Categorie ‘Littératures sud-américaines et d’Amérique centrale

L’Aleph et autres contes de Jorge Luis Borges

30.05
2020

IMG_20200529_230159Trois nouvelles seulement composent ce recueil bilingue :

L’Immortel, parue pour la première fois en 1947 dans la revue Los Anales de Buenos Aires, retranscrit une histoire retrouvée dans un manuscrit à la fin des six volumes de l’Illiade : il s’agit du journal d’un tribun d’une légion romaine à qui un cavalier confie avant de mourir être à la recherche d’un fleuve situé à l’Extrême-Orient dont les eaux donneraient l’immortalité, et de la cité des Immortels sur son autre rive. Aussitôt celui-ci part à la recherche de ces eaux et de cette étrange cité…

Deutsches Requiem met en scène au cours de la seconde guerre mondiale le monologue d’un nazi fanatique, Otto Dietrich zur Linde, qui s’étonne de se sentir heureux, soulagé de savoir la défaite du troisième Reich proche.

Dans L’Aleph, le narrateur n’est autre que Borges, l’écrivain, qui « oublie » volontairement en 1929 de faire jouer son réseau pour un auteur dont il estime peu l’œuvre. Celui-ci lui confie peu après qu’il possède, pour l’inspirer, un trésor inestimable dans le sous-sol de la maison familiale dont on veut le congédier, un Aleph, qui permet de voir tous les lieux de l’univers sous tous les angles…

Borges prend soin d’ancrer ses récits dans la vraisemblance, en identifiant très précisément mais toujours de manière illusoire ses personnages, ses lieux, le contexte de transmission de l’histoire fantastique, en citant des références bibliographiques et littéraires, pour que le caractère fantastique du récit puisse en ressortir davantage.

La seconde nouvelle ne m’a pas marquée, la dernière un peu plus, abordant très brièvement la notion de réseautage, de jugement et de jalousie entre écrivains, de récompense, et la notion d’infini dans l’espace.

Des trois nouvelles c’est incontestablement la première qui m’a le plus plu : enchâssé IMG_20200529_165009dans le récit de cette transmission du manuscrit d’un antiquaire à une princesse, ce journal fictif conte une aventure dans le désert en compagnie de mercenaires pour commencer, avant une rencontre avec une peuplade étrange, qui lui semble un peu attardée, et la visite d’une cité très inquiétante, avant qu’un de ces êtres ne lui révèle leur incroyable secret, qui remet en question les présupposés sur l’immortalité que le protagoniste et le lecteur pouvaient avoir en tête. Une nouvelle vraiment très intéressante sur la notion d’infini et de relativité, sur notre rapport au temps, ce qui rend un événement singulier, ou au contraire dénué d’intérêt car récurrent au point d’ôter tout sel à sa propre vie et à celle des autres. Elle évoque également le thème de la paternité d’une œuvre universelle comme l’Illiade et l’Odyssée, de l’immortalité de son auteur devenu personnage de légende.

Une écriture toujours très référencée et érudite, s’inspirant des trésors de l’Histoire et de la Littérature pour les réécrire sous la forme d’anecdotes fantastiques.

 

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Le livre de sable de Borges

29.05
2020

97787062_10158193608502999_2512162981731631104_oUn jour, un vendeur de bibles frappe à la porte de l’appartement d’un bibliophile. Il lui présente un livre sacré, un livre dont le nombre de pages est infini. Le narrateur pense faire une affaire, mais ce livre l’obsède tant qu’il se résout à s’en débarrasser…

Bizarre, je n’ai aucun souvenir de la façon dont j’ai pu faire l’acquisition de ce petit objet-livre retrouvé dans mes piles à lire, qui m’a permis de relire cette nouvelle achevant le recueil du même nom de Borges. Le plaisir à sa lecture ne s’est pas émoussé, loin de là. Rien de trop, rien d’omis dans cette nouvelle fantastique évoquant le concept d’un livre infini, d’un livre qui n’aurait ni début ni fin comme les grains de sable que l’on ne peut dénombrer. L’une de mes nouvelles favorites.

 

 

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La raconteuse de films de Hernan Rivera Letelier

06.10
2013

laraconteuse  »A la maison, comme l’argent courait toujours plus vite que nous, quand un film arrivait à la Compagnie et que mon père le trouvait à son goût – juste d’après le nom de l’actrice ou de l’acteur principal – on réunissait une à une les pièces de monnaie pour atteindre le prix du billet et on m’envoyait le voir.

Ensuite, en revenant du cinéma, je devais le raconter à la famille, réunie au grand complet au milieu de la salle à manger. » (incipit)

Comment faire quand on aime le cinéma mais que dans une famille de cinq enfants, on a tout juste de quoi acheter une seule entrée ? On vote pour celui des cinq enfants qui raconte le mieux un film : désormais c’est donc la seule fille, la cadette de la famille, qui a l’immense privilège d’aller au cinéma. Son talent de raconteuse de films lui taille une si belle réputation qu’elle prend un nom d’artiste, Fée Ducinée, et que bientôt toute la Compagnie vient payer son entrée pour aller la voir elle, se donnant en spectacle avec force mimiques, jeux d’acteurs et accessoires.

Tout commence par le regard naïf et fier d’une fillette heureuse d’être l’élue de la famille pour avoir le droit d’aller au cinéma et de devenir la starlette de la Communauté. Et puis, et puis, la réalité prend le dessus, d’abord avec les vices, la concupiscence des hommes, puis avec le monde extérieur qui arrive jusque là : comment une merveilleuse idée née des impératifs de la misère va finalement se tarir au contact des technologies nouvelles. Mais plus encore, ce sont les conditions de vie de toute la Communauté que le progrès va remettre en cause. C’est aussi et surtout le drame d’une famille, dont la mère a quitté le foyer, le père ayant un accident l’obligeant à être en fauteuil roulant. Une histoire tragique sur fond de salpêtrière dans le fin fond du désert.

 

RIVERA LETELIER, Hernan. – La raconteuse de films / trad. de l’esp. (Chili) par Bertille Hausberg. – Métailié, 2012. – 128 p..  - (Suites ; 168). – EAN13 9782864249368 : 9 €.

Des nouvelles du Mexique

29.09
2013
cop. Métailié

cop. Métailié

Anthologie dirigée et présentée par François Gaudry

Des nouvelles du Mexique 1978-2008

Traduit de l’espagnol par F. Gaudry, N. Lhermillier, G. Iaculli, B. Hausberg, L. Hasson, M. Million, R. Solis, A. Gabastou, D. Zaslavsky, C. Couffon

A travers leurs nouvelles variées autant par leurs sources d’inspiration que par leur registre, réaliste, drôle, inquiétant, noir, satirique ou fantastique, trente-deux écrivains contemporains nous offrent une vision riche et complexe du Mexique actuel.

Dans son introduction, François Gaudry, traducteur littéraire, retrace à grands traits une histoire littéraire inextricablement liée à l’Histoire du Mexique. Les trente-deux auteurs contemporains présents dans ce recueil, dont la plupart sont traduits ici pour la première fois, en sont les dignes héritiers :

Jorge IBARGÜENGOITIA – José de la COLINA – José AGUSTIN – Antonio SARABIA – Luis Arturo RAMOS – Guillermo SAMPERIO – Elmer MENDOZA - Paco Ignacio TAIBO II - Eusebio RUVALCABA – Alberto RUY SANCHEZ – Daniel SADA – Mónica LAVIN – Fabio MORABITO – Juan VILLORO – Xavier VELASCO - Enrique SERNA - Mauricio MOLINA – Mario BELLATIN – Ana GARCIA BERGUA – Rosa BELTRAN - Ana CLAVEL - David TOSCANA – Guillermo FADANELLI – Mario GONZALEZ SUAREZ – Eduardo Antonio PARRA – Eloy URROZ – Ignacio PADILLA – Jorge VOLPI – Alvaro ENRIGUE – Fernando de LEON – Socorro VENEGAS – Miguel TAPIA ALCARAZ

L’une de mes préférées ? La Vanité d’Enrique Serna, un récit captivant sur les mésaventures d’un professeur de collège, qui s’empresse de répandre la nouvelle de la lettre d’encouragement qu’il a reçu d’Octavio Diaz pour ses talents de poète, dont voici la première phrase :

« J’ai reçu la meilleure nouvelle de ma vie à un moment d’aveuglement et de rage contre le monde. » (p. 164)

Dans ce recueil de nouvelles éclectiques, aux talents divers et variés, vous en trouverez bien une ou plusieurs qui vous séduiront.

Ils en ont parlé :
- les blogs de Ma-Bulle, de la taverne du doge Loredan, et celui deMétamorphoses et vagabondages.
- le blog collaboratif de Rana Toad
la librairie Mollat
Evene
rue 89

Des nouvelles du Mexique / sélectionnées et présentées par François Gaudry. – Métailié, 2009. – 383 p.. – (Suite hispano-américaine ; 144). – ISBN 978-2-86424-676-3 : 13 euros.

Histoire du chat et de la souris qui devinrent amis de Sepulveda

24.03
2013

cop. Métailié

cop. Métailié

Max, l’enfant, et Mix, le chat, grandissent et vieillissent ensemble. Lorsque Max part vivre en appartement, sous les toits, il emporte Mix avec lui. Mais quand Mix devient aveugle, il n’est plus question pour lui de sortir sur les toits. Jusqu’à ce qu’un jour, Mix attrape une souris mexicaine…

Une très jolie fable sur le respect d’autrui, sur la solidarité et sur l’amitié, dans le même esprit que l’Histoire d’une mouette et du chat qui lui apprit à voler.

SEPULVEDA, Luis. – Histoire du chat et de la souris qui devinrent amis / dessins de Joëlle Jolivet, trad. de l’esp. (Chili) par Bertille Hausberg. – Métailié, 2013. – 78 p. : ill. n.b. ; 23 cm.. – EAN13 9782864249108 : 11 euros.

L’autobus d’Eugenia Almeida

22.09
2012

cop. Métailié

Titre original : El colectivo (2005)

« Cela fait trois soirs que l’autobus passe sans ouvrir ses portes. Le village est sous une chape métallique. Grise et légèrement ondulée. Le seuil des maisons est maculé de terre et l’absence de pluie rend les chiens nerveux. Par la fenêtre de l’hôtel, Ruben se penche machinalement pour regarder les gens qui traversent la voie. Ce sont les Ponce, qui habitent de l’autre côté. Ils accompagnent cette fois encore la belle-soeur pour voir si elle peut retourner en ville. » (incipit, p. 11)

Depuis quatre jours, toujours à la même heure, les Ponce endimanchés viennent attendre le bus qui passe sans s’arrêter, voire accélère. L’avocat Ponce, humilié devant tout le village, pense à une vengeance du chauffeur, Castro. Quelques jours plus tard, des clients de l’hôtel, un homme en costume-cravate et une jeune femme, sûrement des amants, font également signe, en vain, au chauffeur. C’est bientôt tout le village, à la façon d’un toréador, qui attend le passage de l’autobus, devenu l’attraction quotidienne, ce qui n’amuse aucunement l’avocat psychorigide, dont on apprend peu à peu le secret qui aura détruit et sa vie et l’équilibre mental de son épouse. C’est alors que le couple décide de partir à pied rejoindre le prochain arrêt, au village suivant…

Le décor est planté, quelques personnages se distinguent des autres et donnent le ton (l’avocat, sa soeur, l’hôtelier, le commissaire, Gomez), à l’instar d’une pièce de théâtre. On songe d’ailleurs au début au théâtre de l’absurde, avec cet autobus qui continue à faire ses trajets sans jamais s’arrêter pour prendre des passagers. Rien ne laisse imaginer au début de ce roman que l’auteure va se servir de cet incident survenu dans un microcosme, dans ce village perdu en Argentine, pour nous dépeindre l’injustice et les atrocités d’une dictature. Par petites touches, elle dévoile le drame intimiste du couple formé par l’avocat et son épouse Marta, qui rit toujours de tout comme une écervelée, avant de planter le décor d’un autre drame, bavure occultée elle aussi, mais sur ordre hiérarchique, symptomatique d’un pays sous le joug militaire.

Un premier roman dont la puissance réside dans la subtilité.

ALMEIDA, Eugenia. – L’autobus / trad. de l’espagnol (Argentine) par René Solis. – Métailié, 2012. – 126 p.. – EAN13 978-2-86424-887-3 : 7 €.

La soif primordiale de Pablo de Santis

11.03
2012

 

cop. Métailié

Sur la couverture, une machine à écrire surmontée de deux chauve-souris illustrant le titre La Soif primordiale du dernier roman de Pablo de Santis, digne descendant argentin de l’héritage fantastique borgésien, laisse présager un récit étrange mêlant délicieusement l’univers du livre et celui du vampire. Voilà en effet de quoi attirer plus d’un amateur du genre :

Le héros, Santiago Lebrón, libraire de livres anciens, nous raconte son arrivée dans les années 50 à Buenos Aires, à l’âge de vingt ans. Locataire dans une petite pension modeste, il commence par réparer des machines à écrire dans l’atelier de son oncle, avant d’être embauché quelques années plus tard au journal Últimas noticias pour remplacer le défunt Sachar à la rubrique des mots-croisés, qui se trouve être aussi Mister Peutêtre, chroniqueur de l’occulte. Santiago Lebrón est alors mis en contact avec un commissaire Farías assez inquiétant, qui n’a pour tout bureau que sa voiture, et qui semble à mots couverts pratiquer la torture pour le compte d’un certain ministère de l’Occulte. Ce dernier le charge d’une étrange invitation, celle de faire le compte-rendu de ce qui va se dérouler lors d’une réunion organisé par un certain professeur Balacco dans un hôtel abandonné, au sujet des « antiquaires » (titre original du roman). Mais Santiago tombe fou amoureux de la fille du professeur, déjà fiancée, alors qu’un assassinat concerté se prépare…

Ces fameux « antiquaires », que pourchassent le cercle du professeur et le ministère de l’occulte, se caractérisent non seulement par leur amour des vieux objets, mais aussi par leur extraordinaire longévité, leur soif de sang, leur réaction épidermique à la lumière et leur capacité à faire apparaître sur leur visage les traits de défunts connus des autres. Pablo de Santis renouvelle ainsi intelligemment le mythe du vampire en le confondant avec une profession attachée au passé, aux beaux objets et livres anciens.

« Les livres d’une bibliothèque intimident, ils semblent appartenir à un ordre qu’il ne faut pas briser, alors que les gens sont enclins à prendre ceux qui s’entassent en désordre sur une table. La bibliothèque rappelle qu’il y a une infinité d’ouvrages que l’on n’a pas lus et qu’avant de lire Aristote, il faut lire Platon, et avant Platon, Homère. Mais les livres en désordre appartiennent au hasard. Le lecteur peut accepter sans culpabilité ce que lui offre le sort, choisir les livres parce qu’il aime la première phrase, ou l’illustration de la couverture, ou parce qu’il coûte exactement les cinq pièces de monnaie qu’il a en poche. » (p. 121)

Dans une atmosphère qui va bientôt totalement plonger dans le fantastique, se nourrissant de la malédiction des vampires cherchant à s’échapper de leur condition ou de leur groupe, un rebondissement dans l’histoire crée un rapprochement entre le héros et le libraire de La Forteresse, spécialisée dans les livres anciens, où l’acheteur potentiel peut se perdre dans les rangées de livres, tel dans la bibliothèque de Borges, mais aussi celle du début de L’Ombre du vent de Zafon. Il y est aussi question de la quête d’un livre mystérieux et quasi-magique, l’Ars Amandi, un « livre que l’on ne peut pas ouvrir à n’importe quelle page. Seulement dans un certain ordre. Si on se trompe de page, le livre s’enflamme ». Tant et si bien que Pablo de Santis semble avoir mis dans La Soif primordiale tous les ingrédients et les meilleurs références au fantastique hispanique. Un délicieux moment de lecture !

 

Vous trouverez une interview de Pablo de Santis, d’autres romans et une bande dessinée de lui dans Carnets de SeL :

2010 : L’Hypnotiseur (BD)

2009 : Le Cercle des douze (roman)

2004 : La Traduction (roman)

2004 : Le Calligraphe de Voltaire (roman)

 

Titre original : Los anticuarios

DE SANTIS, Pablo. – La Soif primordiale /trad. de l’espagnol (Argentine) par François Gaudry. – Métailié,2012. – 245 p. ; 22 cm. – EAN13 9782864248545 : 18,50 €.