Categorie ‘Littératures européennes

Les demeurées de Jeanne Benameur

07.10
2018
cop. Folio

cop. Folio

 

La Varienne, c’est l’abrutie du village, et la bonne de Madame. Elle attend toujours que sa petite Luce apprivoise chaque objet étranger avant de lui trouver une utilité, un usage. Un jour, l’école obligatoire lui prend Luce. Désormais, la maîtresse, Melle Solange, tente d’apprendre à lire et à écrire à Luce. Mais cette dernière refuse obstinément de faire le moindre effort en ce sens, comme si elle trompait sa mère en apprenant des choses étrangères à leur microcosme silencieux. Un jour, Mademoiselle Solange écrit le mon de Luce au tableau. Cette dernière s’enfuit et tombe malade…

Il s’agit d’une sorte de huis clos autour d’un trio : la Varienne, bourrue et demeurée, qui ne commence à montrer son affection à sa fille qu’une fois qu’elle tombe malade, Luce qui veut plaire à sa mère en refusant de progresser, dans un accord tacite, et Mademoiselle Solange qui culpabilise de ne pas avoir su comment éduquer cette sauvageonne. Un trio et un trésor : la connaissance, qui ne s’ouvre qu’à qui veut, qui désire. En ceci réside peut-être le secret de l’éducation : un lien affectif indissociable du désir d’apprendre.

 

Lumière pâle sur les collines de Kazuo Ishiguro

03.03
2018
cop. Gallimard

cop. Gallimard

 

Niki, la fille cadette d’Etsuko, délaisse Londres quelques jours pour venir passer quelques jours chez sa mère à la campagne. Elle s’éloigne de la chambre depuis longtemps déserte de Keiko, sa demi-soeur, qui, après avoir quitté la maison depuis plusieurs années, vient de se pendre dans son appartement. Ne la portant apparemment pas dans son coeur, elle n’a pas souhaité assister à son enterrement, tout comme Keiko n’est pas allée à celui de son beau-père. La vue d’une petite fille jouant à l’extérieur, alors qu’elles sont allées prendre un thé, rappelle à Etsuko une autre fillette, qu’elle a connu au Japon alors qu’elle était enceinte de Keiko, après la guerre. Une fillette souvent seule, révoltée et traumatisée par la vision d’une mère noyant son bébé après la guerre…

J’avoue avoir préféré me dispenser de lire ce roman jusqu’au bout. Déjà un peu refroidie par l’annonce du suicide de la fille aînée de la narratrice dès l’incipit, j’ai abdiqué lorsque les traumatismes de la fillette livrée à elle-même sur le terrain vague sont ressortis. Quand on est soi-même mère, il y a certaines histoires qu’on ne préfère plus lire ou regarder. Nonobstant on reconnait tout à fait le style et les non-dits qui caractérisent l’écriture d’Ishiguro, dont je viens de lire Auprès de moi toujours, qui m’a beaucoup plu. Mais alors que pour le précédent, horrible d’une toute autre manière, le suspens m’avait donné envie de le lire d’une traite, ici, je n’ai eu aucunement envie de connaitre le fin mot de ce drame.

Auprès de moi toujours de Kazuo Ishiguro

28.02
2018
cop. Gallimard

cop. Gallimard

 

Prix Nobel de littérature 2017

Kath a le privilège en tant qu’accompagnatrice de pouvoir choisir ses patients. Un jour où elle retrouve l’une des anciennes élèves d’Hailsham, devenue comme elle accompagnatrice, mais qui en souffre, elles évoquent ensemble les deux meilleurs amis de Kate, dans cette école isolée dans la campagne anglaise, Ruth et Tommy. Kath se souvient alors de son enfance là-bas, encadrée par les « gardiens » qui les ont aussi éduqués. Elle se remémore les tabous, les non-dits pour se protéger de la vie qui les attendait, de ces dons de leurs plus belles oeuvres artistiques aux uns et aux autres, et même à Mademoiselle, les emportant pour les exposer dans la Galerie. Elle se souvient aussi de son amitié avec Ruth, la dominatrice, et avec Tommy avec qui elle s’entendait si bien. C’est alors qu’elle décide d’accompagner Tommy, qu’elle n’a pas revu depuis Ruth lui a déclaré qu’il ne voudrait jamais d’elle…

Mon mari m’a offert ce roman dont je ne savais strictement rien. Je connaissais seulement l’histoire des Vestiges du jour par le trou de la serrure du film avec Anthony Hopkins, et j’en gardais le souvenir d’un film d’atmosphère, et d’une vie personnelle niée, de sentiments éradiqués, au profit d’un maître à servir du mieux possible, et donc un conditionnement tel que le sens du devoir, du travail bien fait, devient un absolu au point de ne pas assister à la mort de son père ou de refuser l’amour à sa porte.

J’invite ici mes lecteurs qui n’auraient pas lu le roman à ne pas lire plus avant car le roman perdra de beaucoup son intérêt si vous connaissez déjà son sujet. Un conseil : lisez-le comme je l’ai fait sans rien en savoir, vous devinerez sans doute de quoi il retourne, mais l’effet de suspens désiré par l’auteur sera ainsi préservé.

Avec surprise, je découvre donc ici un roman d’anticipation se déroulant dans la Grande Bretagne des années 90. Déroutant à bien des égards, mais ô combien puissant puisque sans embage, sans détour, et de la meilleure façon qui soit, il aborde non pas la question éthique du clonage thérapeutique mais suit le parcours de ces touts-petits éduqués ensemble dans un pensionnat jusqu’à l’âge adulte, protégés du monde extérieur et élevés dans le non-dit mais avec pour horizon de vie de devenir des donneurs. On retrouve ici un thème commun aux Vestiges du jour, mais aussi à l’éducation japonaise, qui est le conditionnement des enfants qui, devenus adultes, ne songent jamais à fuir, à s’échapper, alors qu’ils en ont l’occasion. Quand d’autres dystopies auraient fondé toute l’intrigue sur la révolte de ces jeunes adultes, procréés artificiellement par clonage, destinés à être dépecer comme des cochons pour prolonger la vie d’êtres humains nés naturellement, ici rien de tel : personne n’esquisse un geste, ni même n’y songe. Tout au plus leur donne-t-on l’espoir un jour d’obtenir un sursis de quelques années. Froidement, la narratrice comme ses amis affronte le sort que ses créateurs lui ont réservé, et pourtant l’empathie domine, sans jamais tomber dans le pathos, de même que toute la palette de sentiments et de découvertes, d’amitiés et d’amours qu’elle livre ici, en tous points semblables à son modèle humain..

Une excellente dystopie à lire pour conclure tout débat sur le clonage thérapeutique, du point de vue des clones !

La dernière fois où j’ai eu un corps de Christophe Fourvel

03.11
2017
cop. Natalie Lamotte / les éditions du chemin de fer

cop. Natalie Lamotte / les éditions du chemin de fer

« La dernière fois où j’ai eu un corps, c’était à Elbasan, sous le pont où l’oncle Sazan m’avait emmenée pêcher des écrevisses. » (incipit)

 La dernière fois où j’ai eu un corps est le récit d’une jeune Albanaise, d’abord violée par son oncle puis droguée et donnée à ses amis par son petit ami Marco, qui la vendra juste après, lui faisant passer les frontières en camion jusqu’aux trottoirs français. Jamais elle n’entre dans le détail scabreux, tout au plus elle mentionne cette fameuse nuit, dans cette chambre rouge garance, où elle a perdu le compte à partir du vingtième homme et où il semblerait que 79 lui soient passés sur le corps…

Ce monologue est terrible, terrible : « On n’apprend pas à empiler autant de mauvaises choses », dit-elle. Pour elle, c’est comme si elle était morte, son sexe le premier d’ailleurs. Seuls ses pieds aux ongles vernis, protégés par des cuissardes qu’elle ne quitte pas, survivent, dernier bastion de son intimité. Les bites, dans sa langue à elle, pas sa langue maternelle, sa « langue pourrie », sont des « charlatans », et le sourire de Saïda, c’est celui qu’elle offre systématiquement au client à la fin de son affaire. Christophe Fourvel nous livre là une poésie d’une noirceur sans fond, sans une étincelle d’espoir.

La moustache d’Emmanuel Carrère

17.09
2017
cop. Folio

cop. Folio

Cela fait plus de deux années que j’ai téléchargé cet epub sans le lire, sur mon macbook. C’est d’ailleurs l’un des tout premiers que je lis ainsi, en entier, sur écran. Et, ma foi, je l’ai tout de même dévoré !

C’est un réalisateur, Simon Leclerc, ancien de la Fémis, qui m’avait chaudement conseillé, pour réviser ma version de mon scénario de long-métrage, de lire La Moustache d’Emmanuel Carrère puis de regarder son adaptation cinématographique. Après avoir écrit deux scénarii de BD, je me suis fixée pour objectif cette année de retravailler intégralement mon scénario de long-métrage pour le découdre, le recoudre, le transformer et l’adapter en BD, voire en roman.

Bingo ! Ce roman m’a littéralement conquise, à tel point que c’est exactement le genre de roman que j’aurais aimé écrire…

En voici le pitch :

« Que dirais-tu si je me rasais la moustache ? »

Un soir, prenant son bain, le narrateur annonce par défi à sa femme, Agnès, qu’il va se raser la moustache, qu’il a toujours portée. Tandis qu’Agnès sort faire quelques courses, il la rase. Mais, étonné, cela n’a pas l’air de la surprendre à son retour. Elle n’en parle même pas ! Le couple se rend chez des amis, qui, eux aussi, ne semblent rien avoir remarqué. Il commence par penser qu’Agnès a voulu lui faire une blague…

Un détail, juste un détail, et soudain tout bascule : le narrateur est-il devenu fou ou a-t-il basculé dans une autre réalité en supprimant sa moustache ? Des pans entiers de la réalité, de sa biographie, se désagrègent au fil des pages, à tel point qu’il finit par avoir peur qu’Agnès n’ait jamais existé, que lui n’ait jamais existé, que des pays n’aient jamais existé… Emmanuel Carrère touche ici à la quintessence du fantastique : l’irruption d’un événement surnaturel dans le monde réel qui provoque une hésitation du narrateur / lecteur qui ne sait s’il a basculé dans la folie ou dans une autre réalité. Dans ce monologue intérieur, tout est savamment orchestré, ce glissement du narrateur vers l’incompréhension, puis la terreur. Tout s’écroule autour de lui. Pas besoin pour cela d’effets sensationnels, d’êtres imaginaires, un détail, un seul, tout simple.

Splendide.

L’été des noyés de John Burnside

10.09
2017
cop. Métailié

cop. Métailié

J’ai un faible pour cet auteur écossais que je suis depuis sa terrible Maison muetteL’été des noyés ne déroge ni à ses personnages fétiches, souvent des adolescents au seuil de la vie, toujours un peu à l’écart des autres, ni à ses thèmes de prédilection, une inquiétante étrangeté jaillissant dans le monde réel pour assassiner des personnages.

Cette fois, l’histoire se déroule dans une île tout au nord de la Norvège, l’île de Kvalaya, là où, comme en Islande, le soleil ne se couche pas l’été. La vie, la lumière, l’atmosphère y sont différentes. Dès l’incipit, la protagoniste, Liv, qui vient d’achever le lycée et doit décider de son avenir, se montre choquée par une vérité qu’elle est seule à connaitre sur les trois noyades de l’été, une vérité tellement difficile à croire qu’elle ne l’a confiée à personne, même pas à sa mère. Cette mère, peintre de renommée internationale, a choisi de vivre retirée sur cette île, isolée avec sa fille et sa petite cour de prétendants qu’elle reçoit une fois par semaine. Liv avait une confiance absolue en sa mère qui ne lui a jamais parlé de son père, jusqu’à la fin de cet été et de ces trois noyades…

Il y a tant de choses qui m’ont chagrinée dans ce dernier roman de John Burnside que j’en oublierai presque la beauté poétique de ses décors, de ses atmosphères et de la fantasmatique Angelika. Mais c’est surtout le sentiment de s’être sentie flouée qui prédomine : dès le début, on sait plus ou moins qui va mourir et comment, qui est la coupable, quelle est la part de surnaturel là-dedans, et on attend d’en savoir plus durant tout le roman, qui n’est qu’une énorme digression, parenthèse explicative dressant le portrait de cette adolescente ayant grandi à l’ombre de sa mère, et semblant bien trop lucide pour son âge. Cela reste néanmoins un bon roman, gâché par un sentiment de publicité mensongère !

Du même auteur, vous pouvez lire :

- La Maison muette

- Une vie nulle part

- Les empreintes du diable

- Un mensonge sur mon père

- Scintillation

Légendes de la mer de Bernard Clavel

03.09
2017
cop. Livre de poche

cop. Livre de poche

Bernard Clavel s’est inspiré de mythes et contes régionaux, de Bretagne comme des quatre coins du monde, pour imaginer ces légendes de la mer et des fleuves.

On est loin de la petite sirène, prête à tout sacrifier pour son beau prince : ici les sirènes se montrent redoutables pour les pêcheurs. Les intentions des hommes, suivant qu’elles soient bonnes ou mauvaises, se trouvent récompensées ou sévèrement punies. Ainsi sont louées leurs bonnes actions envers les animaux de la mer, et aux plus méritants sont offerts des objets magiques.

Un recueil que j’ai retrouvé de mon enfance, que j’ai dû lire maintes fois alors. Les histoires non édulcorées ne m’ont pas forcément séduites, toutes finalement ou naïves ou cruelles.