Mots-clefs ‘absurde’

Kafka sur le rivage d’Haruki Murakami

16.07
2006

copyright Belfond

Année de parution : 2006

Haruki Murakami a ici dénoué le fil de deux histoires se construisant en parallèle. La première suit le parcours d’un garçon de quinze ans qui fugue de chez son père, s’y étant préparé depuis plusieurs années en suivant les conseils de Corbeau, un ami imaginaire. La seconde semble quasiment relever du traumatisme post-Hiroshima puis du merveilleux puisqu’elle relate la mission d’un vieillard, rendu à jamais débile par un événement surnaturel survenu dans son enfance, mais qui possède cette particularité de savoir parler aux chats et de faire pleuvoir tout ce qu’il souhaite. A partir du mythe d’Oedipe qu’il transpose dans le Japon contemporain et revisite avec les croyances d’un Japon ancestral, Murakami brode la trame tragique de ce jeune garçon qui se fait maintenant appeler Kafka Tamura, poursuivi par cette malédiction proférée par son propre père. Or une nuit il se réveille bel et bien couvert du sang de son père, qui réside pourtant à des centaines de kilomètres de l’île où il s’est réfugié…

Le traitement original du mythe d’Oedipe ne constitue absolument pas selon moi la grande réussite de ce roman. Ce qui m’a envoûtée, dans Kafka sur le rivage, c’est d’y retrouver un univers très proche, tout en demeurant différent, de celui de Paul Auster, où l’inexpliquable, l’absurde, le surnaturel parfois, intervient dans le quotidien de ses personnages quittant leur foyer, s’enfonçant au plus profond de leur dénuement et de leur solitude, pour se trouver eux-mêmes. C’est là la clé de ce roman d’apprentissage du fugueur qu’adolescent nous avons tous rêvé d’être, où la vie retourne à sa plus simple expression, où l’âme s’épure lentement, au contact du vieillard puis de la musique classique pour Hoshino, ou, pour le jeune héros, de l’intimité d’une bibliothèque puis de l’austérité d’un refuge de montagne, rythmée par ses fantasmes et ses besoins naturels. C’est un grand roman, où sont distillées tout à la fois les essences du merveilleux, de la tragédie, du roman d’initiation et du roman d’aventures. Autant dire que ses 619 pages se lisent d’une traite !

Kafka sur le rivage / Haruki Murakami ; traduit du japonais par Corinne Atlan. – Paris : Belfond, 2006. – 1 vol. (618 p.) : jaquette et couv. ill. en coul. ; 23 cm. – (Littérature étrangère). . – Trad. de : Umibe no Kafuka. - ISBN 2-7144-4041-X (br.).
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Crises d’asthme d’Edgar Keret (2002)

26.09
2005

cop. Actes sud

Dans la veine de Kafka, trempant sa plume dans l’’humour noir et le minimalisme, cet écrivain israélien égrène la vie quotidienne des gens du commun, sans effleurer ou si peu le conflit avec la Palestine. Il a choisi la forme du récit bref de quelques pages et l’emploi du « je » pour entrer plus vite dans le vif du sujet de ces 48 nouvelles. On grimace beaucoup à la lecture de quelques textes macabres tels que « Mon frère est déprimé », « Le chapeau du magicien », « Langue étrangère » où le père se noie dans son bain pendant que ses fils discutent dans la pièce voisine pour savoir si leur cadeau lui a plu. Etgar Keret porte ainsi un regard désillusionné, plein d’ironie mordante, sur la vie d’un monde à la dérive : violence conjugale, meurtre, préjugés, endoctrinement scolaire. Mais ce regard, il le fait aussi pétiller par quelques clins d’œil, comme ces exceptions à la règle que sont l’« histoire du chauffeur d’autobus qui voulait être dieu » ou « de bonnes intentions ». Dans ce recueil écrit au scalpel, cet auteur, parmi les plus populaires de sa génération en Israël, fait éclater au grand jour l’étrange et inquiétante absurdité de notre quotidien.

 

Lecture d’avril 2003. Rencontre-dédicace le samedi 15 mars 2008.

 

KERET, Etgar. – Crise d’asthme. – Actes sud, 2002. – 208 p. : couv. ill. en coul. ; 19 cm. – ISBN : 2 7427 4093 7 : 18 €.

 

Contes glacés *** de Jacques Sternberg (1974)

24.09
2005

Pour Jacques Sternberg, « écrire un roman de plus de 250 pages, c’est à la portée de n’importe quel écrivain plus ou moins doué. [...] Mais écrire 270 contes, généralement brefs, c’est une autre histoire. Ce n’est plus une question de cadence mais d’inspiration : cela demande 270 idées. C’est beaucoup. »

Contes et nouvelles constituent donc la majeure partie de sa production, en tout cas, la plus intéressante, et le recueil que voici reste à mon sens le plus abouti.

C’est après la guerre, de 1948 à 1973, à Bruxelles, que Jacques Sternberg écrivit ces récits brefs et les lut, deux fois par semaine, à « La Poubelle », cabaret littéraire animé par Jo Dekmine.

Il livre dans ses Contes glacés une vision particulièrement terrifiante de la vie.

Cette vision transcende les genres chez lui. De fait, rien n’est terrifiant mais tout est terriblement reçu. Comme son défunt ami Roland Topor, illustrateur de ses recueils, Jacques Sternberg fuit les appellations et condamne cette manie héritée des sciences naturelles et d’Aristote de toujours vouloir classer la moindre espèce d’écrit dans un genre définitivement arrêté. Mieux que quiconque, Jacques Sternberg passe de l’un à l’autre de ces genres en véritable virtuose et les mélange dans un même récit. Ces genres sont pourtant très proches, et ce dès leur origine. Leur évolution le confirme.

La science-fiction (41 histoires ici), après avoir goûté au plaisir de l’exotisme intersidéral ou scientifique, se penche davantage sur notre condition ; à elles seules les parties « Les Autres » et « L’Ailleurs » en proposent respectivement douze et vingt ; l’intitulé de ces deux chapitres reprend en filigrane les topoï de l’altérité et du voyage exploités par la science-fiction.
Le fantastique (128 contes au total, pratiquement la moitié du recueil) ne répond plus à des peurs externes mais internes à l’homme.
L’humour noir et l’absurde, enfin, plus contemporains, révèlent une forme d’horreur moderne. Il imite d’ailleurs à sa manière les tall stories à l’américaine, ces histoires invraisemblables qu’on débite sans sourciller.
En revanche, Jacques Sternberg affiche son souci de cohésion par la création de chapitres et le choix du titre, qui suggère « glacés de peur ». Contrairement au classement par ordre alphabétique des contes de la plupart de ses recueils, ces contes sont, semble-t-il, répartis en fonction de leurs éléments perturbateurs, de ce qui conditionne l’irruption de la terreur. Et, à l’image de la poupée russe, au cœur de ces contes écrits « pour glacer de peur », et, plus précisément à l’intérieur des rubriques, le propre titre du conte est choisi en fonction du vecteur qui provoque une fissure dans le monde réel. Citons-en quelques-uns dans la rubrique « Les Objets » : La Photographie, Le Papier peint, La Machine à sous, L’Affiche, La Clé, Le Miroir, La Bouteille, La Vitre, Les Lunettes, Le Tricot ou La Photo. En fait, quels que soient leur rubrique et leur genre, les contes sont regroupés sous un dénominateur commun, la terreur.

Le phénomène de la réitération constitue peut-être la loi d’organisation la plus visible pour le lecteur. Ainsi, à plusieurs reprises, l’incipit ressemble à une formule de conte merveilleux dans le style de Marcel Aymé. De même, le schéma narratif est le suivant : la solitude à l’imparfait d’un fantoche mène à une fissure du réel, rupture marquée par le passage au passé simple, qui conduit à la mort du fantoche. Il s’inspire en cela d’une longue tradition de la nouvelle, voire celle de toute la littérature en général, puisque cette structure narrative fait figure de modèle. La quasi-absence de décors et de repères temporels, ce refus de tout réalisme topographique ou historique, confèrent au récit la valeur éternelle et universelle du conte.

L’effet de loupe du texte bref sied à l’effet de terreur recherché : une entrée directe dans le sujet, peu d’événements, des ellipses narratives pour courir plus vite vers la fin. Tous les détails concourent à rendre l’effet envisagé, à entretenir le suspense. Aucun portrait, aucune description ne vient ralentir l’unique intrigue.

Le mot coupe, le mot hache, le mot viole la conscience du lecteur. De la terreur, Sternberg nous propose une vision sans voile. En effet, ce grand virtuose du texte bref dépeint la vie au vitriol, avec la précision du scalpel. Le sang gicle, un homme s’écrase au sol toutes les cinq pages. Tout est mépris, insolence, humour glacé.

Ainsi donc, si Jacques Sternberg a choisi le conte ou la nouvelle, ce n’était certainement pas pour s’inscrire dans la logique moralisante du premier, ni dans l’effort de vraisemblance de la seconde. Telle est donc la fonction des contes et nouvelles de Jacques Sternberg : aller droit au but, sans s’embarrasser de psychologisme de pacotille puisque nous sommes de toute façon de simples automates mis en marche pour un laps de temps réduit.

Sa lecture achevée, le lecteur acquiert la certitude de l’inutilité fatale de tout. A l’instar de ses contemporains, en effet, Jacques Sternberg révèle son observation impassible d’une société – machine et se livre à une analyse lucide de être humain enclin à la bêtise et la misère morales. En effet, s’il existe toujours une peur de l’autre, elle n’est plus pour autant celle d’un monstre venu de notre imaginaire ou d’ailleurs, mais celle d’un monstre bien réel : l’homme. Incapable de communiquer dans l’intimité ou avec l’extraterrestre le plus différent, l’homme reste le pire ennemi de l’homme. Il est capable de la plus grande indifférence, tels le spectacle de la déportation ou celui des événements du Rwanda. Les hommes s’entre-tuent à travers les siècles, pour une question de territoire ou de religion. Par l’absurde, Jacques Sternberg va refuser de jouer la comédie humaine ; il se situe hors de ses conversations insipides car stéréotypées, de son aliénation culturelle, de son perpétuel recommencement. C’est pourquoi la véritable folie, moderne, terrifiante, est chez lui quotidienne, universelle : c’est le thème de l’engagement et du travail, de l’homme aliéné par la passion morbide du travail jusqu’à l’épuisement de ses forces vitales. Du même coup, il critique la société, le capitalisme, la bureaucratie oppressive et toutes les institutions. Il imagine une société futuriste où l’individu perd son identité, sa personnalité, ses relations, sa vie et reverse ses journées de travail en taxes et impôts Il démantèle cette civilisation bâtie sur une idée reçue : « On n’arrête pas le progrès ! ». Jacques Sternberg attaque donc à mots armés le monstre humain et la société inhumaine qu’il a façonnée et qui lui a échappé. Ce ne sont pas un ni deux coups portés à ce soi-disant bon sens quotidien mais plusieurs centaines assénés, à travers ses contes.

« A côté de l’usine qui fabriquait en série des allumettes, cet hommes d’affaires avait créé une entreprise où l’on enflammait les allumettes pour vérifier si elles étaient utilisables. » (p. 196)

Fréquemment, sa rage est aussi d’ordre écologique, dénonçant la pollution et le gaspillage des ressources naturelles. Il n’en garde pas moins ses griffes pour son sujet de prédilection : la religion, qu’il porte systématiquement en dérision.

>Aussi Jacques Sternberg laisse-t-il son lecteur au bord du précipice. Non seulement il enchaîne ses maillons du vecteur – tension vers la terreur sans retour à l’ordre, sans vecteur-détente, mais surtout il détruit ainsi les fondements du réel et ses certitudes sans rien reconstruire. Cette vision anarchique du monde provoque donc aussi le chaos dans l’esprit du lecteur et bouleverse sa propre vision du monde.

Mes contes préférés ? Les Chats, Le Rideau, Le Plafond, La Photographie, Marée basse.

« C’est avec quelque étonnement qu’on remarquait accroché à la porte de ce caveau funéraire l’écriteau : JE REVIENS DANS UN INSTANT. » (p. 162)

Contes glacés. – Paris : Marabout, 1974, 375 p.
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Le crépuscule des clochards de Raymond Federman, George Chambers

23.09
2005

De l’absurde à la Beckett

Visiblement fort influencé par son ami Samuel Beckett, Raymond Federman met en scène deux clochards anonymes, minables, non pas dans une pièce de théâtre, mais dans des épisodes brefs émaillés de courts dialogues, tout aussi absurdes et provocateurs les uns que les autres.

Une « microfiction » expérimentale qui ne manque vraiment pas de sel.

FEDERMAN, Raymond, CHAMBERS, George. – Le crépuscule des clochards / trad. de l’américain par Nicole Mallet. – Marseille : Éd. le Mot et le reste, 2004. – 147 p. : couv. ill. en coul. ; 21 cm.
Titre original : The twilight of the bums. – ISBN 2-915378-07-X (br.) : 15 €.

La 2,333e dimension *** de Marc-Antoine Mathieu (2004)

19.09
2005

Série Julius Corentin Acquefacques, prisonnier des rêves : tome 5

1er chapitre : Deux gardiens de la réalité trouvent Julius Corentin Acquefacques chez lui en flagrant délit : il rêve. Ils profitent de son sommeil pour capturer ses rêves, mais l’un d’entre eux s’échappe, sous la forme d’une planche intitulée « Le rêve à ne pas faire ».

2e chapitre « Le rêve à ne pas faire » : Julius Corentin rêve. Il rêve de son appartement déplié, et au bout de l’horizon, d’un point de fuite qu’il perd dans le vide.

3e chapitre : Julius Corentin se réveille dans un monde désormais plat, sans perspective ni relief…

Vous l’aurez deviné : le scénario une fois de plus est on ne peut plus délirant… et intelligent. A travers Julius, le lecteur de bande dessinée  va être directement confronté aux problèmes de l’horizon, de la perspective, des points de fuite, du relief au moyen d’une paire de lunettes, des ébauches de mondes, des brouillons, des univers parallèles dessinés,… Impressionnant ! A DECOUVRIR ABSOLUMENT !

MATHIEU, Marc-Antoine. – Julius Corentin Acquefacques, tome 5 : La 2,333ème Dimension. – Delcourt, 2004.- 59 p.. – ISBN : 2-84789-160-9 : 12,50 €.

Le début de la fin ** de Marc-Antoine Mathieu (1995)

19.09
2005

Dans ce nouveau rêve, on demande à Julius Corentin de choisir entre pile ou face, en sachant que personne ne perd à ce jeu, ni ne gagne… A son réveil, il se rend compte qu’il fait absolument tout à l’envers : il se dérase, se remet en pyjama pour partir travailler, … Je n’en dis pas plus, ce serait encore trop.

C’est je crois le volume que j’ai le moins apprécié (cela reste un deux étoiles malgré tout) de cette série si étonnante (à quatre étoiles !), AHURISSANTE, GENIALISSIME, que je vous conseille une fois de plus de lire, même si d’ordinaire vous n’êtes pas particulièrement BD. Commencez par L’origine, vous verrez ! A lire les quatre autres critiques sur ce blog pour achever de vous en convaincre.

Le début de la fin ; La fin du début / texte et dessins, Marc-Antoine Mathieu. – [Paris] : Delcourt, 1995. – 23-25 p. : ill., couv. ill. en coul. ; 32 cm. – (Julius Corentin Acquefacques, prisonnier des rêves. ; 4).

Le Processus *** de Marc-Antoine Mathieu (1993)

19.09
2005

Série Julius Corentin Acquefacques, prisonnier des rêves :  tome 3

Un matin Julius Corentin, habillé pour partir à une visite médicale de routine, aperçoit couché dans son lit son double qui le supplie en vain de ne pas s’y rendre. Hélas ! Il part et va être la victime d’une méprise, l’assemblée de docteurs le prenant pour un malade persuadé de l’inexistence des plafonds… Car sa pendule avançait de plusieurs minutes, et cette approximation va le faire tomber dans un terrible engrenage…   qui ne connaîtra pas de fin.

Une histoire fantastique, et ô combien déroutante : pourquoi, Marc-Antoine, n’avoir proposé que 5 volumes à cette série génialissime ?

MATHIEU, Marc-Antoine. - Le Processus. - Delcourt, 1993. – 48 p.. – ISBN 2-84055-011-3 : 12,90 €.