Mots-clefs ‘comédien’

Découverte inopinée d’un vrai métier de Stefan Zweig

15.03
2015

cop. Folio

De retour un matin de printemps à Paris, en 1931, un écrivain étranger, qui pourrait être  Zweig lui-même, s’attable à la terrasse d’un café pour y assister au spectacle des allées et venues des passants, quand il distingue parmi eux un individu semblant n’avoir d’autre but que de se mêler à cette foule…

Dans une lettre qu’elle adresse à son amie d’enfance, une dame raconte comment elle a pu s’acquitter d’une dette de jeunesse alors qu’elle dînait seule dans une auberge, où elle comptait passer deux semaines pour se reposer : elle y apprend que le vieil homme un peu mondain que méprisent les paysans du coin n’est autre que  l’ancien acteur de théâtre dont elles étaient follement éprises…

Deux nouvelles pour découvrir la magnifique plume de Zweig, qui brosse ici avec tendresse le portrait de personnages originaux d’ordinaire parias de la société, que sa connaissance de la nature humaine rend extrêmement attachants.
A chaque fois le narrateur passe de spectateur à acteur, détenant entre ses mains le sort de ces personnages dont la vie peut basculer à cause de lui ou grâce à lui.

La chute de la première est aussi amusante que celle de la seconde est touchante par sa générosité. De quoi faire sourire et donner un peu de baume au coeur.

Un vrai coup de coeur.

ZWEIG, Stefan.

Découverte inopinée d’un vrai métier suivi de La vieille dette.

Trad. De l’allemand (Autriche) par Isabelle Kalinowski et Nicole Taubes, annoté par Jean-Pierre Lefebvre.

Gallimard (Folio 2€, 5905 ; 2015).

113 p.

EAN13 9782070462674 : 2 €.

 

Sylvain Kodjo Mehoun : introduction (2004)

10.10
2005

C’est habillé en touareg que Kodjo Mehoun a franchi le seuil de la porte.

Qu’est-ce qu’un conte africain ? Nous expliqua Kodja Mehoun avec force d’exemples : c’est d’abord des leçons de vie ; que veut nous dire le narrateur ?

C’est ensuite un noyau d’histoire qu’il a pu entendre, qu’il a envie d’étoffer et de modifier comme il l’entend.

Ainsi ce conte d’une vache qui passe. Sa bouse tombe par inadvertance sur un petit oiseau posé là. Arrive un renard qui secoue l’oiseau pour retirer sa bouse… et le mange.

Trois moralités sont à tirer de cette histoire : la première, c’est que celui qui nous crée des ennuis ne nous veut pas forcément du mal ; la seconde, c’est que celui qui nous tire des ennuis ne nous veut pas forcément du bien ; la troisième, c’est que celui qui a des ennuis ne doit pas hésiter à appeler à l’aide. A partir de ce canevas initial, Kodjo Mehoun a tissé toute une trame, tout un contexte, une quantité de détails, donnant de l’épaisseur à ce si petit conte.

C’est aussi et surtout un choix intéressant de personnages permettant d’évoquer son entourage susceptible ou son gouvernement sans avoir à les nommer, à se justifier. Ainsi, le roi sera représenté par le roi des animaux, c’est-à-dire le lion, et ainsi de suite, prêtant aux animaux des caractères humains. Ainsi cette belle jeune femme qui dans le village ne voulait épouser personne. Un conteur, pour ne pas la heurter de front, choisit d’inventer une histoire où elle se reconnaîtrait forcément.

Une jeune femme très belle refusait sa main à tous les prétendants de son village jusqu’au jour où arriva un très beau jeune homme. Elle l’épousa et partit avec lui. Là, il se transforma en boa et d’un coup l’avala.

Pourquoi un serpent ? Parce qu’il est sournois. Que deviendrait cette histoire transposée de nos jours ? Une belle jeune fille sort avec un jeune lycéen qu’elle juge au moins aussi beau qu’elle, prévenant, galant, mais qui, une fois avec elle, la fait souffrir car par exemple il la trompe sans cesse avec d’autres filles. La morale de cette histoire, vous l’aurez compris, c’est qu’il faut se garder de ne se fier qu’à l’apparence extérieure…

La veille, nous explique Kodjo, il se trouvait avec d’autres intermittents du spectacle face à des députés et, endossant son rôle de conteur, avait inventé le conte suivant :

Un tigre apparemment content de lui cria au zèbre qui passait par là :

- « Profite bien de courir car tu figures sur ma liste.
- De quelle liste parles-tu donc ?
- Eh bien, regarde : je t’ai inscrit pour midi. Tu seras mangé
! »

Sylvain Kodjo Mehoun : « On te raconte une histoire et tu dis « Ouah ! C’est beau. » Tu fais appel à ta mémoire personnelle ensuite pour raconter ton histoire.

Pourquoi ? Par exemple, un conteur africain te raconte l’histoire de deux femmes.

C‘est l’histoire d’un homme qui avait épousé deux femmes. L’une était très jalouse et l’autre ne l’était pas. C’est normal puisque certaines personnes n’aiment pas partager. Et les deux étaient bossues. La première était bossue, certes, mais c’est une légère bosse. La seconde avait une bien plus grosse bosse mais était très gentille. Une voisine, un jour, raconta à cette dernière qu’elle appréciait beaucoup « ce soir, des déesses viendront danser, va avec elles et demande à l’une d’entre elles : « Prenez mon bébé qui est derrière mon dos. » Alors elles prendront ton bébé et tu devras fuir. Après tu n’auras plus de bosse. »" Et cela a marché. Et le lendemain, quand l’autre voit que la gentille épouse n’a plus de bosse, elle est encore plus jalouse et elle veut savoir ce qu’elle a fait pour ne plus avoir de bosse. La deuxième femme est si gentille qu’elle lui dit la vérité. Du coup, la première femme retourne une nuit danser et dit à sa voisine surnaturelle : « Peux-tu prendre l’enfant qui est dans mon dos pour que je danse ? » « Non non non, cela fait un bon moment qu’il y en a une qui m’a passé son bébé sans revenir le chercher. C’est à mon tour de danser. » Et la déesse lui donne l’autre bosse sur son dos, si bien que l’épouse se retrouve avec deux bosses.

Cela, c’est l’histoire que je viens de raconter. Maintenant, si vous allez vérifier dans le livre, ce ne sera pas pareil. C’est différent car j’ai utilisé mes mots, j’ai utilisé un prénom qui n’existait pas dans le livre, et donc c’est à vous de vous approprier les contes pour les transformer.

Par exemple, vous allez voir un match de foot : vous rentrez chez vous raconter le match à quelqu’un. Vous n’allez pas commencer par le début, mais par les moments qui vous ont le plus plu : « au moment où il allait marquer un but, on aurait dit qu’il avait quatre pieds ! » On va peut-être te répondre que tu es marseillais, que tu mens, mais c’est toi qui ajoutes.

Quand on parle de conte africain, on s’imagine qu’on va parler des animaux de la brousse, que le conteur va arriver avec un jumbé, des clochettes. C’est beau mais il y a très longtemps que cela ne se passe plus ainsi. Ca évolue. Certains conteurs effectivement sont conservateurs et sont restés là-dessus car c’est leur formation, du genre des griots. Je ne suis pas un griot, je ne peux pas l’être. Il ne faut pas confondre griot et conteur : les griots sont conteurs, mais surtout ils sont la mémoire du peuple, ce sont des journalistes, ils sont tout, ils sont immenses. Moi, je ne suis qu’un conteur, donc je prends tout juste une fonction des griots qui racontaient des histoires.

Moi, je n’ai pas vécu dans la jungle. Même ceux qui parlent d’animaux dans leurs contes n’ont jamais vécu dans la jungle, ils ne comprennent pas le langage du lion, ils ne comprennent pas le langage des lièvres. Pourquoi utilisent-ils des animaux ? Souvent les histoires qu’ils racontent sont faites pour corriger des moeurs, pour donner des conseils. Elles proposent une morale. Si je dis à une adolescente « arrête de mâcher du chewing-gum », elle va se fâcher. Mais si je lui dis :  »Ecoute, je vais te raconter l’histoire d’une biche, très belle. A chaque fois que la biche accompagnait ses collègues pour ses randonnées, elle n’arrêtait pas de brouter. » Et je lui invente une histoire pour que cela la dégoûte de mâcher toute la journée, alors que cela reste l’histoire d’une biche.

Et quand je parle du lion, au jour d’aujourd’hui, c’est le président de mon pays. C’est le roi des animaux. Je ne peux pas le nommer. Si je dis   »Mon président, il a tué quelqu’un. », il faut que j’apporte des preuves, que je prenne un avocat, etc… Or là, je parle du lion !
Quand Birago Diop parlait de la bosse, c’est juste pour matérialiser les défauts que nous avons.

Je puise beaucoup dans le répertoire du conte africain, que je raconte avec un regard de citadin parisien, puisque cela fait longtemps que j’habite Paris. Je peux par exemple raconter l’histoire d’un lion ou d’une hyène dans le métro. Vous allez me dire « Il est malade, il raconte n’importe quoi. » Mais si, car certaines personnes ont des comportements de hyène. Tu leur dis tout juste « Bonjour » dans le métro, c’est comme si tu les agressais. « Oh ! Un noir qui me dit bonjour ! » Ca, c’est une hyène, ce n’est pas une personne. Les gens disent : « Il nous a raconté une histoire. Il a parlé d’une hyène. » Alors que moi je parle d’une personne à qui j’ai dit « bonjour » dans le métro et qui n’a pas compris ! Elle est là dans son coin à lire un livre, je veux m’assoir à côté d’elle et je dis « Bonjour madame. », et elle de paniquer. Une hyène qui lit un livre, il vient d’où, lui ? Maintenant vous avez compris.

Sylvain Kodjo Mehoun : fin du conte (2004)

05.10
2004

Personne n’a répondu à la devinette ! C’était pourtant facile. La réponse, c’était… une devinette !
La devinette vit quand on la cherche et meurt quand on la trouve.

« Tu n’as même pas de problème ! Je crois que toi, pour être heureuse….. (il ménage son suspens)… le premier homme que tu trouves, tu lui demandes d’être ton mari, tu auras des enfants et tu seras heureuse. »

Cet homme, il a de la chance : c’était la première fois qu’une femme faisait officiellement une demande en mariage.

Elle lui demande aussitôt :

« - Veux-tu être mon mari ?

- Quoi ? Quoi ? Ton mari ? Non, non, non. Moi, mon bonheur m’attend. Tu te débrouilles ! Chacun pour soi ! »

Et il est parti, le con ! Il est parti. Il a laissé la femme. Il arrive à l’arbre qui lui demande :

« - Alors ? Tu as vu Dieu ?

- Oui : Dieu m’a dit que des brigands ont enterré entre tes racines un coffre rempli d’or, de diamants et de pierres précieuses. Si tu enlèves la caisse, tu pourras pousser comme les autres, grand, avec du feuillage et des fruits.

- Mais, s’exclame l’arbre, je ne peux pas me plier en deux pour enlever la caisse ! Si tu veux, tu déterres la caisse et tu la gardes pour toi !

- Oh, vous les arbres, rétorque l’homme, quand on vous donne un conseil, vous en voulez toujours plus. Non, non, non, tu te débrouilles. Moi, j’ai mon bonheur qui m’attend, je m’en vais. »

Et il est parti. Il est rentré vous savez où ? Dans la forêt. Et là, il était toujours là, vous savez qui ? Le lion, plus affamé que jamais.

« Alors ? » rugit le lion. Et là lui répondit le plus grand silence.

« J’ai dit alors ? rugit-il encore.

- J’ai vu Dieu.(…) Dieu m’a dit que pour calmer votre faim, le dernier homme qui a vu Dieu vivant et qui est un imbécile, eh bien… il faut le manger !

- Eh toi ! Tu viens de voir Dieu, eh bien, tu vas être le dernier, et puis tu es revenu me voir encore, tu n’es vraiment qu’un imbécile ! »

Et le lion l’a mangé. »

Et ce conte, conclut Sylvain Kodjo Mehoun, c’est mon grand-père qui me l’a raconté le jour où je lui ai dit : « Je m’en vais en France chercher mon bonheur. » Il m’a répondu : »Fais très attention car ton bonheur peut passer juste à côté de toi. »