­rement pour l’agriculture. (!)

9.         Coordination de l’activité agricole et industrielle mesures tendant à suppri­mer progressivement l’opposition ville-campagne.

10.         Éducation publique et gratuite de tous les enfants, abolition du travail des enfants dans les fabriques tel qu’il est pratiqué aujourd’hui. Coordination de l’éducation avec la production matérielle, etc. » (p. 42-43)

Clairement, ici, les communistes érigent donc un Etat tout-puissant, commandant à une armée d’ouvriers et de paysans… Brrrrr…

Dans une troisième partie, Marx et Engels entreprennent de critiquer les différentes formes de socialisme. Ils s’opposent ainsi aux intellectuels, philosophes et littérateurs qui défendent non pas les intérêts du prolétaire mais ceux de l’être humain. Ils critiquent certains économistes, philanthropes, humanitaires, améliorateurs de la classe ouvrière, comme Proudhon, dans le but soi-disant d’assurer l’existence de la classe bourgeoise (!!???). Enfin ils s’attaquent à ces utopistes qui se considèrent « comme bien au-dessus de tout antagonisme de classes (…), désirent améliorer la situation de tous les membres de la société, même des plus privilégiés. » (p. 57).

Dans la dernière partie du Manifeste, enfin, Marx et Engels décline la position des communistes vis-à-vis des différents partis d’opposition.

Les observations que fait Raoul Vaneigem en 1994, à la suite du Manifeste, le replacent dans un avenir qui lui échappe : la concrétisation d’un certain nombre de ses concepts pour ériger un système social plus inhumain encore, comme on a pu le voir en Russie et en Chine. Pour ce dernier d’ailleurs, « la spécificité humaine n’est pas le travail, mais la création » (p. 66). On ne saurait le désapprouver, les progrès techniques ayant montré combien la machine pouvait se substituer à l’homme. Or, dans le Manifeste, le travail est encensé, mais pas un mot sur la création… En revanche, les thèses de Marx et Engels se révèlent tout à fait justes au sujet de l’exploitation de la nature humaine et de la nature terrestre, au point de toutes deux les épuiser.

Au final, il était temps de lire ce Manifeste pour s’en forger sa propre idée, et voir combien certains constats s’avèrent toujours aussi justes, tandis que les propositions de changement ont démontré quels pouvaient être leurs dangers, en particulier l’autoritarisme et l’annihilation de l’individu au profit de l’intérêt collectif.

A noter : le Manifeste a été traduit de l’allemand par la fille de Marx, Laura, épouse de Paul Lafargue, auteur entre autres du Droit à la paresse chroniqué récemment sur ce blog.

LECTURE LIBRE ET GRATUITE : Vous pouvez le lire intégralement en ligne sur Gallica ou le télécharger format word sur le site des classiques des sciences sociales.

Manifeste du Parti communiste / Marx, Engels ; trad. de l’allemand par Laura Lafargue ; postf. de Raoul Vaneigem. – Ed. Mille et une nuits, 1994. – 79 p. : ill., couv. ill. en coul. ; 15 cm. – (Mille et une nuits ; 48). – Trad. de : Manifest der kommunistischen Partei. – Bibliogr. p. 79. - ISBN 2-910233-53-7 (br.) : 10 F.

L’anarchisme *** de Daniel Guérin (1965)

04.02
2011

copyright Gallimard pour la couverture

Dans son avant-propos à L’Anarchisme : de la doctrine à la pratique, Daniel Guérin annonce tout de suite qu’il n’entend pas faire un travail biographique ou bibliographique, ni une énième démarche historique et chronologique, mais examiner les principaux thèmes constructifs de l’anarchisme.

Pour ce faire, il commence par rappeler le véritable sens du mot « anarchie », lequel est souvent perçu au sens péjoratif de chaos, de désordre et de désorganisation, alors que, dérivant étymologiquement du grec ancien, « anarchie » signifie littéralement avec le -an privatif « absence de chef », et par voie de conséquence de figure d’autorité ou de gouvernement. Aussi l’anarchisme constitue-t-il une branche de la pensée socialiste visant à abolir l’exploitation de l’homme par l’homme, et entraînant un certain nombre d’idées – forces que sont la révolte viscérale, l’horreur de l’Etat, la duperie de la démocratie bourgeoise (d’où le refus des anarchistes de se présenter aux élections et leur abstentionnisme), la critique du socialisme « autoritaire », et surtout du communisme, la valeur de l’individu et la spontanéité des masses.

Cet examen permet ensuite à Daniel Guérin de traduire comment, dans la pratique, ces différents concepts permettraient de donner naissance à une nouvelle forme de société. L’autogestion constitue, à plus d’un titre, le concept le plus prometteur et le plus naturellement appliqué. Dans sa définition des principes de l’autogestion ouvrière, Proudhon maintient la libre concurrence entre les différentes associations agricoles et industrielles, stimulant irremplaçable et garde-fou pour que chacune d’entre elles s’engage à toujours fournir au meilleur prix les produits et services. A cette fédération d’entreprises autogérées pour l’économie se grefferait pour la politique un organisme fédératif national qui serait le liant des différentes fédérations provinciales des communes entre elles, décidant des taxes et propriétés entre autres choses, chaque commune étant elle-même administrée par un conseil, formé de délégués élus, investis de mandats impératifs, toujours responsables et toujours révocables. Partant, pour Proudhon, à son époque, il n’y aurait plus de colonies car ces dernières conduiraient à la rupture d’une nation qui s’étend et se rompt avec ses bases. Voilà donc la société future imaginée par les penseurs anarchistes du 19e siècle : une société décolonisée, sans chef, mais constituée d’un maillon de fédérations agricoles et industrielles autogérées, communales et régionales, dont les délégués mandatés sont révocables.

Enfin, Daniel Guérin relate comment dans l’Histoire les anarchistes ont pu s’exprimer ou pas, justement, évincés par exemple de l’Internationale par Marx et de la Révolution russe par Lénine et Trotsky. Il souligne les succès de l’autogestion agricole en Ukraine du sud, dans la Yougoslavie de Tito, dans les conseils d’usine italiens, et principalement en Espagne, avec les collectivités agricoles et industrielles, et la mise en place dans les communes de la gratuité du logement, de l’électricité, de la santé et de l’éducation… mais très vite supprimées par les dirigeants communistes.

Dans cet essai extrêmement clair, Daniel Guérin n’hésite ni à faire l’éloge de certaines idées et expériences réussies, ni à montrer les contradictions et incohérences de certains concepts ou mises en pratique.

Il est bien dommage que cet essai datant de 1965, et donc vieux déjà de 46 ans, n’ait pu être réactualisé à la lumière des années 68 et du renouveau d’une pensée de sensibilité anarchiste aux Etats-Unis, avec notamment le philosophe Noam Chomsky et Murray Bookchin.

Dans l’essai suivant, Anarchisme et marxisme, daté de 1976, Daniel Guérin compare les deux courants de pensée, puisant dans la même source de révolte, mais divergeant dans la conduite du mouvement puis dans la mise en place d’une nouvelle société. Il achève son exposé sur Stirner, individualiste anarchiste, grande figure de la pensée anarchiste, dont on a mal saisi les tenants et aboutissants.

Une lecture extrêmement stimulante de concepts séduisants.

L’Anarchisme : de la doctrine à la pratique… / Daniel Guérin. – Nouvelle éd. revue et augmentée. – Gallimard, 1981. – 286 p. : couv. ill. en coul. ; 18 cm. – (Collection Idées ; 368. Sciences humaines).

En appendice, « Anarchisme et marxisme », texte remanié d’un exposé fait à New York, 6 novembre 1973, et « Compléments sur Stirner », du même auteur. – Bibliogr. p. 281-286
(Br.) : 10,60 F.

La gueuse ** à *** de Jean-Pierre Chabrol (1966)

20.09
2005

Dans les Cévennes, en 1933, à la mine de La Vernasse, de père en fils, on se tue à la tâche, pour faire vivre bon an mal an la famille, et de père en fils, on devient ou socialiste ou communiste, voire anarchiste comme Libertade. Au village de Clerguemort, on montre du doigt la maison Tarrigues, des socialistes, des traîtres, qui sont retournés à la mine plus tôt que les autres. Or Noël Tarrigues, le cadet, aspire en secret à rejoindre les communistes, mais aussi Emmeline, la jolie « bohémienne », qui se trouve être la fille du maître mineur Morrail, qui a épousé une demoiselle noble. Et puis il y a ces deux enfants, Jean Hur, le fils d’instituteurs, qui vient au village voir sa grand-mère avec son père à bord de la belle Mathis toute carrossée de cuir, et le jeune Franck dont les parents sont retenus en Allemagne nazie, qui part rejoindre à Paris son oncle et écrivain Cherchemidi, dont les jours sont mis en danger par l’Affaire de Bayonne, au milieu des manifestations et des barricades.

Ce roman fait partie du cycle des « Rebelles » mais se lit tout aussi bien indépendamment.

Quelle bonne surprise !!! Le thème de la condition des mineurs avait seul retenu mon attention lorsque j’avais emprunté ce roman, et, j’ai découvert un récit directement inspiré par la puissance et le réalisme de Germinal, situé plus d’un demi-siècle plus tard, tantôt au coeur des Cévennes tantôt à Paris, mais toujours au coeur de la révolte qui gronde. Des figures célèbres -Malraux, Léo Lagrange, Guéhenno – émaillent le récit, tandis que le font respirer les amours et amitiés des personnages, jeunes ou moins jeunes. A redécouvrir.

540 p.

Biographie de Jean-Pierre Chabrol