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Regarde les lumières mon amour d’Annie Ernaux

15.01
2017

 

cop. raconterlavie.fr

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Raconter la vie, les vies qui se croisent dans un hypermarché, tel est le défi que s’est fixé pendant un an Annie Ernaux qui, quand elle n’écrit pas, prend plaisir à se mêler aux autres en se rendant à l’hypermarché Auchan du centre commercial des Trois-Fontaines à Cergy. Car elle part du principe que loin d’être un sujet trivial, ce lieu consiste en  un kaléidoscope des différentes classes sociales, exceptées les plus aisées, et de tous les âges.

Un petit livre bien à part du reste de l’oeuvre d’Annie Ernaux, tant son écriture y est du coup terriblement factuelle, sans fard, comme les néons qui plongent les clients dans un jour éternel et constant. Le concept ne manque pas d’intérêt mais il ne nous apprend rien ici que l’on ne sache déjà si ce n’est que contrairement à d’autres écrivains peut-être, elle n’a pas honte de concéder aimer aller dans les hypermarchés, et même passer aux caisses automatiques tout en sachant que les caissières creusent la tombe de leur métier en incitant les clients à y passer. Et, après l’ère de la caissière qui n’allait pas assez vite ou faisait des erreurs, à devenir à leur tour de potentiels fautifs, lents ou voleurs, que les clients suivants, la machine ou le magasin peut réprimander. Ou comment les hypermarchés retournent la situation tout en faisant des économies sur le dos des clients. Pire est encore la tentative avortée de vouloir armer chaque client d’une douchette pour scanner leurs achats au fur et à mesure. Une curieuse lecture, qui confirme mon désir de fuir ce lieu de perdition !:;)

La place d’Annie Ernaux (1984)

28.08
2010

Deux mois après sa réussite au CAPES de lettres modernes, son père meurt, à l’âge de soixante-sept ans. Il faut à la narratrice écrire, expliquer cette distance qui s’est inscrite entre son père et elle, non désirée mais inéluctable, celle entre un esprit éveillé par des études longues, et des gens simples, ses parents.

«Pour rendre compte d’une vie soumise à la nécessité, je n’ai pas le droit de prendre d’abord le parti de l’art, ni de chercher à faire quelque chose de « passionnant », ou d’ « émouvant ». Je rassemblerai les paroles, les gestes, les goûts de mon père, les faits marquants de sa vie, tous les signes objectifs d’une existence que j’ai aussi partagée. » (p. 24)

Raconter la vie de son père, c’est retranscrire toute une vie de labeur, un mariage, la perte d’une fille, la naissance d’une seconde, la tenue d’un commerce avec la hantise de la concurrence ; mais c’est aussi le faire revivre par le biais de ses paroles, de ses expressions courantes, en italique dans le texte, qui se révèlent être autant de façons de voir l’existence, des pensées toutes faites comme « personne pour leur faire du tort », « des gens pas fiers », « je n’ai pas quatre bras », ou encore « il ne faut pas péter plus haut qu’on l’a ». C’est transmettre aussi, par ce récit singulier, l’incapacité universelle pour la génération suivante de se faire comprendre de ses parents, de les voir évoluer, et réciproquement, pour eux de voir leurs enfants prendre du recul vis-à-vis d’eux, parfois même d’en avoir honte.

Sobre, ce court récit se révèle être un portrait sensible d’un de ces hommes qui ont toujours vécu chichement, sans envier la situation des autres, doublé d’une analyse fine des relations forcément peu fusionnelles avec une fille qui, instruite et cultivée, s’est élevée, elle, au-dessus de sa condition. Simple mais suffisant.

 

Prix Renaudot 1984

A lire aussi d’elle Les années ** à ***

ERNAUX, Annie. – La place. – Gallimard, 2009 . – 113 p.. – (Folio ; 1722). – ISBN 978-2-037722-0 : 4 euros.
Acheté le dimanche soir 8 août 2010 au café Plum, rue de Lengouzy 81440 Lautrec.

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Les années ** à *** d’Annie Ernaux (2008)

04.07
2009

« Il lui semble qu’un livre s’écrit tout seul derrière elle, juste en vivant, mais il n’y  a rien. » (p. 143)

Sans jamais parler à la première personne, Annie Ernaux nous livre là, bien davantage qu’une autobiographie, tout un demi-siècle de souvenirs vécus non seulement par elle mais par toute sa génération. Une nouvelle manière de retracer son parcours en se fondant dans la mémoire et la pensée de tous ceux qui comme elle sont nés après la seconde guerre, comme pour s’effacer derrière un « ils », un « nous », un « elle », derrière son lecteur ou sa lectrice, qui peut-être elle aussi a vécu une séparation, d’abord vécue comme un déchirement coupable puis comme une délivrance :

« A ce moment de sa vie, elle est divorcée, vit seule avec ses deux fils, a un amant. Elle a dû vendre la maison achetée il y a neuf ans, des meubles, avec une indifférence qui la surprend. Elle est dans la dépossession matérielle et la liberté. Comme si le mariage n’avait été qu’un intermède, elle a l’impression de reprendre son adolescence là où elle l’a laissée, retrouvant la même attente, la même façon essoufflée de courir aux rendez-vous sur ses hauts talons, d’être sensible aux chansons d’amour. Les mêmes désirs, mais sans honte de les assouvir à la perfection, capable de se dire j’ai envie de baiser. » (p. 157).

Ces soixante années constituent une somme d’événements sociaux et historiques, qu’Annie Ernaux fait défiler avec intelligence et finesse à travers le prisme du quotidien familial ou individuel. Fascinant.

Car pourquoi écrit-on, sinon pour

« Sauver quelque chose du temps où l’on ne sera plus jamais ».

C’est là la réponse d’Annie Ernaux, et sa dernière phrase.

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