Categorie ‘Droits humains

La désobéissance civile ** d’Henry David Thoreau (1849)

01.04
2011
 

Copyright Le Passager clandestin

« De grand coeur, j’accepte la devise : « Le gouvernement le meilleur est celui qui gouverne le moins » et j’aimerais la voir suivie de manière plus rapide et plus systématique. » (incipit, p. 21)

 

 

Sans pour autant réclamer comme les anarchistes l’éradication du gouvernement, Henry David Thoreau prône la désobéissance civile lorsque le gouvernement nous enjoint de commettre une injustice, ce que nous jugeons être une mauvaise action.

Si, par exemple, nous dit-il, ce gouvernement décide de partir en guerre contre un autre pays, et que l’on désapprouve cette décision, il faut désavouer sur l’heure son représentant direct, son percepteur des impôts, qui se charge de collecter auprès des citoyens des fonds pour mener à bien cette politique, cette guerre. Ainsi, telle est sa logique :

« Si un millier d’hommes devaient s’abstenir de payer leurs impôts cette année, ce ne serait pas une initiative aussi brutale et sanglante que celle qui consisterait à les régler, et à permettre ainsi à l’Etat de commettre des violences et de verser le sang innocent. Cela définit, en fait, une révolution pacifique, dans la mesure où pareille chose est possible. »

« Si le percepteur ou quelque autre fonctionnaire me demande, comme ce fut le cas : « Mais que dois-je faire ? », je lui réponds : « Si vous voulez vraiment faire quelque chose, démissionnez ! Quand le sujet a refusé obéissance et que le fonctionnaire démissionne, alors la révolution est accomplie. » (p. 39)

Pour ce faire, dit-il, pour empêcher qu’un percepteur ou un huissier retire les richesses du citoyen désobéissant, il faut se garder d’accumuler des biens, et au contraire « louer quelques arpents, bien s’y installer et ne produire qu’une petite récolte pour une consommation immédiate. » (p. 41)

Il fustige aussi les « milliers de gens qui par principe s’opposent à l’esclavage et à la guerre mais qui en pratique ne font rien pour y mettre un terme.« (p. 29) : ces derniers déplorent, pétitionnent et restent plantés les mains dans les poches, attendant, « avec bienveillance, que d’autres remédient au mal, afin de ne plus avoir à le déplorer. » (p. 29).

Copyright Le Passager clandestin

Cette dernière réflexion pourrait constituer un argument contre l’abstention qu’affectionnent de nombreux citoyens de sensibilité d’extrême-gauche, lesquels désavouent le suffrage universel et son balancier entre deux gros partis libéraux, P.S. ou U.M.P.. Car qu’attendent-ils donc en vain, si ce n’est que quelque chose se passe, sans que cela vienne d’eux ?

Point plus important de l’essai : la désobéissance civile. A lire cette réflexion datant de 1849, d’un citoyen américain, on songe évidemment à sa grande actualité, et aussi, hélas, à tout ce qui fut rendu possible grâce à l’obéissance voire au zèle d’une majorité de fonctionnaires, bureaucrates, policiers,…

Noël Mamère, dans sa préface, retrace dans ses grandes lignes la biographie d’Henry David Thoreau, en insistant sur son idéal mystique et panthéiste qui le conduisit à vivre au milieu de la forêt, au contact direct de la Nature. Ce qui lui permet de conclure que Thoreau fut « l’un des tout premiers écologistes à avoir démontré que l’écologie ne niche pas seulement dans les arbres mais qu’on peut aussi la trouver dans la défense des droits humains et dans une certaine idée de ce qu’on appelle la conscience. » (p. 17-18)

La maison d’édition Le Passager Clandestin a choisi de clore cet essai par un article du Monde diplomatique datant d’avril 2006, posant la question de la légitimité d’actions fortes telles que celles des « faucheurs » de plants de maïs transgéniques ou d’associations comme droit au logement, justifiées par « le principe de précaution pour la santé ou l’indignité sociale qui frappe les personnes dépourvues d’habitations décentes. » (p. 61).

Voilà qui donne véritablement matière à réflexion… A lire !

 

La désobéissance civile / Henry David Thoreau  ; [présenté par Noël Mamère] [suivi de De la résistance populaire à la désobéissance civique. Jusqu'où obéir à la loi]  [par Nuri Albala et Evelyne Sire-Marin]. - Paris  : Le Passager clandestin éd. , 2007.- 75 p. ; 17 cm. - ISBN 978-2-916952-03-1 : 7,00 €.

De la différence des sexes * (2010)

18.12
2010

A l’aune de leur expertise sur ces périodes et à l’encontre de notre vision progressiste de l’Histoire, huit historiennes et historiens s’interrogent sur le statut et la place des femmes dans la démocratie athénienne, dans la culture romaine ou byzantine, au Moyen Âge, sous l’Ancien Régime, au XIXe ou XXe siècles.

Selon Violaine Sebillotte Cuchet, même si la fonction première de ces dernières restait l’enfantement, le principe de filiation politique prévalait dans la démocratie athénienne, intégrait ainsi du féminin et des femmes. Aussi le critère fondamental de distinction dans la cité démocratique, plus que la catégorisation sexiste, départageait les individus inscrits dans une maison citoyenne des étrangers et des esclaves.

Thomas Späth ne se prononce pas sur la dichotomie homme-femme dans la Rome antique, l’état des recherches sur la question ne le lui permettant pas, mais affirme d’ores et déjà que celle-ci est inapte à représenter le système symbolique du genre.

Georges Sidéris constate que la trisexuation modèle toute la société byzantine : « Conçus comme un contre-pouvoir face aux ambitions des militaires et une institution de limitation de la violence, chargés de garantir la pudeur des femmes de la famille impériale, les eunuques ont su dépasser leur fonction première qui les confinait au palais et à ses alentours pour apparaître comme une composante constitutive de la société, aux côtés des hommes et des femmes. » (p. 100)

Durant le Moyen-Âge, Anne-Marie Helvétius observe combien « la montée en puissance du clergé, fermé aux femmes, correspond à une dégradation de la position des laïcs en général et des femmes en particulier dans l’Eglise et dans le société. » (p. 103), auxquelles on ne concède plus que la fonction de dévôte ou le rôle de bonne épouse et mère, exclue du lit du prêtre à partir du XIe siècle.

Sylvie Steinberg souligne que la conception très hiérarchisante sous l’Ancien Régime permet certes à quelques grandes dames à dominer des hommes de rang inférieur, à des femmes au « tempérament viril » de devenir chef de famille, mais tout ceci ne reste que très théorique et utopique.

Alice Primi critique l’apparition, au XIXe siècle, du concept d’ »éternel féminin », ô combien réducteur et destructeur pour la femme, dont la nature la prédisposerait à telle ou telle humeur et à tel ou tel fonction sociale. Alors que l’homme vit pour lui-même, paraît neutre, la femme apparaît conditionnée par sa faiblesse déguisée en fragilité, et son rôle maternel. Pour se faire entendre, les femmes se heurtent toujours aux mêmes obstacles : elles se trouvent exclues de tous les débats politiques et de tous les droits civiques, et elles sont intégrées dans un système prônant une « identité féminine » qui les infériorise en prétendant les valoriser.

Françoise Thébaut dresse l’historique des avancées civiques et sociales des femmes au XXe siècle, concluant sur les élections présidentielles de 2007 où, pour une fois, une candidate, Ségolène Royale, a osé mettre en avant sa féminité, et non l’occulter.

Un ouvrage passionnant et érudit qui resitue la notion de genre à travers l’Histoire dans une longue série de contributions, et s’achève par l’analyse qu’en a fait Foucault.

De la différence des sexes : le genre en histoire / sous la dir. de Michèle Riot-Sarcey. – Larousse, 2010. – 287 p. ; 22 cm. – (Bibliothèque historique Larousse). – ISBN 978-2-03-583983-1 : 18 €.
Service de presse.

Le mariage est une mauvaise action ** par Voltairine de Cleyre

30.06
2010

Cet ouvrage très court est composé de moitié par les extraits d’une courte biographie qu’a retracé Chris Chras de Voltayrine de Cleyre, et de l’autre par la conférence que cette dernière donna en réponse au plaidoyer de la Dr Henrietta P. Westbrook en faveur du mariage, dans les locaux de la Radical Liberal League, à Philadelphie le 28 avril 1907.

Née en 1866 dans le Michigan, Voltairine de Cleyre fut influencée par un père libre-penseur et socialiste, grand admirateur de Voltaire et de sa critique de la religion, et par un grand-père ardent défenseur des positions abolitionnistes. Pour qu’elle ne connaisse pas la pauvreté, son père la place néanmoins pour étudier trois années dans un couvent, dont elle sortira réfractaire à toute autorité. Elle assure alors sa subsistance en donnant des cours particuliers de musique, de français, d’écriture et de calligraphie, tout en commençant à donner des conférences et à écrire dans différents hebdomadaires libre-penseurs. Découvrant l’anarchisme puis le socialisme, sans en épouser les conceptions étatistes, elle défend l’idée d’un anarchisme sans étiquettes, tolérant, féministe et non-violent. En 1905, elle ouvre avec plusieurs de ses amies anarchistes la Bibliothèque révolutionnaire.

Voltairine entame son argumentation par deux questions :

- Comment peut-on distinguer entre une bonne et une mauvaise action ?

- Quelle est ma définition du mariage ?


Pour la première, elle observe que la tendance sociale actuelle s’oriente vers la liberté de l’individu, ce qui implique la réalisation de toutes les conditions nécessaires à cette liberté.


Pour la seconde, elle considère non pas la cérémonie en elle-même, civile ou religieuse, qui rend publique une affaire strictement privée, mais « son contenu réel, la relation permanente entre un homme et une femme, relation sexuelle et économique qui permet de maintenir la vie de couple et la vie familiale actuelle.« (p. 39).

En ce qui concerne la vie de couple, elle a la conviction que

« le moyen le plus facile, le plus sûr et le plus répandu de tuer l’amour est le mariage« 


car il est voué à être souillé par les « mesquineries indécentes d’une intimité permanente. »(p. 40). Mieux vaut garder une certaine distance que fusionner en une entité.

Quant à la vie familiale, elle remarque qu’à notre époque, on peut avoir d’autres soucis que l’effort reproductif pour perpétuer l’espèce. Donc

« l’épanouissement de l’individu n’implique plus nécessairement d’avoir de nombreux enfants, ni même d’en avoir un seul. » (p. 47) « Pour une minorité, l’éducation des enfants représentera le besoin dominant de leur vie tandis que, pour une majorité, cela constituera seulement un besoin parmi d’autres« , physiques et spirituels, élémentaires et sexuels, artistiques et intellectuels. L’enfant d’ailleurs n’a pas forcément besoin d’un couple sclérosé pour grandir, bien au contraire.

Enfin, au bout de quelques années d’existence commune, l’interdépendance croît au point d’handicaper chacun dans sa liberté individuelle : sans l’appui économique d’un mari, l’épouse ne peut subsister, tandis que ce dernier, se retrouvant sans elle, se déclare incapable de tenir une maison, de se nourrir et de se vêtir décemment.

Les deux individus ne savourent plus la présence de l’autre, les petits détails mesquins de la vie commune les irriteront, et leur attirance physique, au fil des ans, s’émoussera avec l’altération de leur corps et l’habitude.

Sa conclusion ? « Le mariage défraîchit l’amour, transforme le respect en mépris, souille l’intimité et limite l’évolution personnelle des deux partenaires. » (p. 59-60)

Une conclusion ferme et catégorique s’il en est… A nous de faire en sorte que la personnalité de l’un n’absorbe pas l’autre, mais qu’elle aille dans le sens du partage.

D’autres pistes de libre-penseurs :

Wendy Mc Elroy, auteure féministe canadienne,

Thomas Paine, journaliste et pamphlétaire britannique,

Mary Wollstonecraft, écrivaine britannique féministe, épouse de l’anarchiste communiste William Godwin et mère de la future Mary Shelley,

Emma Goldman, célèbre figure de l’anarchisme américain,

Natasha Notkin, militante révolutionnaire russe,

Perle McLead, militante anarchiste d’origine écossaise,

Jean Grave, cordonnier autodidacte, vulgarisateur des thèses de Kropotkine,

Francisco Ferrer, pédagogue et anarchiste espagnol,

Sharon Presley,

Ricardo Flores Magon.


Traduit et annoté par Yves Coleman. – Paris : éditions du Sextant, 2009. – 59 p.. – (Les increvables). – ISBN 978-2-84978-029-9 : 7 euros.