Categorie ‘Engagement politique

La désobéissance civile ** d’Henry David Thoreau (1849)

01.04
2011
 

Copyright Le Passager clandestin

« De grand coeur, j’accepte la devise : « Le gouvernement le meilleur est celui qui gouverne le moins » et j’aimerais la voir suivie de manière plus rapide et plus systématique. » (incipit, p. 21)

 

 

Sans pour autant réclamer comme les anarchistes l’éradication du gouvernement, Henry David Thoreau prône la désobéissance civile lorsque le gouvernement nous enjoint de commettre une injustice, ce que nous jugeons être une mauvaise action.

Si, par exemple, nous dit-il, ce gouvernement décide de partir en guerre contre un autre pays, et que l’on désapprouve cette décision, il faut désavouer sur l’heure son représentant direct, son percepteur des impôts, qui se charge de collecter auprès des citoyens des fonds pour mener à bien cette politique, cette guerre. Ainsi, telle est sa logique :

« Si un millier d’hommes devaient s’abstenir de payer leurs impôts cette année, ce ne serait pas une initiative aussi brutale et sanglante que celle qui consisterait à les régler, et à permettre ainsi à l’Etat de commettre des violences et de verser le sang innocent. Cela définit, en fait, une révolution pacifique, dans la mesure où pareille chose est possible. »

« Si le percepteur ou quelque autre fonctionnaire me demande, comme ce fut le cas : « Mais que dois-je faire ? », je lui réponds : « Si vous voulez vraiment faire quelque chose, démissionnez ! Quand le sujet a refusé obéissance et que le fonctionnaire démissionne, alors la révolution est accomplie. » (p. 39)

Pour ce faire, dit-il, pour empêcher qu’un percepteur ou un huissier retire les richesses du citoyen désobéissant, il faut se garder d’accumuler des biens, et au contraire « louer quelques arpents, bien s’y installer et ne produire qu’une petite récolte pour une consommation immédiate. » (p. 41)

Il fustige aussi les « milliers de gens qui par principe s’opposent à l’esclavage et à la guerre mais qui en pratique ne font rien pour y mettre un terme.« (p. 29) : ces derniers déplorent, pétitionnent et restent plantés les mains dans les poches, attendant, « avec bienveillance, que d’autres remédient au mal, afin de ne plus avoir à le déplorer. » (p. 29).

Copyright Le Passager clandestin

Cette dernière réflexion pourrait constituer un argument contre l’abstention qu’affectionnent de nombreux citoyens de sensibilité d’extrême-gauche, lesquels désavouent le suffrage universel et son balancier entre deux gros partis libéraux, P.S. ou U.M.P.. Car qu’attendent-ils donc en vain, si ce n’est que quelque chose se passe, sans que cela vienne d’eux ?

Point plus important de l’essai : la désobéissance civile. A lire cette réflexion datant de 1849, d’un citoyen américain, on songe évidemment à sa grande actualité, et aussi, hélas, à tout ce qui fut rendu possible grâce à l’obéissance voire au zèle d’une majorité de fonctionnaires, bureaucrates, policiers,…

Noël Mamère, dans sa préface, retrace dans ses grandes lignes la biographie d’Henry David Thoreau, en insistant sur son idéal mystique et panthéiste qui le conduisit à vivre au milieu de la forêt, au contact direct de la Nature. Ce qui lui permet de conclure que Thoreau fut « l’un des tout premiers écologistes à avoir démontré que l’écologie ne niche pas seulement dans les arbres mais qu’on peut aussi la trouver dans la défense des droits humains et dans une certaine idée de ce qu’on appelle la conscience. » (p. 17-18)

La maison d’édition Le Passager Clandestin a choisi de clore cet essai par un article du Monde diplomatique datant d’avril 2006, posant la question de la légitimité d’actions fortes telles que celles des « faucheurs » de plants de maïs transgéniques ou d’associations comme droit au logement, justifiées par « le principe de précaution pour la santé ou l’indignité sociale qui frappe les personnes dépourvues d’habitations décentes. » (p. 61).

Voilà qui donne véritablement matière à réflexion… A lire !

 

La désobéissance civile / Henry David Thoreau  ; [présenté par Noël Mamère] [suivi de De la résistance populaire à la désobéissance civique. Jusqu'où obéir à la loi]  [par Nuri Albala et Evelyne Sire-Marin]. - Paris  : Le Passager clandestin éd. , 2007.- 75 p. ; 17 cm. - ISBN 978-2-916952-03-1 : 7,00 €.

Manifeste du parti communiste * de Karl Marx & Friedrich Engels (1847)

11.02
2011

Karl Marx et Friedrich Engels avaient été chargés de rédiger un programme théorique et pratique détaillé du parti communiste pour le congrès tenu à Londres en novembre 1947, d’où le Manifeste. Il fallait à la Ligue communiste exposer enfin dans un texte à l’intention du monde entier ses idées, sa vision de la société, ses buts et ses tendances.

Pour la Ligue communiste, la société se divise alors en deux classes : la bourgeoisie et le prolétariat, et l’Histoire n’a jamais été que l’histoire des luttes de classes.

La bourgeoisie, observe-t-elle, a révolutionné les mentalités, les rapports des hommes entre eux, pour instaurer le calcul égoïste, le froid intérêt, et substitué aux nombreuses libertés celle du commerce. Et de tous elle a fait des travailleurs salariés.

« Par l’exploitation du marché mondial, la bourgeoisie donne un caractère cosmopolite à la production et à la consommation de tous les pays. » (…) « A la place des anciens besoins, satisfaits par les produits nationaux, naissent des besoins nouveaux, réclamant pour leur satisfaction les produits des contrées les plus lointaines et des climats les plus divers. » (p. 18) : voilà un constat qui reste on ne peut plus d’actualité, de même qu’ »elle a subordonné la campagne à la ville » (p. 19).

Certains qualificatifs « jusqu’aux nations les plus barbares« , « l’idiotisme de la vie des champs«  de l’époque peuvent aussi choquer, dans la mesure où Marx et Engels, ce faisant, s’expriment précisément du point de vue de cette même bourgeoisie qu’ils critiquent.

Or cette bourgeoisie, qui domine politiquement et socialement le prolétariat, fait courir la civilisation et la planète à leur perte, prophétisent les deux philosophes, en ce sens où elle ne pense qu’en termes de croissance, de surproduction et de surconsommation, et donc de gaspillage des forces humaines et des ressources naturelles.

Quant au prolétaire, plus le travail est monotone ou répugnant, plus son salaire baisse : « l’industrie moderne a transformé le petit atelier de l’ancien patron patriarcal en la grande fabrique du bourgeois capitaliste. » (p. 23).

Il ne peut donc qu’y avoir une lutte des classes dans la mesure où l’intérêt de la bourgeoisie est contraire à celui du prolétariat :

« La condition essentielle d’existence et de suprématie pour la classe bourgeoise est l’accumulation de la richesse dans les mains privées, la formation et l’accroissement du capital ; la condition du capital est le salariat. Le salariat repose exclusivement sur la concurrence des ouvriers entre eux. » (p. 30)

Moins les salariés sont payés, plus la bourgeoisie prospère, d’où actuellement la délocalisation des entreprises en quête d’une main d’oeuvre à moindre coût ailleurs dans le monde, pour assurer leurs bénéfices, au détriment des Français à la recherche d’un emploi…

Après avoir analysé l’antagonisme entre les deux classes, Marx et Engels vont proposer, dans une seconde partie, un certain nombre de mesures préconisées par les communistes envers les prolétaires, répondant par avance à leurs objections, soit l’abolition de la propriété privée, la rupture avec les idées traditionnelles, religieuses, morales et philosophiques, la révolution ouvrière amenant le prolétariat comme classe régnante, ce qui supprimerait l’existence de diverses classes sociales.

Partant, ils énumèrent un certain nombre de mesures, dont on a pu voir vers quel autre type de dictature certaines pouvaient hélas mener :

« 1.         Expropriation de la propriété foncière et affectation de la rente foncière aux dépenses de I’État.

2.         Impôt fortement progressif.

3.         Abolition du droit d’héritage.

4.         Confiscation des biens de tous les émigrés et rebelles.

5.         Centralisation du crédit entre les mains de l’État, par une banque nationale, dont le capital appartiendra à l’État et qui jouira d’un monopole exclusif.

6.         Centralisation entre les mains de l’État de tous les moyens de transport.

7.         Multiplication des usines nationales et des instruments de production; défri­chement et amélioration des terres selon un plan collectif.

8.         Travail obligatoire pour tous ; organisation d’armées industrielles, particuliè­rement pour l’agriculture. (!)

9.         Coordination de l’activité agricole et industrielle mesures tendant à suppri­mer progressivement l’opposition ville-campagne.

10.         Éducation publique et gratuite de tous les enfants, abolition du travail des enfants dans les fabriques tel qu’il est pratiqué aujourd’hui. Coordination de l’éducation avec la production matérielle, etc. » (p. 42-43)

Clairement, ici, les communistes érigent donc un Etat tout-puissant, commandant à une armée d’ouvriers et de paysans… Brrrrr…

Dans une troisième partie, Marx et Engels entreprennent de critiquer les différentes formes de socialisme. Ils s’opposent ainsi aux intellectuels, philosophes et littérateurs qui défendent non pas les intérêts du prolétaire mais ceux de l’être humain. Ils critiquent certains économistes, philanthropes, humanitaires, améliorateurs de la classe ouvrière, comme Proudhon, dans le but soi-disant d’assurer l’existence de la classe bourgeoise (!!???). Enfin ils s’attaquent à ces utopistes qui se considèrent « comme bien au-dessus de tout antagonisme de classes (…), désirent améliorer la situation de tous les membres de la société, même des plus privilégiés. » (p. 57).

Dans la dernière partie du Manifeste, enfin, Marx et Engels décline la position des communistes vis-à-vis des différents partis d’opposition.

Les observations que fait Raoul Vaneigem en 1994, à la suite du Manifeste, le replacent dans un avenir qui lui échappe : la concrétisation d’un certain nombre de ses concepts pour ériger un système social plus inhumain encore, comme on a pu le voir en Russie et en Chine. Pour ce dernier d’ailleurs, « la spécificité humaine n’est pas le travail, mais la création » (p. 66). On ne saurait le désapprouver, les progrès techniques ayant montré combien la machine pouvait se substituer à l’homme. Or, dans le Manifeste, le travail est encensé, mais pas un mot sur la création… En revanche, les thèses de Marx et Engels se révèlent tout à fait justes au sujet de l’exploitation de la nature humaine et de la nature terrestre, au point de toutes deux les épuiser.

Au final, il était temps de lire ce Manifeste pour s’en forger sa propre idée, et voir combien certains constats s’avèrent toujours aussi justes, tandis que les propositions de changement ont démontré quels pouvaient être leurs dangers, en particulier l’autoritarisme et l’annihilation de l’individu au profit de l’intérêt collectif.

A noter : le Manifeste a été traduit de l’allemand par la fille de Marx, Laura, épouse de Paul Lafargue, auteur entre autres du Droit à la paresse chroniqué récemment sur ce blog.

LECTURE LIBRE ET GRATUITE : Vous pouvez le lire intégralement en ligne sur Gallica ou le télécharger format word sur le site des classiques des sciences sociales.

Manifeste du Parti communiste / Marx, Engels ; trad. de l’allemand par Laura Lafargue ; postf. de Raoul Vaneigem. – Ed. Mille et une nuits, 1994. – 79 p. : ill., couv. ill. en coul. ; 15 cm. – (Mille et une nuits ; 48). – Trad. de : Manifest der kommunistischen Partei. – Bibliogr. p. 79. - ISBN 2-910233-53-7 (br.) : 10 F.

L’anarchisme *** de Daniel Guérin (1965)

04.02
2011

copyright Gallimard pour la couverture

Dans son avant-propos à L’Anarchisme : de la doctrine à la pratique, Daniel Guérin annonce tout de suite qu’il n’entend pas faire un travail biographique ou bibliographique, ni une énième démarche historique et chronologique, mais examiner les principaux thèmes constructifs de l’anarchisme.

Pour ce faire, il commence par rappeler le véritable sens du mot « anarchie », lequel est souvent perçu au sens péjoratif de chaos, de désordre et de désorganisation, alors que, dérivant étymologiquement du grec ancien, « anarchie » signifie littéralement avec le -an privatif « absence de chef », et par voie de conséquence de figure d’autorité ou de gouvernement. Aussi l’anarchisme constitue-t-il une branche de la pensée socialiste visant à abolir l’exploitation de l’homme par l’homme, et entraînant un certain nombre d’idées – forces que sont la révolte viscérale, l’horreur de l’Etat, la duperie de la démocratie bourgeoise (d’où le refus des anarchistes de se présenter aux élections et leur abstentionnisme), la critique du socialisme « autoritaire », et surtout du communisme, la valeur de l’individu et la spontanéité des masses.

Cet examen permet ensuite à Daniel Guérin de traduire comment, dans la pratique, ces différents concepts permettraient de donner naissance à une nouvelle forme de société. L’autogestion constitue, à plus d’un titre, le concept le plus prometteur et le plus naturellement appliqué. Dans sa définition des principes de l’autogestion ouvrière, Proudhon maintient la libre concurrence entre les différentes associations agricoles et industrielles, stimulant irremplaçable et garde-fou pour que chacune d’entre elles s’engage à toujours fournir au meilleur prix les produits et services. A cette fédération d’entreprises autogérées pour l’économie se grefferait pour la politique un organisme fédératif national qui serait le liant des différentes fédérations provinciales des communes entre elles, décidant des taxes et propriétés entre autres choses, chaque commune étant elle-même administrée par un conseil, formé de délégués élus, investis de mandats impératifs, toujours responsables et toujours révocables. Partant, pour Proudhon, à son époque, il n’y aurait plus de colonies car ces dernières conduiraient à la rupture d’une nation qui s’étend et se rompt avec ses bases. Voilà donc la société future imaginée par les penseurs anarchistes du 19e siècle : une société décolonisée, sans chef, mais constituée d’un maillon de fédérations agricoles et industrielles autogérées, communales et régionales, dont les délégués mandatés sont révocables.

Enfin, Daniel Guérin relate comment dans l’Histoire les anarchistes ont pu s’exprimer ou pas, justement, évincés par exemple de l’Internationale par Marx et de la Révolution russe par Lénine et Trotsky. Il souligne les succès de l’autogestion agricole en Ukraine du sud, dans la Yougoslavie de Tito, dans les conseils d’usine italiens, et principalement en Espagne, avec les collectivités agricoles et industrielles, et la mise en place dans les communes de la gratuité du logement, de l’électricité, de la santé et de l’éducation… mais très vite supprimées par les dirigeants communistes.

Dans cet essai extrêmement clair, Daniel Guérin n’hésite ni à faire l’éloge de certaines idées et expériences réussies, ni à montrer les contradictions et incohérences de certains concepts ou mises en pratique.

Il est bien dommage que cet essai datant de 1965, et donc vieux déjà de 46 ans, n’ait pu être réactualisé à la lumière des années 68 et du renouveau d’une pensée de sensibilité anarchiste aux Etats-Unis, avec notamment le philosophe Noam Chomsky et Murray Bookchin.

Dans l’essai suivant, Anarchisme et marxisme, daté de 1976, Daniel Guérin compare les deux courants de pensée, puisant dans la même source de révolte, mais divergeant dans la conduite du mouvement puis dans la mise en place d’une nouvelle société. Il achève son exposé sur Stirner, individualiste anarchiste, grande figure de la pensée anarchiste, dont on a mal saisi les tenants et aboutissants.

Une lecture extrêmement stimulante de concepts séduisants.

L’Anarchisme : de la doctrine à la pratique… / Daniel Guérin. – Nouvelle éd. revue et augmentée. – Gallimard, 1981. – 286 p. : couv. ill. en coul. ; 18 cm. – (Collection Idées ; 368. Sciences humaines).

En appendice, « Anarchisme et marxisme », texte remanié d’un exposé fait à New York, 6 novembre 1973, et « Compléments sur Stirner », du même auteur. – Bibliogr. p. 281-286
(Br.) : 10,60 F.

Le droit à la paresse ** de Paul Lafargue (1893)

28.01
2011

Le droit à la paresse… Tout de suite d’aucuns songent à Epicure, et ne croient pas si bien penser, car voici les paroles d’Adolphe Tiers contre lesquelles Paul Lafargue va s’élever dès la première phrase de son pamphlet, écrit en 1893 alors qu’il se trouvait en prison : « Je veux rendre toute-puissante l’influence du clergé, parce que je compte sur lui pour propager cette bonne philosophie qui apprend à l’homme qu’il est ici-bas pour souffrir et non cette autre philosophie qui dit au contraire à l’homme : « Jouis » » (Discours prononcé au sein de la Commission sur l’instruction primaire de 1849). Car cette volonté politique prouve à quel point « la parole capitaliste, piteuse parodie de la morale chrétienne, frappe d’anathème la chair du travailleur ; elle prend pour idéal de réduire le producteur au plus petit minimum de besoins, de supprimer ses joies et ses passions et de condamner au rôle de machine délivrant du travail sans trêve ni merci. » (p. 8) Or, vous l’avez compris, Paul Lafargue, gendre de Marx, va condamner cette forme de folie qui est l’aliénation du travail, « l’amour du travail, la passion moribonde du travail, poussée jusqu’à l’épuisement des forces vitales de l’individu et de sa progéniture. » (p. 11)

Pour ce faire, il ne cesse de se référer aux sociétés antiques et passées, comme en Grèce, où les hommes libres méprisaient le travail, qu’ils laissaient aux esclaves, et ne s’adonnaient qu’aux exercices corporels et aux jeux de l’intelligence.

Au lieu de ça, « à la fatigue d’une journée démesurément longue, puisqu’elle a au moins quinze heures, vient se joindre pour ces malheureux celle des allées et venues si fréquentes, si pénibles. Il résulte que le soir ils arrivent chez eux accablés par le besoin de dormir, et que le lendemain ils sortent avant d’être complètement reposés pour se trouver à l’atelier à l’heure de l’ouverture. » (p. 21). 120 ans après, l’amplitude horaire d’une journée a certes diminué, mais on y reconnaît encore sans peine le schéma « métro-boulot-dodo ».

De même, nous vivons toujours dans une société de surproduction, dont les travailleurs ne sont pas souvent les plus gros consommateurs, et où l’industrie profite de la menace du chômage pour fabriquer à meilleur marché et embaucher à moindre prix, pour engranger de plus gros bénéfices : son constat n’a pas changé.

Alors quelle solution propose-t-il ? Tout bonnement de ne faire travailler les ouvriers que trois heures par jour, afin que ces derniers aient tout loisir de bien se reposer, d’aller au spectacle, au théâtre, et de consommer les fruits de son travail. Trois heures ! Il y va un peu fort, tout de même, même pour aujourd’hui, plus d’un siècle après. Nous qui, en France, ne sommes qu’aux 35 heures, il propose ni plus ni moins une semaine de 18 à 21 heures. Belle perspective, pour arriver au plein emploi de la population active, mais, dans les mentalités, pas pour tout de suite, ni proportionnellement aux salaires actuels.

Ce pamphlet est d’une brûlante actualité : « Travailler plus pour gagner… plus ? » Ce que Paul Lafargue déplorait alors n’a pas changé : ce sont les victimes elles-mêmes qui réclament toujours leur droit au travail, leur droit à travailler plus, à faire des heures supplémentaires… Pourquoi ? Parce que leur salaire reste réellement insuffisant pour vivre correctement (ne faut-il pas plutôt valoriser le taux horaire ? Est-ce normal que le travail d’un mois suffise à peine à payer loyer, factures, transports et nourriture ?) ou pour s’offrir de nouveaux besoins dictés par ces mêmes commerces et industries qui les exploitent (fashion victim, course aux soldes, aux nouveaux produits technologiques, durée de vie moindre du petit et gros électroménager,…).

A lire et à relire tant qu’il paraîtra hélas toujours utopique aux yeux du plus grand nombre.

Vous pouvez le lire en ligne gratuitement dans son édition originale.
Le droit à la paresse / Lafargue ; avec une postf. de Gigi Bergamin ; ill. de Frantz Rey. – [Paris] : Mille et une nuits, 1994 (Impr. en Italie). – 79 p. : ill., couv. ill. en coul. ; 15 cm. – (Mille et une nuits ; 30). - Bibliogr. p. 79. - ISBN 2-910233-30-8 (br.) : 10 F.

Lafargue, Paul (1842-1911), de nationalité française, né à Santiago de Cuba le 15 janvier 1842, mort à Draveil (Essonne) le 25 novembre 1911 : Homme politique, médecin et journaliste. – Théoricien marxiste. – Fondateur du parti ouvrier français (1880)

Mai 68 par eux-mêmes **(1989)

21.01
2011

« Ce livre est un aperçu de leurs actes, leurs passions, leurs interrogations, leurs itinéraires dans ce « long fleuve tranquille » dont les zones de rapides, tel 68, modifient le cours » , nous dit l’introduction (p. 9).

Les trente-huit entretiens ou articles sur les soixante-six personnes entendues reflètent la diversité des acteurs d’alors : lycéens, étudiants ou actifs, ouvriers et syndicalistes, femmes, personnel hospitalier, artistes, personnes politisées ou pas, tous soulignent le facteur surprise de mai 68, ce mouvement soudain qui ne fut ni prémédité ni généré par une idéologie.

De Paris ou de la province, on y trouve ainsi le témoignage d’un ancien étudiant anarchiste du mouvement du « 22 mars », Jean-Pierre Duteuil, d’un apprenti à Caen, d’un ouvrier suivant les cours du soir, d’un lycéen de Grenoble, d’un docker anarchiste, d’une lycéenne d’Arcachon. La lecture de Charlie hebdo (sous le titre de Hara-Kiri à l’époque), voire de Combat, les a, à l’époque, tous marqués, tout comme la dernière n’a pas supporté le message véhiculé dans le livre de Rotman, parlant d’une élite et d’une masse suiveuse.

A la suite des jeunes, on trouve les actifs, les ouvriers, un ingénieur-électronicien à Sud-Aviation, d’un militant syndical à Creusot-Loire, … Tout comme les étudiants, leurs revendications étaient plus qualitatives que quantitatives. La CGT comme le PCF en prennent plein leur grade au fil de ces témoignages. En effet, ceux-ci n’ont pas su soutenir les grévistes qui voulaient remettre en cause l’organisation taylorienne, contrôler ou du moins participer à la gestion de l’entreprise : la grève n’avait pas été lancée pour que les jours de grève soient payés, mais pour qu’après « rien ne soit plus comme avant. »

Beaucoup de femmes témoignent aussi de ce que mai 68 a pu apporter à la cause féministe, à ce que la femme soit reconnue comme un individu à part entière. Si ce ne fut pas un commencement, du moins ce fut un tremplin pour les mesures à venir.

Cabu et Léo Ferré témoignent également, l’un garde un souvenir jouissif de sa traversée des Champs-Elysées à bicyclette pendant la pénurie d’essence, l’autre du gala qu’il avait donné à la Mutualité lors de la nuit des barricades.

Trente-huit regards donc sur ce mouvement social, tant décrié par les partis de droite et d’extrême-droite. Forcément : la jeunesse et la main d’oeuvre du pays réclamaient le changement, le dialogue, la participation aux différentes instances, de meilleures conditions pour étudier ou travailler…

Mai 68, par eux-mêmes : le mouvement de Floréal an 176 / textes et propos recueillis par « Chroniques syndicales », « Femmes libres » et le Groupe Pierre-Besnard de la Fédération anarchiste… [et al.]. – Paris : Éd. du « Monde libertaire », 1989. – 239 p. : ill., couv. ill. ; 20 cm. – (Bibliothèque anarchiste). – ISBN 2-903013-13-6 (br.) : 6 € sur le site.

Le mariage est une mauvaise action ** par Voltairine de Cleyre

30.06
2010

Cet ouvrage très court est composé de moitié par les extraits d’une courte biographie qu’a retracé Chris Chras de Voltayrine de Cleyre, et de l’autre par la conférence que cette dernière donna en réponse au plaidoyer de la Dr Henrietta P. Westbrook en faveur du mariage, dans les locaux de la Radical Liberal League, à Philadelphie le 28 avril 1907.

Née en 1866 dans le Michigan, Voltairine de Cleyre fut influencée par un père libre-penseur et socialiste, grand admirateur de Voltaire et de sa critique de la religion, et par un grand-père ardent défenseur des positions abolitionnistes. Pour qu’elle ne connaisse pas la pauvreté, son père la place néanmoins pour étudier trois années dans un couvent, dont elle sortira réfractaire à toute autorité. Elle assure alors sa subsistance en donnant des cours particuliers de musique, de français, d’écriture et de calligraphie, tout en commençant à donner des conférences et à écrire dans différents hebdomadaires libre-penseurs. Découvrant l’anarchisme puis le socialisme, sans en épouser les conceptions étatistes, elle défend l’idée d’un anarchisme sans étiquettes, tolérant, féministe et non-violent. En 1905, elle ouvre avec plusieurs de ses amies anarchistes la Bibliothèque révolutionnaire.

Voltairine entame son argumentation par deux questions :

- Comment peut-on distinguer entre une bonne et une mauvaise action ?

- Quelle est ma définition du mariage ?


Pour la première, elle observe que la tendance sociale actuelle s’oriente vers la liberté de l’individu, ce qui implique la réalisation de toutes les conditions nécessaires à cette liberté.


Pour la seconde, elle considère non pas la cérémonie en elle-même, civile ou religieuse, qui rend publique une affaire strictement privée, mais « son contenu réel, la relation permanente entre un homme et une femme, relation sexuelle et économique qui permet de maintenir la vie de couple et la vie familiale actuelle.« (p. 39).

En ce qui concerne la vie de couple, elle a la conviction que

« le moyen le plus facile, le plus sûr et le plus répandu de tuer l’amour est le mariage« 


car il est voué à être souillé par les « mesquineries indécentes d’une intimité permanente. »(p. 40). Mieux vaut garder une certaine distance que fusionner en une entité.

Quant à la vie familiale, elle remarque qu’à notre époque, on peut avoir d’autres soucis que l’effort reproductif pour perpétuer l’espèce. Donc

« l’épanouissement de l’individu n’implique plus nécessairement d’avoir de nombreux enfants, ni même d’en avoir un seul. » (p. 47) « Pour une minorité, l’éducation des enfants représentera le besoin dominant de leur vie tandis que, pour une majorité, cela constituera seulement un besoin parmi d’autres« , physiques et spirituels, élémentaires et sexuels, artistiques et intellectuels. L’enfant d’ailleurs n’a pas forcément besoin d’un couple sclérosé pour grandir, bien au contraire.

Enfin, au bout de quelques années d’existence commune, l’interdépendance croît au point d’handicaper chacun dans sa liberté individuelle : sans l’appui économique d’un mari, l’épouse ne peut subsister, tandis que ce dernier, se retrouvant sans elle, se déclare incapable de tenir une maison, de se nourrir et de se vêtir décemment.

Les deux individus ne savourent plus la présence de l’autre, les petits détails mesquins de la vie commune les irriteront, et leur attirance physique, au fil des ans, s’émoussera avec l’altération de leur corps et l’habitude.

Sa conclusion ? « Le mariage défraîchit l’amour, transforme le respect en mépris, souille l’intimité et limite l’évolution personnelle des deux partenaires. » (p. 59-60)

Une conclusion ferme et catégorique s’il en est… A nous de faire en sorte que la personnalité de l’un n’absorbe pas l’autre, mais qu’elle aille dans le sens du partage.

D’autres pistes de libre-penseurs :

Wendy Mc Elroy, auteure féministe canadienne,

Thomas Paine, journaliste et pamphlétaire britannique,

Mary Wollstonecraft, écrivaine britannique féministe, épouse de l’anarchiste communiste William Godwin et mère de la future Mary Shelley,

Emma Goldman, célèbre figure de l’anarchisme américain,

Natasha Notkin, militante révolutionnaire russe,

Perle McLead, militante anarchiste d’origine écossaise,

Jean Grave, cordonnier autodidacte, vulgarisateur des thèses de Kropotkine,

Francisco Ferrer, pédagogue et anarchiste espagnol,

Sharon Presley,

Ricardo Flores Magon.


Traduit et annoté par Yves Coleman. – Paris : éditions du Sextant, 2009. – 59 p.. – (Les increvables). – ISBN 978-2-84978-029-9 : 7 euros.

Dictionnaire de l’extrême-gauche *** de Serge Cosseron (2007)

01.05
2007

copyright Larousse

Plus que jamais l’extrême gauche paraît éclatée en différentes familles, certaines, historiques, semblent se scléroser (comme le Parti Communiste et la Lutte Ouvrière), d’autres ont fait peau neuve en faisant siens d’autres combats, écologiques, féministes, altermondialistes et en mettant à leur tête des personnes jeunes et accessibles (Olivier Besancenot pour la Ligue Communiste Révolutionnaire), d’autres enfin restent confidentiels, ne se retrouvant toujours pas dans le suffrage universel (Libertaires, Anarchistes), refusant la course au pouvoir pour le principe de l’autogestion. Seulement,par-delà leurs divergences idéologiques historiques, toutes ces familles s’entendent sur le refus catégorique d’une société fondée de plus en plus sur le principe du libéralisme et du capitalisme. Après cette analyse introductive et avant d’entrer dans le dictionnaire proprement dit, Serge Cosseron dresse l’historique du « gauchisme » depuis la Révolution Française, en passant par la révolution russe d’octobre, la Commune, le Front populaire et mai 68.

Un petit dictionnaire indispensable pour comprendre la nébuleuse de ces différents mouvements d’extrême gauche, essentiellement en France. Qui sait, peut-être y apprendrez-vous beaucoup et serez intéressé par les idées développées par certains ?

COSSERON, Serge. - Dictionnaire de l’extrême gauche. – Larousse, 2007. – 286 p.. – (A présent). – ISBN : 978-2-03-582620-6 : 18 €.