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Célia Lévi (2010)

24.02
2010

Mardi 23 février, nous avons rencontré la toute jeune Célia Lévi, auteur des Insoumises *, son premier roman, publié chez Tristram en janvier 2009.

Voici le compte -rendu de cet échange avec un public de lycéens :

Pourquoi avoir choisi d’écrire des lettres ?

J’avais ce projet d’écrire des lettres avant même l’histoire. La forme a imposé le propos. On n’écrit pas de la même façon des lettres que des mails. Plus jeune, j’écrivais des lettres, quand les mails n’existaient pas encore.

Par ailleurs, j’aime beaucoup les romans par lettres : Montesquieu, Rousseau, et surtout Mémoires de deux jeunes mariées de Balzac, dont j’ai repris les prénoms des deux héroïnes, Renée et Louise.
Je trouvais que c’était une tradition littéraire qui se perdait, alors qu’elle permet une liberté dans les propos, dans l’écriture.
Cela me permettait aussi d’être plus naturelle, car j’étais habituée à écrire des lettres.

Depuis quand écrivez-vous ?

Les Insoumises constitue mon premier roman. C’est la première fois que j’écrivais, j’étais alors âgée de 26 ans.
Cela devait au départ être un scénario par lettres, et puis, au bout de la 5e ou 6e lettre, je me suis rendu compte que c’était davantage un roman qu’un scénario. En fait, avant, jamais l’idée ne m’était venue d’écrire un roman.

Quelles études avez-vous poursuivi ?

J’ai suivi des études de littérature italienne et un peu cinématographiques.

Avez-vous réalisé des films ?

Un court-métrage.

L’histoire est-elle tirée de votre expérience personnelle ?

Il y a certes quelques passages vécus ou que des proches ont vécus, mais tout le reste provient de la documentation. Le matériau de base, c’est en effet du vécu.

Ecrivez-vous pour les adultes ou pour les jeunes ?

Je ne me suis pas posé la question. Cette période de la jeunesse qui dure à présent jusqu’à 30 ans m’intéressait : c’est ce qui me préoccupait.

Pourquoi n’y a-t-il pas forcément de réponses aux questions de l’une et l’autre ?

C’était pour éviter les répétitions, les lourdeurs. Et puis elles s’éloignent toutes deux petit à petit. Elles écrivent plus un journal que des lettres car elles ne se voient plus.

On a pu remarquer le caractère très littéraire de l’écriture, alors que souvent dans des lettres le style est plus naturel. Pourquoi ?

L’usage de la lettre est très lié aux 18e et 19e siècles. J’ai gardé une forme très classique, tout en parlant de problèmes contemporains et modernes. Je connais mieux la littérature classique que la littérature contemporaine.
C’était très difficile de créer deux styles très différents pour être ou Renée (qui correspond plus à ma manière d’écrire) ou Louise.

Pourquoi avoir choisi le moment des grèves étudiantes en France ?

C’était au moment où le gouvernement voulait faire passer le CPE, ce contrat d’embauche à durée déterminée sur 2 ans. Pour moi, c’est l’un des derniers mouvements qui est bien passé d’un point de vue médiatique. Il a permis la résurgence de certains slogans de mai 68, d’insurrection française. C’est un mouvement qui a été très instrumentalisé par des groupes d’extrême-gauche, pourtant minoritaires. Quant à la grève du musée du quai Branly, où j’ai travaillé, elle, elle était fictive.

Pourquoi ce titre ?

Parce que le roman abordait deux formes d’insoumission : la première était politique, et la seconde était le refus inconscient du monde vécu comme subi.
Le titre est venu à la fin. Il était à la fois simple et assez neutre.

Pourquoi l’Italie ?

Surtout par tradition littéraire. Tout étudiant aux Beaux-Arts partait en Italie. Et puis je voulais retranscrire les sensations que j’ai pu éprouver en Italie. Mon père est Italien. Il y a un laissez-aller en Italie, une manière de vivre.

Aviez-vous un message à faire passer ?

Qu’il est devenu très difficile d’être jeune. Le travail est devenu un but en soi, parce qu’il est de plus en plus précaire. On subit les pressions familiales et sociales. Quand on recherche un emploi, au 3e refus, on est radié du Pôle Emploi. Et puis l’entrée dans l’âge adulte est de plus en plus repoussée.

Combien de temps vous a-t-il fallu pour écrire Les Insoumises ?

8 mois. Durant tout ce temps, j’ai exercé divers métiers : j’ai fait du secrétariat, de la traduction, de la figuration pour des films et des séries télé, de l’assistanat à la réalisation, un peu de production.

Dans quelles conditions écrivez-vous ?

J’ai beaucoup écrit en faisant de la cuisine. J’écrivais mieux l’après-midi. Je n’écrivais pas au-delà de 5 pages par jour. J’ai écrit les 15 premières pages sur papier et ensuite sur l’ordinateur. J’ai très peu repris ce que j’ai écrit. J’avançais pour avoir un canevas.

Combien vous rapporte la publication de ce roman ?

Je touche 8% de droits d’auteur, c’est-à-dire 1,50 euro à peu près sur les 18,70 euros que coûte le roman.

Pourquoi Tristram ?

J’ai envoyé mon tapuscrit à beaucoup beaucoup de maisons d’édition, et c’est eux qui l’ont accepté.

Combien de temps a-t-il fallu entre l’envoi de votre manuscrit et l’arrivée du livre en librairie ?

J’ai commencé les envois en juillet 2007,  j’ai eu une réponse positive en mai 2008 et le livre est paru en janvier 2009.
C’est un moment désagréable car on reçoit beaucoup de réponses négatives, et on a un peu oublié ce qu’on a fait.
Heureusement, je n’ai eu que des modifications minimes à faire sur la demande de Tristram.


Avez-vous été surprise par les critiques élogieuses ?

A vrai dire, non, mon éditeur avait déjà eu des échos positifs au jour le jour.
Je savais que c’était important d’avoir une bonne critique.
Je savais que Tristram était une bonne maison d’édition, très aimée des critiques, que leurs livres étaient très attendus. J’étais assez confiante. En fait, être chez Tistram s’est révélé mieux qu’être publiée chez Gallimard car cette maison d’édition a peu de parutions, qui sont donc plus médiatisées.
Il aurait été noyé parmi d’autres dans les grandes maisons d’édition.

Avez-vous vendu beaucoup de livres ?

Plus de 800. Il paraît que c’est bien pour un premier roman.

Avez-vous d’autres projets ?

Un livre doit paraître en septembre, Intermittance, précisément sur le statut d’intermittent.

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Les insoumises de Célia Levi (2009)

04.05
2009

Lorsque Renée décide de partir de cette capitale « stressante » qu’est Paris pour l’Italie, rêvant là-bas de mener une vie d’artiste, commence une correspondance régulière avec son amie, Louise, qui, elle, abandonne sa thèse et son petit ami pour se radicaliser dans son rejet du capitalisme par l’action et épouser l’anarchisme. A défaut de se comprendre, elles livrent ainsi sur le papier durant trois années leurs rêves et leurs désillusions…

« Les Insoumises est un roman d’apprentissage dans la veine de ceux du 19éme siècle, il est librement inspiré de Mémoires de deux jeunes mariées de Balzac qui fut mon livre de chevet pendant toute mon adolescence. Mon roman était pour moi l’occasion de lui rendre hommage mais aussi de parler de la jeunesse d’aujourd’hui, et de la difficulté de débuter dans la vie quand justement on possède un esprit trop romanesque.

Le genre épistolaire me permettait une plus grande liberté et il m’a semblé que c’était la première marque d’insoumission de mes héroïnes, à une époque où il n’existe quasiment plus que les mails, les SMS et autres moyens virtuels de communiquer.

Cette forme obsolète me tenait à coeur car elle symbolise tout un monde qui disparaît et qui fait pourtant l’intérêt de la vie ; les discussions interminables dans les cafés, la flânerie, la lecture prolongée dans les vieilles librairies poussiéreuses où l’on sait qu’on est en train de perdre son temps ; on feuillette d’abord furtivement une page, puis happé par le livre on le dévore sans forcément l’acheter. Ce sont les vieux cinémas du quartier latin, ces lectures intempestives dans un coin sombre d’une librairie, les promenades dans la campagne ou dans les villes, ce qu’on appelle aujourd’hui la paresse qui m’ont poussée à écrire ce livre. » Célia Lévi dans Le courrier des auteurs (Le choix des libraires)

Les Insoumises est donc un roman épistolaire, un biais commode pour l’auteur, à peine plus âgée que ses deux héroïnes, pour oser se lancer dans un premier roman en avançant grâce à la construction en échos et en réponses que l’une fait aux réflexions et pensées de l’autre. Cette progression en miroir permet aussi de révéler deux personnalités apparemment opposées, l’une aspirant à peindre ou à tourner des films, sans jamais avoir tenu un pinceau ou une caméra, l’autre à se faire accepter dans des groupuscules anarchistes. Mais toutes deux font preuve d’une exaltation toute romantique d’un autre temps, d’un autre siècle, révoltées d’un même élan par cette société qui les va les briser et les condamner à une impasse, pire à l’isolement. De même ces vraies lettres, sans passer par les courriels, comme on n’en fait plus, paraissent aujourd’hui bien dépassées, nos humeurs passant sur Facebook en instantané.

« A la fin de la soirée, les convives ne tenaient plus debout, les yeux engourdis se fermaient sous le poids des paupières lourdes du tumulte, les voix enrouées par la fumée et les vapeurs des liqueurs se taisaient un moment pour gronder un instant après, c’étaient de véritables priapées antiques. La nappe était maculée de taches grenat et de débris d’aliments. On aurait dit un tableau flamand. »(p. 98)

On aime sa dénonciation du monde du travail et de l’art gangréné par le capitalisme, son cynisme sur le sentiment amoureux,

« Nous passons toutes les journées au lit, ou chez moi ou chez lui. Il me fait à manger divinement, et me répète toute la journée que je suis magnifique, que je ressemble à la Vénus de Botticelli. En ce moment même où je t’écris il dort comme un enfant. Il est d’une beauté saisissante, ses boucles d’un noir d’ébène me font penser au Bacchus du Caravage mais son visage est si doux, ses traits si fins. Je ne me lasse pas de le regarder. Je connais enfin la volupté et les délices d’un amour vrai et partagé, alors tu comprendras qu’il n’est pas question pour moi de quitter une telle félicité. » (p. 78)

et une vingtaine de pages plus tard :

« Je pensais que l’amour avait le pouvoir de tout transfigurer, je m’aperçois qu’en réalité, on retombe très vite dans le quotidien et dans la banalité. » (p. 100)

sa description de la nonchalance italienne, mais on aimerait être surpris et à la voir prendre plus de risques pour son prochain roman, dans le choix du genre et des personnages.
Un bon roman d’apprentissage au demeurant, au dénouement un brin pessimiste, mais c’est l’époque qui veut cela, hélas.

Revue de presse, par ordre de parution :
- L’Humanité, jeudi 8 janvier 2009
- Livres hebdo, 9 janvier 2009. Critique de Véronique Rossignol.
- Le Figaro magazine, 17 janvier 2009. Critique de Jean-Marc Parisis.
- Regards, n°59, février 2009
- Technikart, février 2009. Critique de Julien Bisson.
- Cathulu, 1er mai 2009
- Le Monde, 15 mai 2009. Critique de Josyane Savigneau.
- Quartier livres
- Livres hebdo, 24 septembre 2009 : le roman Les Insoumises parmi dans une sélection de 14 romans parmi les premiers romans français.

LEVI, Celia. – Les insoumises. – Auch : Tristram, 2008. – 181 p.. – ISBN 978-2-907681-71-1: 18 euros.

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