Categorie ‘Littérature anglo-saxonne

Wilt 1 de Tom Sharpe

30.07
2010

ou Comment se sortir d’une poupée gonflable et de beaucoup d’autres ennuis encore

Henry Wilt subit sans rien dire les bavardages et coups de ses élèves au lycée technique, et chez lui les dernières lubies de son épouse qui le couvre de reproches sur son manque d’ambition et son étroitesse d’esprit. Sans rien dire, mais il n’en pense pas moins. En promenant son chien, il se prend seulement à rêver de meurtre et se sent déjà mieux dès son retour chez lui. Mais un soir où le couple est invité à une fête, Henry Wilt refuse les avances de leur hôtesse qui, pour se venger, le ridiculise devant sa femme avec une poupée gonflable, que cette dernière lui offre en partant avec ses hôtes. Ivre et fou furieux, en pleine nuit, il décide de faire une répétition du crime qu’il médite depuis des années en balançant la poupée gonflable au fond du trou creusé pendant les travaux, aux abords de son lycée…

 

La charge est féroce ! Et les femmes n’en sont pas les dernières victimes, l’épouse de Wilt en particulier. Caricatures, comiques de situation et quiproquos concourent à faire de ce roman l’un des rares à exploser dans la veine comique. Du Woody Allen en fiction délirante et sarcastique. A lire pour rire !

 

Beaucoup aimé

SHARPE, Tom. – Wilt 1 ou Comment se sortir d’une poupée gonflable et de beaucoup d’autres ennuis encore / trad. De l’ang. Par François Dupuigrenet – Desrousilles. – Editions du Sorbier, 1998. – 288 p.. – (10/18 ; 1912. Domaine étranger). – ISBN 978-2-264-04243-9.

Acheté fin juin 2010 à la librairie « Les Temps modernes » d’Orléans.

Vers l’aube de Dominic Cooper

18.10
2009

« Comment pouvait-il quitter tout cela ? Chaque pierre, chaque coin de rue, chaque détail éveillait un souvenir dans son esprit embrouillé. Ces souvenirs étaient pour la plupart mauvais, porteurs d’instants de tristesse et de douleur au fil des ans. Même les quelques bons moments, remontant aux premiers mois qu’il avait connus avec Margaret, même ces rares souvenirs de bonheur étaient diminués par ce qu’ils étaient devenus. Oui, Acheninver l’avait vu traverser des années noires. Et pourtant, c’était ce qu’il connaissait, ce qui constituait sa vie. Aussi terrible que cela avait pu être, comment pouvait-il, lui, un homme de plus de cinquante ans, mettre en pièces tout ce qui s’était passé avant et se lancer dans un avenir imprévisible ? » (p. 24)

 

 

Au mariage de Flora, sa fille unique, Murdo Munro prend soudain conscience qu’il va désormais se retrouver seul avec cette femme qu’il a épousée il y a tout juste vingt-six ans et avec qui il n’a jamais été heureux. Il quitte l’église et, arrivé chez lui, décide de mettre le feu à sa maison, à sa maison à elle qui l’a toujours méprisé et avec qui il n’a rien partagé, même pas l’amour de leur fille qu’elle a manipulée. Il fuit sa maison, son village, son travail dans les forêts de cette île de l’ouest de l’Ecosse, sa vie passée. Sans toit, il décide de rejoindre sa soeur Bessie, avec la peur du gendarme au ventre. Un incident met rapidement un terme à son séjour : il reprend la fuite, pareil à un animal traqué…

 

La beauté des descriptions de paysages mélancoliques est à l’image des tourments intérieurs de cet homme livré à lui-même, et souffrant d’un manque d’amour. Cet homme qui a tiré violemment un trait sur son passé, cet homme n’ayant plus rien, se retrouvant à vagabonder sur les routes, n’est pas sans rappeler les personnages solitaires touchant le fond de Paul Auster. Mais lui ne semble avoir ni l’énergie ni le désir de recommencer une nouvelle vie. Aucune échappatoire ne s’ouvre à lui. Dominic Cooper signe là un roman sombre et sans espoir, comme si n’était pas libre qui voulait.

 

COOPER, Dominic. – Vers l’aube / trad. de l’anglais (Ecosse) par Céline Schwaller. – Métailié, 2009. – 185 p.. – (Bibliothèque écossaise). – ISBN 978-2-86424-700-5 : 18 euros.

Un mensonge sur mon père de John Burnside

10.09
2009

Titre original : A lie about my father (Ecosse, 2006)

 

A un autostoppeur plein de candeur et d’admiration pour son propre père exemplaire, le narrateur raconte un mensonge sur le sien avant de nous faire le récit de sa véritable relation avec un père qui lui-même a passé sa vie à en inventer.
Un homme qui dilapide l’argent nécessaire à leur quotidien pour boire et jouer. Boire surtout. Et frapper. Alors, insensiblement, le brillant élève que fut le narrateur, n’obtenant jamais l’attention de son père ou le moindre compliment, va chercher à se brûler aux feux de la vraie vie, à se confronter aux durs, puis à s’en échapper pour presque atteindre l’orée de la mort en s’essayant aux drogues les plus dures…

 

« Mon père n’avait pas de passé dont il puisse discuter avec les autres. Personne n’évoquait avec lui le bon vieux temps, personne ne sortait d’instantanés d’une vieille boîte pour les faire circuler afin que les gens assemblés voient de quoi il avait l’air, enfant. Tout ce qu’il avait, c’était ses propres histoires, invérifiées. Ses propres récits apocryphes. A l’époque où il devint mon père, il était plus une force de la nature qu’un homme, une entité surgie de nulle part, un être imprévisible, excessif, parfois ridicule, capable de se montrer tout sourire et charmeur un instant, et totalement venimeux aussitôt après. » (p. 37)


Ce quatrième roman de John Burnside est le récit autobiographique d’une relation manquée entre un père et son fils, le premier marqué à vie par son absence d’origine, enfant trouvé s’inventant une famille et une histoire, le second en mal d’amour transformé en haine. Chacun va choisir la descente aux enfers de sa génération, l’un l’alcoolisme, l’autre les drogues. On s’étonne de lire ainsi à coeur ouvert les émotions de John, qui sans aucun pathos se livre totalement, dévoilant une enfance en errance à la Dickens ou à la John Fante. Ajoutez à cela sa plume toujours aussi admirable, et vous obtenez un roman bouleversant… mais auquel je lui ai malgré tout préféré ses précédents :

 

BURNSIDE, John. – Un mensonge sur mon père / trad. de l’anglais (Ecosse) par Catherine Richard. – Métailié, 2009. – 307 p.. – (Bibliothèque écossaise). – ISBN 978-2-86424-671-8 : 20 €.

Nous commençons notre descente de James Meek

29.08
2008

cop. Métailié

Titre de l’édition originale : We are now beginning our descent (2007)
Traduit de l’anglais (Ecosse) par David Fauquemberg (2008)

RENTRÉE LITTÉRAIRE 2008
LITTÉRATURE ÉTRANGÈRE
« (…) le voyageur (…) devient un autre homme, qui appartient un peu aux lieux dans lesquels il se rend. C’est justement cet aspect-là, cette appartenance, que je ne parviens jamais à rendre quand je m’adresse aux gens qui sont restés à la maison. Peut-être parce que je n’arrive pas à l’exprimer clairement. Ou peut-être parce qu’ils ne veulent pas savoir. »
« (…) Un seul d’entre nous est incapable de faire comprendre tout un pays à un autre pays. » (p. 82) 

Fuyant ses échecs dans sa vie amoureuse comme dans le monde littéraire, Adam Kellas accepte de devenir grand reporter britannique en Afghanistan. Il y croise la mort mais aussi l’amour en la personne d’Astrid, journaliste américaine très indépendante. Alors, quand il reçoit un  jour un mail d’elle à Londres, il saute dans le premier avion à destination de New-York signer un contrat avec une grande maison d’édition pour son futur best-seller et retrouver en pleine tempête de neige, sur une île, Astrid…

L’incommunicabilité entre les humains semble être le thème principal de ce roman, à la croisée entre le journalisme documentaire et l’histoire d’amour. D’abord entre les journalistes étrangers et les guides et interprètes afghans qui les côtoient : en constituent des exemples la discussion entre Kellas et Mohammed sur ce qu’est être libre, leur expérience de la mort. Ensuite entre ces mêmes journalistes et tous ceux qui ne connaissent de la situation que ce qu’ils en lisent dans la presse : la scène du dîner  londonien qui tourne à la catastrophe en est l’acmé. Enfin entre un homme et une femme, entre Kellas et Sophie puis Astrid, l’image qu’il s’est créé d’elles ne correspondant pas à une réalité plus ordinaire ou imparfaite.

« Si seulement il avait eu ce genre de téléphone capable de prendre des photos, un an plus tôt en Afghanistan, il aurait eu un portrait d’Astrid. Peut-être était-il préférable pour lui de ne pas en avoir. Astrid n’aurait pas vieilli. Elle avait trente-quatre ans alors. Mais la nature d’un être humain n’apparaissait que dans le mouvement, le changement, ce qui faisait de l’immobilité propre aux photographies une sorte de mensonge. » (p. 35)
Un bon roman parmi cette rentrée littéraire, qui jette un regard ironique et désillusionné sur les relations humaines et internationales.
Du même auteur : Un acte d’amour (2007).
MEEK, James. – Nous commençons notre descente / trad. De l’ang. (Ecosse) par David Fauquemberg. – Métailié, 2008. – 334 p.. – (Bibliothèque écossaise). – ISBN 978-2-86424-657-2 : 21 €.

La maison muette *** de John Burnside (France, 2003)

27.01
2008

copyright Métailié

Titre original : The Dumb House (Ecosse, 1997)

« Nul ne pourrait dire que ce fut un choix de ma part de tuer les jumeaux, pas plus qu’une décision de les mettre au monde. Ces événements s’imposèrent l’un et l’autre comme une nécessité inéluctable, un des fils dont est tissée la toile de ce que l’on pourrait appeler destin, faute de mot plus approprié… un fil que ni moi, ni personne n’aurait pu ôter sans dénaturer le motif entier. » (p. 15) : c’est ainsi que commence l’histoire d’un célibataire, vivant seul depuis la mort de sa mère, dont il reste obsédé, jusqu’à cette histoire qu’elle lui contait, qui va conditionner toute son existence et lui faire tenter cette expérience de savant fou, celle d’enfermer ses nouveaux-nés au sous-sol pour vérifier si le langage est acquis ou inné, au quel cas à quoi il ressemblerait dans sa pureté originelle…

Un vrai cas de conscience que ce roman extraordinaire, atrocement beau, nous laissant tiraillé entre l’envie de reposer là cette histoire violente, n’ayant encore jamais autant poussé de cris d’horreur à la lecture d’une simple livre, et le désir intact et plus fort que jamais de lire jusqu’au bout ce texte poétique pourtant magnifique décrivant la logique implacable d’un savant fou, d’un monstre, pour lequel l’être humain comme l’animal est quantité négligeable, jusqu’à l’inciser vivant, sans aucune hésitation et sans remords, et au contraire en prenant un plaisir évident à disséquer les mécanismes du vivant. C’est pourquoi on se prend à se demander comment évaluer une telle oeuvre, tenté de confondre le texte avec son sujet, gêné de cette violence inouïe, jamais jugée. Et puis, on songe à Psychose d’Alfred Hitchcock, dont Norman Bates semble assez proche de notre narrateur, marqué par sa mère au point de dormir auprès d’elle morte, auVentre de la fée d’Alice Ferney, sujet déroutant et fascinant pour cet autre premier roman d’un auteur qui n’a fait que se confirmer depuis, où une femme quasi-parfaite met au monde un futur nécrophile, à l’impression durable qu’ils ont laissés sur nous et à leurs qualités cinématographiques ou littéraires intrinsèques.

A quoi tient ce sentiment d’horreur ? A la cruauté des actes commis, sans aucun doute, mais surtout c’est la focalisation interne qui nous permet d’appréhender, de façon quasi clinique, la souffrance et la mort d’êtres vivants telles que les perçoit le narrateur, et crée de fait tout à la fois un effet de distanciation bien plus grand que ne le ferait un témoin qui contemplerait les scènes, et le sentiment intolérable d’une complicité subie dans ce désir de savoir inassouvi.

A ce sentiment d’horreur se superposent des réflexions sur le consumérisme, sur le langage, sur l’âme, sur l’émerveillement devant le principe de vie et de mort, sur la beauté de l’anatomie et de la femme, sur la nature de relations avec autrui, sur la connaissance scientifique par laquelle seule le narrateur ne voit et n’opère, passant à côté de l’expression poétique d’un être-au-monde ou un être-pour-autrui qui dépasse la raison, qui touche à l’indicible…

Le tout est écrit dans une prose poétique… Un pur délice !

A vous de juger si vous vous sentez capable de supporter un tel choc, à la fois littéraire et émotionnel. Terrifiant !

BURNSIDE, John. – La Maison muette / trad. de l’anglais (Ecosse) par Catherine Richard. –Métailié, 2008. – 201 p.. – (Suite écossaise). – ISBN 978-2-86424-637-4 : 8 €.
Service de presse
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Les empreintes du diable *** de John Burnside (2008)

21.01
2008

cop. Métailié

Titre original : The Devil’s footprints (Ecosse, 2006)

 

Beau, tout simplement

Une légende circule dans la petite ville écossaise de Coldhaven, celle du diable qui l’aurait jadis traversée par une nuit d’hiver, laissant sur son sillage ses empreintes noires, ni animales ni humaines, dans la neige toute fraîche. Un jour, dans la presse locale, un fait divers horrible attire l’attention de Michael Gardiner, qui a toujours vécu dans cette bourgade de pêcheurs : voyant en son époux violent le diable en personne et en ses fils ses successeurs, Moira Birnie tente de le poignarder avant de mettre le feu à sa voiture en rase campagne, ses deux fils avec elle à l’intérieur, mais après avoir pris soin de déposer son aînée, Hazel. Or Moira était autrefois la petite amie de Michael, lequel commence à voir ressurgir les vieux démons du passé, s’interrogeant sur son éventuelle paternité, et surtout se remémorant un terrible secret, celui, enfant, d’avoir assassiné le frère de cette dernière…

Ces quelques lignes suffisent amplement à imaginer combien l’auteur va jouer avec l’attention du lecteur, ménageant son suspens par des va-et-vient temporels. Mais elles ne parviennent pas à évoquer l’immense solitude ressentie par le héros et par ses parents due à la méchanceté et à la bêtise humaines. On en sort triste et révolté, emporté par l’histoire jusqu’à l’achever, l’élan interrompu par quelques pensées, juste ce qu’il faut pour se poser :

« De temps à autre, je trouvais ma mère occupée à des travaux domestiques, en train de cuisiner ou de repriser, ou bien installée sur le palier, à côté de la grande fenêtre qui donnait sur la pointe, devant son chevalet, et je l’observais, témoin silencieux d’une existence qui était à mes yeux un complet mystère. (…) j’étais fasciné par le visage différent qu’elle avait, endormie. J’en étais à cette époque de la première adolescence où tout semblait n’être que gigantesques découvertes philosophiques : le fait que nous sommes foncièrement seuls, l’idée que nous ne nous voyons jamais tels que les autres nous perçoivent, la découverte des mensonges auxquels nous nous livrons, ceux dont nous nous berçons nous-mêmes, pour tenter en vain de tromper le temps, de tromper la mort. Tout est lié ; tout se tient, dans cette philosophie puérile : nous traversons l’existence dans un rêve, vivant une vie et en imaginant une autre, percevant notre propre voix comme personne d’autre ne la perçoit, nous contemplant de l’intérieur tel que jamais personne d’autre ne nous verra. » (…) (p. 97)

« L’autre caractéristique du mariage, c’est qu’il s’agit d’une histoire. Il faut continuellement y ajouter quelque nouvelle péripétie de temps à autre, une ligne par-ci, un paragraphe par-là, des chapitres entiers que les protagonistes, même s’ils ne restent pas jusqu’à la fin de la pièce, pourront toujours partager, indirectement, pendant qu’ils sont sur scène. » (p. 119)

et repartir de plus belle, tout simplement ravi à la réalité par la musicalité de sa prose.

Du même auteur ses autres romans chroniqués dans Carnets de SeL :
BURNSIDE, John. – Les empreintes du Diable / trad. de l’anglais (Ecosse) par Catherine Richard. – Métailié, 2008. – 217 p.. – (Bibliothèque écossaise). – ISBN 978-2-86424-636-7 : 18 €.


Le tour maudit de Louise Welsh

18.11
2007

cop. Métailié

A Glasgow, pour fêter le départ à la retraite d’un collègue, des policiers ont fait appel au talent d’un jeune prestidigitateur, William Wilson, pour faire la première partie de deux strip-teaseuses. A la fin de son numéro, le gérant ne demande rien de moins à ce dernier que de subtiliser sur l’inspecteur Montgomery, qui le fait chanter, une enveloppe contenant des preuves salissant la réputation de son défunt père. Son client étant retrouvé assassiné, le prestidigitateur file sans demander son reste à Berlin pour un nouveau contrat dans un cabaret érotique où il invente avec Sylvie, une étrange jeune femme à qui il demande de devenir son assistante, « le tour maudit »…

Plus qu’un roman à suspense proprement dit, ce serait plutôt à mon sens un roman d’atmosphère où l’auteur préfère nous inviter dans les coulisses d’un théâtre au charme déliquescent que de nous angoisser inutilement. On s’y croirait !

Laurence de Biblioblog semble bien l’avoir apprécié. 

WELSH, Louise.- Le tour maudit / trad. de l’anglais (Ecosse) par Céline Schwaller. – Métailié, 11 octobre 2007. – 341 p.. – (Bibliothèque écossaise. Noir). – ISBN : 978-2-86424-628-2 : 18 €.