Categorie ‘Littératures européennes

Le mal que l’on se fait de Christophe Fourvel

23.02
2020

Le mal que l'on se faitUn homme, âgé d’une cinquantaine d’années, entreprend deux voyages seul, sans sa femme, dans une ville d’Amérique latine, peut-être Buenos Aires, puis à Istanbul. Il dort, dîne, fait ses exercices physiques, s’inscrit au tango, boit des cafés dans les bars, va au hammam, s’allonge à la mosquée bleue,…

On suit les réflexions et le désoeuvrement de cet homme voyageant en solitaire. On soupçonne une séparation traumatisante à l’origine de ce départ, de cette fuite. On n’est pas si loin du compte au final, mais ce n’est pas ce qui importe ici, c’est plutôt la prose évoquant la vie d’un homme quand il ne se passe rien, les mots pour décrire ce « rien ». Un auteur que j’apprécie beaucoup dans la vie, avec qui j’ai travaillé avec plaisir sur divers projets, et dont je n’ai pas fini de lire l’oeuvre.

Encre sympathique

06.02
2020

Encre sympathique

Il est des auteurs appréciés et même légitimés que je lis parfois, comme l’on goûte à nouveau un plat en se disant que peut-être on y prendra davantage de plaisir que la dernière fois. Patrick Modiano fait partie de ces écrivains consacrés, Prix Nobel de littérature, excusez du peu !, auquel je me frotte de temps à autre.

Ici encore dans Paris, qui est toujours presque un personnage à elle seule, un personnage-clé, une femme a disparu il y a trente ans. Le narrateur, nouvellement employé, était alors chargé d’enquêter, de retrouver sa trace. Auprès d’une collègue, de l’ami de son compagnon, il s’était fait passer pour un ami d’enfance de la disparue…

Comment créer du mystère dans un Paris contemporain, explorer les thèmes qui lui sont chers – la quête d’identité, la mémoire et l’oubli -, dans cet énième récit de Patrick Modiano, dont je comprends bien l’engouement que d’aucuns peuvent avoir pour ses romans, mais qui n’éveille en moi que peu d’écho.

Une bête au paradis

28.12
2019

Les demeurées de Jeanne Benameur

07.10
2018
cop. Folio

cop. Folio

 

La Varienne, c’est l’abrutie du village, et la bonne de Madame. Elle attend toujours que sa petite Luce apprivoise chaque objet étranger avant de lui trouver une utilité, un usage. Un jour, l’école obligatoire lui prend Luce. Désormais, la maîtresse, Melle Solange, tente d’apprendre à lire et à écrire à Luce. Mais cette dernière refuse obstinément de faire le moindre effort en ce sens, comme si elle trompait sa mère en apprenant des choses étrangères à leur microcosme silencieux. Un jour, Mademoiselle Solange écrit le mon de Luce au tableau. Cette dernière s’enfuit et tombe malade…

Il s’agit d’une sorte de huis clos autour d’un trio : la Varienne, bourrue et demeurée, qui ne commence à montrer son affection à sa fille qu’une fois qu’elle tombe malade, Luce qui veut plaire à sa mère en refusant de progresser, dans un accord tacite, et Mademoiselle Solange qui culpabilise de ne pas avoir su comment éduquer cette sauvageonne. Un trio et un trésor : la connaissance, qui ne s’ouvre qu’à qui veut, qui désire. En ceci réside peut-être le secret de l’éducation : un lien affectif indissociable du désir d’apprendre.

 

Lumière pâle sur les collines de Kazuo Ishiguro

03.03
2018
cop. Gallimard

cop. Gallimard

 

Niki, la fille cadette d’Etsuko, délaisse Londres quelques jours pour venir passer quelques jours chez sa mère à la campagne. Elle s’éloigne de la chambre depuis longtemps déserte de Keiko, sa demi-soeur, qui, après avoir quitté la maison depuis plusieurs années, vient de se pendre dans son appartement. Ne la portant apparemment pas dans son coeur, elle n’a pas souhaité assister à son enterrement, tout comme Keiko n’est pas allée à celui de son beau-père. La vue d’une petite fille jouant à l’extérieur, alors qu’elles sont allées prendre un thé, rappelle à Etsuko une autre fillette, qu’elle a connu au Japon alors qu’elle était enceinte de Keiko, après la guerre. Une fillette souvent seule, révoltée et traumatisée par la vision d’une mère noyant son bébé après la guerre…

J’avoue avoir préféré me dispenser de lire ce roman jusqu’au bout. Déjà un peu refroidie par l’annonce du suicide de la fille aînée de la narratrice dès l’incipit, j’ai abdiqué lorsque les traumatismes de la fillette livrée à elle-même sur le terrain vague sont ressortis. Quand on est soi-même mère, il y a certaines histoires qu’on ne préfère plus lire ou regarder. Nonobstant on reconnait tout à fait le style et les non-dits qui caractérisent l’écriture d’Ishiguro, dont je viens de lire Auprès de moi toujours, qui m’a beaucoup plu. Mais alors que pour le précédent, horrible d’une toute autre manière, le suspens m’avait donné envie de le lire d’une traite, ici, je n’ai eu aucunement envie de connaitre le fin mot de ce drame.

Auprès de moi toujours de Kazuo Ishiguro

28.02
2018
cop. Gallimard

cop. Gallimard

 

Prix Nobel de littérature 2017

Kath a le privilège en tant qu’accompagnatrice de pouvoir choisir ses patients. Un jour où elle retrouve l’une des anciennes élèves d’Hailsham, devenue comme elle accompagnatrice, mais qui en souffre, elles évoquent ensemble les deux meilleurs amis de Kate, dans cette école isolée dans la campagne anglaise, Ruth et Tommy. Kath se souvient alors de son enfance là-bas, encadrée par les « gardiens » qui les ont aussi éduqués. Elle se remémore les tabous, les non-dits pour se protéger de la vie qui les attendait, de ces dons de leurs plus belles oeuvres artistiques aux uns et aux autres, et même à Mademoiselle, les emportant pour les exposer dans la Galerie. Elle se souvient aussi de son amitié avec Ruth, la dominatrice, et avec Tommy avec qui elle s’entendait si bien. C’est alors qu’elle décide d’accompagner Tommy, qu’elle n’a pas revu depuis Ruth lui a déclaré qu’il ne voudrait jamais d’elle…

Mon mari m’a offert ce roman dont je ne savais strictement rien. Je connaissais seulement l’histoire des Vestiges du jour par le trou de la serrure du film avec Anthony Hopkins, et j’en gardais le souvenir d’un film d’atmosphère, et d’une vie personnelle niée, de sentiments éradiqués, au profit d’un maître à servir du mieux possible, et donc un conditionnement tel que le sens du devoir, du travail bien fait, devient un absolu au point de ne pas assister à la mort de son père ou de refuser l’amour à sa porte.

J’invite ici mes lecteurs qui n’auraient pas lu le roman à ne pas lire plus avant car le roman perdra de beaucoup son intérêt si vous connaissez déjà son sujet. Un conseil : lisez-le comme je l’ai fait sans rien en savoir, vous devinerez sans doute de quoi il retourne, mais l’effet de suspens désiré par l’auteur sera ainsi préservé.

Avec surprise, je découvre donc ici un roman d’anticipation se déroulant dans la Grande Bretagne des années 90. Déroutant à bien des égards, mais ô combien puissant puisque sans embage, sans détour, et de la meilleure façon qui soit, il aborde non pas la question éthique du clonage thérapeutique mais suit le parcours de ces touts-petits éduqués ensemble dans un pensionnat jusqu’à l’âge adulte, protégés du monde extérieur et élevés dans le non-dit mais avec pour horizon de vie de devenir des donneurs. On retrouve ici un thème commun aux Vestiges du jour, mais aussi à l’éducation japonaise, qui est le conditionnement des enfants qui, devenus adultes, ne songent jamais à fuir, à s’échapper, alors qu’ils en ont l’occasion. Quand d’autres dystopies auraient fondé toute l’intrigue sur la révolte de ces jeunes adultes, procréés artificiellement par clonage, destinés à être dépecer comme des cochons pour prolonger la vie d’êtres humains nés naturellement, ici rien de tel : personne n’esquisse un geste, ni même n’y songe. Tout au plus leur donne-t-on l’espoir un jour d’obtenir un sursis de quelques années. Froidement, la narratrice comme ses amis affronte le sort que ses créateurs lui ont réservé, et pourtant l’empathie domine, sans jamais tomber dans le pathos, de même que toute la palette de sentiments et de découvertes, d’amitiés et d’amours qu’elle livre ici, en tous points semblables à son modèle humain..

Une excellente dystopie à lire pour conclure tout débat sur le clonage thérapeutique, du point de vue des clones !

La dernière fois où j’ai eu un corps de Christophe Fourvel

03.11
2017
cop. Natalie Lamotte / les éditions du chemin de fer

cop. Natalie Lamotte / les éditions du chemin de fer

« La dernière fois où j’ai eu un corps, c’était à Elbasan, sous le pont où l’oncle Sazan m’avait emmenée pêcher des écrevisses. » (incipit)

 La dernière fois où j’ai eu un corps est le récit d’une jeune Albanaise, d’abord violée par son oncle puis droguée et donnée à ses amis par son petit ami Marco, qui la vendra juste après, lui faisant passer les frontières en camion jusqu’aux trottoirs français. Jamais elle n’entre dans le détail scabreux, tout au plus elle mentionne cette fameuse nuit, dans cette chambre rouge garance, où elle a perdu le compte à partir du vingtième homme et où il semblerait que 79 lui soient passés sur le corps…

Ce monologue est terrible, terrible : « On n’apprend pas à empiler autant de mauvaises choses », dit-elle. Pour elle, c’est comme si elle était morte, son sexe le premier d’ailleurs. Seuls ses pieds aux ongles vernis, protégés par des cuissardes qu’elle ne quitte pas, survivent, dernier bastion de son intimité. Les bites, dans sa langue à elle, pas sa langue maternelle, sa « langue pourrie », sont des « charlatans », et le sourire de Saïda, c’est celui qu’elle offre systématiquement au client à la fin de son affaire. Christophe Fourvel nous livre là une poésie d’une noirceur sans fond, sans une étincelle d’espoir.