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Vous êtes toute seule ?** de Claude Pujade-Renaud (1991)

25.07
2011

cop. Actes Sud

Ce recueil débute et s’achève sur une danseuse, Nathalie (danse moderne) puis Galina (danse classique), rappelant le passé de danseuse, chorégraphe et professeure de Claude Pujade-Renaud. Onze nouvelles, avec presque toutes des femmes pour héroïnes, pas forcément seules, parfois en couple mais proches de la rupture :

Dans la première, intitulée Pas de deux**, Claude Pujade-Renaud nous livre une belle description du parallèle entre le corps à corps des danseurs et celui des amants, tous deux imparfaits, comme d’ailleurs la scène se révèle elle-même moins exaltante que le milieu naturel favorisant l’épanouissement et de la danse et de la relation sexuelle. Ainsi le couple se découvre-t-il dans une dernière danse…

Dans la seconde*, Fabienne souffre de la gêne bien connue d’être une femme célibataire, s’attablant seule à un restaurant, précédée d’une question agaçante qui donne le titre au recueil. Elle va alors trouver un subterfuge pour avoir droit à une table de couple…

Dans la nouvelle suivante, lui se comporte comme un enfant et en veut un. Marthe refuse d’assumer deux enfants. Elle rompt.

Dans la quatrième, un couple nouvellement formé au lit évoque leurs vacances passées, lui amoureux d’une légendaire aristocrate du 18e siècle, retenue recluse à Bagheria, en Sicile, elle avec Philippe et sa chatte Bagheera en Ardèche, dont la captivité l’avait insupportée à un tel point qu’elle avait fini par rompre.

Dans Le clapotis*, une femme préfère à la compagnie de son mari les fonds marins silencieux.

La nouvelle suivante tourne autour de la paranoïa d’une mère de famille envers une machine à laver malfaisante.

Les îles constitue la seule nouvelle où le protagoniste se révèle être un homme, lequel veut retrouver son enfance et son imaginaire autour de l’île du Sucre, tandis que sa femme s’affaire pendant des vacances qu’elle préfère sportives et bien remplies.

Dans Le café d’en face*, l’auteure ménage le suspens : où vont tous ces clients, ayant le même air, qui fréquentent régulièrement le café avant d’entrer dans l’immeuble d’en face ?

Dans Insectes*, une femme se perçoit comme une pièce rapportée dans une famille autocentrée sur elle-même, se complaisant dans les souvenirs et les habitudes prises.

Enfin, Le lac des signes exprime la souffrance d’une jeune femme au corps meurtri par la danse classique.

 

Claude Pujade-Renaud aime à fouiller au plus profond de la solitude des êtres pour en extraire l’indicible. C’est là, à mon sens, le plus bel atout de la littérature. Ces solitudes qui se cachent ou s’ignorent, qui sont tues ou réprimées, précèdent ou succèdent à de grandes crises, des ruptures généralement. D’une plume sensible et poétique quand elle ausculte les détresses, elle passe à un registre plus percutant, non dénué d’humour noir, lorsqu’elle examine les relations humaines et sociales. Une belle lecture.

 

Prix Rotary de la nouvelle.

Vous êtes toute seule ? :  nouvelles / Claude Pujade-Renaud. - Arles  : Actes sud , 1990 .- 169 p.  : couv. ill. en coul.  ; 19 cm. - ISBN 2-86869-637-6 (br.), Prix : 85 F.

 

La danse océane ** de Claude Pujade-Renaud (1988)

10.07
2011

copyright Actes Sud

Si vous ne vous êtes encore jamais intéressé à la danse moderne, il est possible que les noms de Doris Humphrey, Charles Weidman, Martha Graham, Ruth Saint Denis, José Limon, Louise Brooks, … entre autres, ne vous disent strictement rien. Et pourtant cela ne diminuera en rien votre plaisir à lire ce roman qui retrace, à travers le destin de Doris Humphrey, célèbre danseuse et chorégraphe américaine des années 30, la carrière de ces pionniers américains de la danse moderne, de 1920 à 1975.

« En danse moderne nous prétendons non vous divertir, comme le fait la danse classique, mais vous troubler et vous instruire. Je voudrais vous amener à vibrer jusque dans votre respiration et vos fibres musculaires. Oui, atteindre en vous une zone viscérale, inconscient peut-être. C’est pourquoi la danse moderne, à l’inverse du ballet traditionnel, rejette le vedettariat et la virtuosité pour la virtuosité. Le caractère démocratique de notre danse se situe à l’opposé de l’élitisme académique. Notre compagnie détient un fonctionnement égalitaire, chacun peut devenir le partenaire de l’autre. Et le sol et l’espace sont aussi pour nous des partenaires. J’aimerais que vous sentiez combien le corps, le mien ou le vôtre, peut se mouvoir en prenant appui sur l’espace comme sur un être vivant, un être aimé oserai-je dire, qui parfois le soutient, parfois le lâche. Ainsi le danseur moderne fait-il naître les formes à partir des variations de l’énergie. Regardez… » (p. 153-154).

Quelle est la part de fiction dans cette « biographie romancée » ? Comment s’autoriser à inventer autour de personnages qui ont réellement existé ? Pourquoi avoir choisi d’écrire un roman centré autour de la rivale de Martha Graham, alors Claude Pujade-Renaud fut son élève, puis elle-même chorégraphe et professeur ? Voilà des questions que nous ne manquerons pas de poser à cette  nouvelliste et romancière, que nous rencontrerons l’an prochain.

Dans cette histoire passionnante, Claude Pujade-Renaud brosse le portrait extraordinaire d’une femme d’exception, Doris Humphrey, qui éprouve beaucoup de difficultés à couper le cordon ombilical avec sa mère comme avec ses professeurs. Fille ou élève, elle préfère oublier son corps de femme, souillé dans une chambre d’hôtel, et avec lui toute sexualité ou maternité, pour mieux dompter son corps de danseuse et s’interroger sur ses créations et sur les méthodes d’apprentissage de ses disciples. Quelles concessions, quels sacrifices sont à faire pour pouvoir créer pleinement ? L’héroïne cite à un moment donné Une chambre à soi de Virginia Woolf, et refuse longtemps mariage et enfants. Sa véritable famille, on le voit, ce sont ceux qui vivent comme elle pour la danse, ce sont ses trois partenaires, Pauline Lawrence, Charles Weidman et José Limon.

Un magnifique roman, vibrant et sensible. Comment ne pas vouloir danser après cela ?

La Danse océane / Claude Pujade-Renaud. - Arles : Actes sud , 1996 .- 382 p.  ; 18 cm .- (Babel  ; 234). – ISBN 2-7427-0912-6.