Categorie ‘Littératures sud-américaines et d’Amérique centrale

Les armes secrètes ** de Julio Cortazar (1958)

07.08
2011

cop. Gallimard

Las Armas secretas

C’est en France, où il a vécu en exil, et non en Argentine que se déroulent les cinq nouvelles de ce célèbre écrivain argentin, qui composent ce recueil :

Dans la nouvelle psychologique Lettres de Maman **, le suspens tient en un secret qui appartient à un passé proche, et que des lettres mises sur le compte de la sélénité et la folie de la mère de Luis, demeurée seule en Argentine, mettent en exergue, leur couple étant presque illégitime puisque Luis, le narrateur, a séduit Laura, l’amie de son frère, lequel ne s’en est jamais remis et a péri…

Dans Bons et loyaux services *, proche de l’absurde, Madame Francinet, d’un certain âge, est embauchée par Madame Rosay pour garder, le temps d’une grande soirée parisienne, ses six chiens. A la fin de sa mission, dans la cuisine, un certain Monsieur Bébé lui donne à boire du whisky, auquel elle goûte pour la première fois de sa vie. M. Rosay revient un jour la voir pour lui confier une délicate mission, celle de tenir le rôle de la mère de ce Monsieur Bébé lors des obsèques de ce dernier, le seul à l’avoir considérée comme un être humain ce soir-là…

Les fils de la vierge ** : Sur la pointe de l’île de la Cité, un couple se forme sous les yeux d’un photographe, celui d’un très jeune homme avec une dame d’âge mur. Le narrateur saisit alors leur expression sur le vif, geste aussitôt surpris, si bien qu’il provoque malgré lui la séparation du couple et le courroux de cette dame bientôt rejointe par son mari aux aguets, tandis que le jeune homme en profite pour fuir. Plus tard, chez lui, devant l’agrandissement de cette photographie où tout se jouait encore, une autre issue de l’histoire se dessine…

L’homme à l’affût **, dans la nouvelle la plus longue, est à l’affût d’une réalité qui se dérobe, qu’il perçoit parfois, dilatée dans le temps, comme élastique. L’histoire de ce saxophoniste de jazz est racontée par son biographe.

Enfin, Les armes secrètes : un couple se voit au café. Tous deux vont dans sa villa, ses parents absents. Pierre a des rêves, des visions de l’intérieur de cette villa, surtout de la rampe d’escalier, du corps de Michele dans sa chambre là-hait qu’il malmène. Mais cette dernière ne s’est toujours pas offerte à lui. Même elle se fâche. Il part alors sur sa moto, traverse un bois jonché de feuilles mortes. Mystère ?! Réincarnation de cet homme qui bégayait, qui l’a violée avant d’être assassiné par ses amis en plein bois, sur un lit de feuilles mortes ?…

 

Le lecteur peut facilement être dérouté par ce recueil de nouvelles à l’univers décalé, aux frontières du fantastique. Ainsi, l’arme secrète qui fait basculer le réel vers le fantastique contemporain, cela peut être un nom réapparaissant dans une lettre, une photographie dans Les Fils de la vierge, la musique dans L’homme à l’affût. La plupart des nouvelles ne glissent pas vers le surnaturel, elles le laissent seulement affleurer, en filigrane, sans rupture, sans glissement, juste en surimpression de la réalité. Excepté Les Fils de la vierge (dont s’est inspiré Antonioni dans son film Blow up), où un objet, la photographie, permet ce glissement vers un fantastique plus classique. Mais à chaque fois, le fantastique est intériorisé par les personnages.

A travers ces nouvelles au fantastique très psychologique, Julio Cortazar aborde des thèmes bien réels, et souvent graves : la culpabilité, la maladie mentale, la lutte des classes, le dédoublement de la personnalité, le souvenir traumatisant, l’impossibilité de vivre selon ses désirs, la dépossession de soi, la mort.

Il est dommage que ce recueil ne regroupe que cinq nouvelles sur les onze comprises sous ce titre, d’ordinaire. Impossible en effet de ne pas poursuivre notre découverte progressive de cet auteur, à lire absolument.

 

Les Armes secrètes / Julio Cortázar  ; traduit de l’espagnol par Laure Guille-Bataillon, traduction revue. - Paris  : Gallimard , 2005.- 234 p.  : couv. ill. en coul.  ; 18 cm .- (Collection Folio  ; 448). - ISBN 2-07-036448-8 (Br) : 6,20 €.

 

Histoires d’ici et d’ailleurs * à ** de Luis Sepulveda (2011)

19.06
2011

cop. Métailié

Titre original : Historias de aquí y de allá

Tout commence par l’histoire de deux photographies, les mêmes gosses de banlieue posant avant et après la dictature, quand Luis Sepulveda rentre de quatorze ans d’exil et part à la recherche de ces cinq gamins au sourire si pur et qu’il ne retrouve que quatre jeunes gens qui ont désappris à rêver… Vingt-cinq chroniques, à commencer par cette anecdote, jalonnent ce recueil, pour certaines publiées en 2009 dans La Montagne. Il en est certaines qui constituent en quelque sorte des hommages, faisant le récit de rencontres qui ont marqué sa carrière ou scellé des amitiés, telles celle avec un vieil ermite qui a donné naissance au Vieux qui lisait des romans d’amour, celle des frères Arancibia, imprimeurs, ou celle avec Anne-Marie Métailié, son éditrice. Si quelques-unes, bien rares, peuvent être tendres et amusantes, telles celle du chien libre Edward, ou celle de cette invention scatologique de la couche pour bébé qui permet la pousse d’un arbre (p. 57-58), la plupart sont virulentes : elles condamnent, sans appel et dans le désordre, un tourisme de masse peu soucieux de l’environnement, l’indifférence politique face à la fin des glaciers, les roueries du Vatican, l’incompétence de certains journalistes, la vision de la culture dans les programmes de télévision, les injustices sociales et l’exploitation des ressources de pays d’Amérique latine par l’Europe. Elles font l’éloge de tous ces exilés qui comme lui ont dû fuir une dictature, de tous ces résistants politiques, culturels ou intellectuels.

 

En 25 chroniques, Luis Sepulveda balance tout ce qu’il a sur le coeur. Un regard sans concession de l’écrivain sur la société contemporaine.

Luis Sepulveda au Salon du Livre de Paris


 

Autres textes de lui critiqués dans Carnets de Sel :

Histoire d’une mouette et du chat qui lui apprit à voler * (1996)

La lampe d’Aladino * (2008)

L’Ombre de ce que nous avons été ** (2010)


 

SEPULVEDA, Luis. - Histoires d’ici et d’ailleurs / trad. de l’espagnol (Chili) par Bertille Hausberg. – Paris : Métailié, 2011. – 147 p. ; 22 cm. – (Bibliothèque hispano-américaine). - EAN 9782864247784 : 17 €.

 

La traduction ** de Pablo de Santis (France, 2004)

10.04
2011


copyright Métailié

 

RELECTURE :

Un congrès de traduction se tient dans une petite station balnéaire argentine, où jamais rien ne se passe, où seuls des cadavres de phoques viennent s’échouer sur la plage. C’est alors que trois traducteurs vont l’un après l’autre mystérieusement s’y suicider, une ancienne pièce de monnaie glissée sous la langue. Au fur et à mesure, leur collègue Miguel de Blast fait alors le lien avec l’objet même de leur recherche, qui n’est autre qu’une certaine langue mythique convoitée par tous les linguistes…

Ingénieux, ce court polar insolite, mêlant scènes d’actions et de suspense, et réflexions sur la langue et la traduction, dégage une atmosphère fantastique quasi borgésienne renouant avec le mythe de la tour de Babel.

Un auteur coup de coeur rencontré cette année au Salon du livre.

Une autre critique du roman sur Fattorius.

Du même auteur :  L’hypnotiseur ** à *** (BD), Le Calligraphe de Voltaire, Le Cercle des douze.

 

DE SANTIS, Pablo. – La traduction / trad. de l’esp. par René Solis. – Métailié, 2004. – 153 p.. – (Suites ; 93). – ISBN 2-86424-512-4 : 8 euros.


L’Ombre de ce que nous avons été de Luis Sepulveda (2010)

13.01
2010

cop. Métailié

Titre original : La sombra de lo que fuimos

« Je suis l’ombre de ce que nous avons été et nous existerons aussi longtemps qu’il y aura de la lumière. » (p. 19)

Au cours d’une scène de ménage, à Santiago, Conception Garcia fait tomber par la fenêtre le vieux tourne-disque de son mari. Erreur fatale puisque l’objet tue sur le coup un passant, et pas n’importe lequel puisqu’il s’agit de Pedro Nolasco Gonzalès, plus connu sous  le nom de l’Ombre dans le milieu clandestin des opposants au régime dictatorial. Ce soir-là ce dernier était attendu pour organiser un gros coup par trois vétérans, trois anciens militants contraints à l’exil par le coup d’état de Pinochet et revenus, réunis de nouveau pour la première fois, trente-cinq ans après, dans un hangar désaffecté…

L’incipit démarre avec des références musicales, deux chanteurs compositeurs, deux Carlitos : Santana et Gardel. Nous sommes au Chili et un homme, quelques pages plus loin, sera tué par accident par un tourne-disque qui sûrement aura permis d’écouter les chansons ou tangos de l’un et l’autre. Premier clin d’oeil, suivi de beaucoup d’autres.  Car on rit beaucoup dans ce nouveau roman de Luis Sepulveda rendu célèbre par son Vieux qui lisait des romans d’amour, et du même coup sa maison d’édition indépendante, Métailié, un message délivré au cours de cette histoire de vieux de la vieille,  car c’est tout ce qu’il reste quand on nous a tout pris, c’est ce qui permet de continuer à vivre.

« Le vendeur lui indiqua une des trois tables recouvertes de toile cirée et abandonna son comptoir pour apporter une bouteille de vin et deux verres. Il les remplit, les deux hommes se regardèrent brièvement dans les yeux et y découvrirent les mêmes ombres, les mêmes cernes, le même glaucome historique qui leur permettait de voir des rélaités parallèles ou de lire l’existence résumée en deux lignes narratives condamnées à ne pas coïncider : celle de la réalité et celle des désirs. » (p. 23)

Les ombres, ce sont aussi bien sûr ces vétérans dont on apprend l’histoire au fur et à mesure, ces célibataires sexagénaires, au crâne chauve ou dégarni, revenant au « pays de la mémoire ». L’Ombre, c’est enfin cet homme mystérieux qui connait toutes les ruses pour déjouer la surveillance, ce petit-fils d’anarchiste qui avec trois autres à visage découvert, un 16 juillet 1925, fit la « première attaque de banque dans l’histoire de Santiago« , un hold-up à la Robin des bois, contre le capitalisme et pour le « bonheur des damnés de la terre« . Car L’ombre de ce que nous avons été, c’est avant tout le roman d’un autre sexuagénaire en exil, Luis Sepulveda, un roman engagé qui dénonce les dictatures de toute tendance politique et rappelle l’existence de certains mouvements comme le MIR (Movimiento de Izquierda Revolucionaria). C’est ce qui en fait un bon roman, non par son intrigue, mais par sa capacité à nous faire sourire et réagir, penser et réfléchir, et à nous faire rester vigilants : nous ne sommes pas à l’abri nous non plus de devenir un jour l’ombre de ce que nous avons été…

Ce roman a reçu en Espagne le PRIX PRIMAVERA 2009.

SEPULVEDA, Luis. – L’ombre de ce que nous avons été / trad. de l’espagnol (Chili) par Bertille Hausberg. - Paris : Métailié, 2010. – 149 p. : couv. ill. en coul.. – (Bilbiothèque hispano-américaine). – ISBN 978-2-86424-710-4 : 17 euros.

Le cercle des douze de Pablo de Santis

04.10
2009

cop. Métailié

« Il n’y avait aucun livre dans la maison de Grialet : c’était la maison tout entière qui était un livre. L’immeuble, comme je le sus par la suite, avait appartenu à l’éditeur Fussel, qui avait fait construire portes et fenêtres comme si elles avaient été des couvertures de livres. Les escaliers à colimaçon s’élevaient comme des arabesques ; des pièces imprévues surgissaient de-ci de-là comme des notes de bas de page ; les couloirs s’allongeaient telles des gloses exagérées. Et sur les murs blancs s’étalaient des écritures, tracées parfois avec soin et d’autres avec l’urgence que donne l’inspiration subite. » (p. 150)

Fils de cordonnier à Buenos Aires, Sigmundo Salvatrio n’aspire qu’à devenir l’un des grands détectives privés rassemblés au sein du Cercle des Douze. Aussi, lorsque l’un d’entre eux, Renato Craig, propose un cours, il s’y précipite dans l’espoir de devenir peut-être son assistant. C’est chose faite lorsque celui-ci, malade, le délègue pour le représenter à Paris à une réunion du Cercle au complet. Pas vraiment au complet puisque l’un d’entre eux, Darbon, meurt avant l’ouverture de la fameuse exposition universselle de 1889, en chutant de la Tour de Monsieur Eiffel. Pour les besoins de l’enquête, Sigmundo devient alors l’assistant de Viktor Arzaki, détective polonais vivant à Paris, le meilleur ami de son maître…

Pablo de Santis ancre avec habileté ce polar dans cette période un peu trouble où le positivisme, le progrès scientifique et technique, angoissent tous ceux qui aiment à cultiver le mystère et les réunions secrètes. Mettant son érudition au service d’un roman policier jouant tant sur le registre des vieux romans populaires que sur celui aux frontières d’un fantastique philosophique hérité de Borges, il nous offre ici une lecture des plus passionnantes.

Vous trouverez aussi du même auteur critiqués dans mes Carnets de SeL :

2012 : La Soif primordiale (roman)
2010 : L’Hypnotiseur (BD)
2004 : La Traduction (roman)
2004 : Le Calligraphe de Voltaire (roman)

SANTIS, Pablo de. – Le Cercle des douze / trad. de l’espagnol (Argentine) par René Solis. – Métailié, 2009. -  270 p.. – ISBN 978-2-86424-692-3 : 19 euros.

L’étoile rouge et le poète d’Alicia Dujovne-Ortiz

05.09
2009

cop. Métailié

La muneca rusa


Après avoir été à la tête des miliciens à la guerre d’Espagne, Africa de las Heras, désormais à la solde du KGB et formée par Oleg, amoureux d’elle, commence par être la secrétaire de Trotski, séjournant alors à la Casa Azul de Diego Rivera et Frida Khalo, avant d’être chargée de séduire un poète uruguayen, Felisberto, anticommuniste déclaré, pour l’épouser et introduire sur le sol américain des espions soviétiques.
« Et si la clé ne se trouvait pas dans ce que l’on conserve, mais dans ce que l’on perd, ou dans l’interstice existant entre les deux ? » (p. 244)
A partir d’une histoire vraie, Alicia Dujovne-Ortiz nous brode une romance totalement farfelue et fantaisiste sur fond d’espionnage en pleine guerre froide, qui se lit sans déplaisir.
DUJOVNE-ORTIZ, Alicia. – L’étoile rouge et le poète / trad. de l’espagnol (Argentine) par Claude de Frayssinet. – Métailié, 2009. – 243 p.. – (Bibliothèque hispano-américaine). – ISBN 978-2-86424-689-3 : 18 €.

 

Le fils du printemps de Cristovao Tezza

04.09
2009

cop. Métailié

O filio eterno

« Ce serait bien si c’était aussi simple, soupire-t-il : une explication, n’importe laquelle. Cependant, c’est justement le contraire : il n’y aucune explication. Tu te trouves ici à la suite d’une somme erratique de hasards et de choix, Dieu n’est nullement une variable à prendre en considération, rien ne va nécessairement vers quelque chose, tu vis enfoncé dans le temps présent, et la présence du Temps – cette voracité absurde – est irrévocable, comme disait le poète. Débrouille-toi. C’est à ton tour de jouer. Il y a un grand silence autour de toi. » (p. 87)

 

A vingt-huit ans, le voilà père alors qu’il n’a toujours pensé qu’à lui-même, se projetant dans divers rôles valorisants, se voyant déjà écrivain célébré, sans jamais avoir songé à gagner sa vie, en en laissant le soin à son épouse. Mais le voilà père d’un petit garçon atteint du syndrome de Down, c’est-à-dire trisomique. Il va d’abord souhaiter la mort de ce fils, Felipe, puis, après lui avoir fait subir différents entrainements pour résorber ses faiblesses, il s’attache insensiblement à lui jusqu’à partager ses joies.

Sans aucune sensiblerie, sans se prêter à l’exercice facile d’une page par idée comme l’avait fait Jean-Louis Fournier dans Où on va papa ?, Cristovao écrit là une belle réflexion sur la paternité, pas toujours acquise mais justement tâtonnante et exigeant du temps pour construire cette complicité forte entre un père et son fils.

TEZZA, Cristovao. – Le fils du printemps / trad. du brésilien par Sébastien Roy. – Métailié, 2009. – 202 p.. – (Bibliothèque brésilienne). – ISBN 978-2-86424-691-6 : 17 €.