Categorie ‘Philosophie

« Lewis Mumford » : pour une juste plénitude

23.06
2015

 

cop. Le passager clandestin

 

Thierry Paquot exhume ici la vie et l’oeuvre de l’Américain Lewis Mumford dont la mort du fils de 19 ans sur le front italien en 1944 va pousser vers une radicalité politique qui s’affichera désormais dans ses ouvrages et articles, et ce sur tous les grands sujets de société. Pour lui, le progrès technologique ne tend pas à améliorer les conditions de vie de chacun, comme les industriels cherchent à leur faire croire, mais conduit à uniformiser les modes de vie de ses concitoyens conditionnés par la société de consommation comme seul indicateur de croissance, et partant de réussite… Productivisme qui met à mal tout l’écosystème pour assurer les bénéfices de quelques-uns. La seconde partie de l’ouvrage réunit des extraits choisis de son oeuvre.

Parmi « Les précurseurs de la décroissance », Thierry Paquot nous fait découvrir ici un citoyen américain qui émit parmi les premiers des objections argumentées contre la société de consommation, le gigantisme des villes, la bombe atomique, le pillage de la Nature :

« Il existe un antagonisme fondamental entre une économie mécanique, centrée sur la puissance, et l’économie plus ancienne, centrée sur la vie… Une économie centrée sur la vie respecte les limites organiques, elle ne cherche pas à s’adjuger la plus grande quantité possible d’un bien. » 

A découvrir.

PAQUOT, Thierry.

Lewis Mumford  : pour une juste plénitude

Le passager clandestin (Les précurseurs de la décroissance ; 2015)

109 p.

EAN13 9782369350262 : 8 €.

 

L’avenir de la nature humaine de Jürgen Habermas

11.06
2015
cop. Gallimard

cop. Gallimard

A la question « Que fait l’homme du temps qu’il lui est donné de vivre ? », les philosophes ont d’abord voulu donner des conseils éthiques à leurs auditeurs ou lecteurs, avant de comprendre qu’il ne peut y avoir de réponse universelle face à des biographies particulières, et de laisser le champ libre aux différentes psychothérapies qui s’arrogent le droit d’affirmer quels sont les buts de la vie et de départager la maladie mentale d’une bonne santé psychique.
Kierkegaard, nous rappelle Jürgen Habermas, « fut le premier à répondre à la question éthique fondamentale de la réussite ou de l’échec de sa propre vie au moyen d’un concept postmétaphysique, celui du « pouvoir-être-soi-même »". Soit une autoréflexion éthique et un choix pour soi-même :
« L’individu s’approprie par l’autocritique son passé, sa biographie, telle qu’il peut se la remémorer concrètement et telle qu’elle a été dans les faits, et ce à la lumière des possibilités d’action futures. Ce n’est qu’à ce prix qu’il devient une personne que nulle autre ne peut remplacer et un individu qui n’est pas interchangeable. L’individu se repent des aspects condamnables de sa vie passée et prend le parti de conserver les manières d’agir dans lesquelles il peut se reconnaître sans honte. C’est ainsi qu’il parvient à une autocompréhension de la personne en tant que celle qu’il aimerait voir connue et reconnue par autrui. » (p. 17)
Il s’agit alors non plus de juger le mode existentiel, mais la direction déterminée par le projet de vie de l’individu.
Toute naissance est aujourd’hui une vie nouvelle, un commencement vers une vie indéterminée. Ainsi, en grandissant, l’adolescent prend conscience de sa biographie et de ce qu’il est, de ce que ses parents lui ont apporté comme éducation, et choisir sa propre voie.
Or les progrès des biosciences et la manipulation génétique remettent foncièrement en cause cette appropriation existentielle et posent la question du droit à un héritage génétique non manipulé :
« si une personne prend pour une autre personne une décision irréversible, touchant profondément l’appareil organique de cette dernière« , comme par exemple la fabrication prénatale d’un génome humain, alors l’adolescent découvrirait qu’il a été fabriqué, que ses parents ont décidé de son programme génétique sans son consentement, sans hasard, uniquement en fonction de leurs préférences. La perspective d’avoir été fabriqué est alors susceptible de l’emporter sur celle d’être un corps vivant naturel. De plus, l’adolescent pourra se retourner contre ses parents pour leur reprocher soit leur choix, soit le fait de ne pas avoir voulu de manipulation génétique pour lui octroyer tel ou tel don particulier.
Il s’agit alors de limiter cette possibilité à l’eugénisme négatif, soit celle d’éviter une maladie génétique transmissible par l’hérédité, encore qu’il faille éviter les tests génétiques délivrant un savoir rendant difficile un projet existentiel.
Car sans quoi « la perspective s’impose que rapidement l’espèce humaine puisse prendre en main elle-même son évolution biologique » en passant par un eugénisme positif.
Une lecture extrêmement intéressante qui ne creuse pas encore assez la question, à mon sens, de la relation parentale, ni de la dimension sociale, économique et politique que ne manquerait pas de revêtir un eugénisme positif.
Par exemple, la relation intergénérationnelle ne serait-elle pas alors faussée, les parents se prenant pour Dieu voyant leurs « créatures » les dominer sur des critères esthétiques, des aptitudes, des talents particuliers ?
N’y aurait-il pas une évolution de l’espèce humaine à deux vitesses, départagée entre celle « naturelle » et celle « améliorée » réservée aux plus riches ?
De quoi nourrir l’imagination des auteurs d’anticipation.
HABERMAS, Jürgen
L’avenir de la nature humaine : vers un eugénisme libéral ?
trad. de l’allemand par Christian Bouchindhomme
Gallimard (Tel, 412 ; 2015)
196 p. ; 13 x 19 cm
EAN13 9782070149421 : 8,90 €

Tao-tö king de Lao-Tseu

08.06
2015

Livre de bambou chinois, By vlasta2, bluefootedbooby on flickr.com [CC BY 2.0 (http://creativecommons.org/licenses/by/2.0)], via Wikimedia Commons

Bible fondatrice du taoïsme, le « livre de la voie et de la vertu » présente la doctrine monothéïste de Lao-Tseu (570-490 avant J.-C.). Il s’agit d’un recueil d’aphorismes sibyllins et elliptiques qui ont fait l’objet d’innombrables commentaires et interprétations.
Partie d’un a priori plutôt positif, j’ai été rapidement déçue par ce que j’ai pu y lire entre les lignes : certes, il s’inscrit à un degré beaucoup moindre que je ne l’aurais cru dans une pensée proche de l’épicurisme :
« Qui prend conscience de son erreur ne commet plus d’erreur. »
Mais il prône surtout l’existence d’un esprit supérieur, le Tao, et l’absence de trouble dans une société en se gardant bien d’élever la conscience du peuple… Et cela ne lasse pas de me déranger aux encoignures.
Tao-tö king de Lao-Tseu

Trad. du chinois par Liou-Kia-hway

Gallimard (Folio Sagesses ; n° 5956), avril 2015

198 p.

Instructions au cuisinier zen de Dôgen

02.06
2015

cop. Folio sagesses

Grand penseur du Japon, Dôgen (1200-1253) évoque les grandes responsabilités d’un cuisinier au service des moines : la préparation du repas se doit d’être faite elle aussi dans le recueillement et la méditation zazen.
« Si l’on ne se laisse pas polluer par les vues perverties, les idées reçues, les habitudes de pensée, l’esprit devient clair et limpide comme l’eau du ruisseau en automne. » (p. 71)
Voilà tout ce que j’ai pu extraire de cette lecture assez inintéressante : en gros, il faut se garder de toute émotion en cuisinant avec la même attention un mets des plus délicats ou un plat ordinaire, et méditer tout en préparant le repas… Bôf bôf bôf…..
Instructions au cuisinier zen
suivi de Propos de cuisiniers

Trad. du japonais

Gallimard (Folio Sagesses ; n° 5950), mai 2015

Diogène et les cyniques ou la liberté dans la vie simple

09.02
2015

 

cop. Le passager clandestin

« Platon le voyant laver ses légumes s’approcha de lui et lui dit tranquillement :

- Si tu te mettais au service de Denys, tu ne laverais pas des légumes.

- Et toi, répondit Diogène tout aussi tranquillement, si tu avais su laver des légumes, tu ne serais pas au service de Denys. »

Figure centrale du cynisme antique, Diogène semble être celui qui a le mieux incarné cette pensée, qui l’a appliquée à son existence-même. Etienne Helmer souligne la radicalité des changements et des renoncements qu’implique le fait de devoir se suffire à soi-même pour accéder au bonheur par une vie simple, vertueuse, d’une frugalité extrême et un retour complet à la nature, en deçà de toutes les conventions et coutumes… quitte à créer le scandale en autorisant l’anthropophagie, l’inceste et le parricide, et en abolissant les rites funéraires. Précurseur de la décroissance, Diogène cherche ainsi à réduire au maximum la distance entre l’appétit et son objet, le besoin et sa satisfaction, et donc la dépendance sociale, créée par le travail et le commerce, pour parvenir à une espèce d’autarcie ou d’autosuffisance libératrice.  

« A cette question « Quelle est la chose la plus belle dans l’homme ? » Il répondit : « La liberté de parole ». »

Proche finalement de la pensée épicurienne, Diogène s’en démarque par son comportement volontairement provocateur, propre à éveiller les consciences, qui, de nos jours, semblerait inimaginable.

 

 

HELMER, Etienne.

Diogène et les cyniques ou la liberté dans la vie simple

Le passager clandestin (Les précurseurs de la décroissance ; 2014)

103 p.

EAN13 9782369350194 : 8 €.

 

« Murray Bookchin » : pour une écologie sociale et radicale

30.01
2015

 

cop. Le Passager Clandestin

Parmi les précurseurs de la pensée politique de la décroissance, Murray Bookchin (1921-2006) mûrit la thèse d’une écologie sociale, soucieuse de rétablir des liens entre les êtres humains comme entre la nature et eux-mêmes, et radicale, en condamnant sans appel le capitalisme, dont les limites ne sont pas purement économiques mais écologiques.

Le capitalisme, affirme Murray Bookchin, débouche sur la production pour la production, sur la consommation pour la consommation, des fins en soi dont les moyens, quantités négligeables, sont l’exploitation de la main d’oeuvre humaine et de la nature, d’ailleurs appelées pudiquement « ressources humaines » et « ressources naturelles ». Il ne s’agit pas, comme les Verts, dit-il,  de culpabiliser le consommateur ou de donner quelque amende aux multinationales peu soucieuses de l’environnement, mais d’éradiquer la forme économique du capitalisme qui pousse à la croissance, et donc à la concurrence et à la production au moindre coût. Car le capitalisme a réussi à coloniser nos valeurs, nous expliquent Vincent Gerber et Floréal Romero, faisant de l’être humain et un salarié exploité et un consommateur frénétique en lui créant de faux besoins, lui faisant dépenser son salaire en gadgets inutiles et objets de mauvaise qualité durant peu de temps.

Murray Bookchin préconise le développement d’une société organique en valorisant une technologie libératrice, produisant des biens durables, beaux et de qualité, où chacun pourrait mettre sa touche créative finale, l’échange et l’entraide profitable pour chacune des parties, en s’orientant vers des sources d’énergies renouvelables et une démocratie directe, structurée autour du principe du municipalisme libertaire et d’une confédération de communes décentralisées, chaque citoyen redevenant actif, débattant de visu, impliqué dans les décisions de sa ville, et non plus simple électeur et contribuable anonyme.

Une première approche synthétique de la thèse séduisante de l’écologie sociale de Murray Bookchin.  

A lire aussi dans Carnets de SeL la critique de son ouvrage Une société à refaire *** (Les éditions écosociété).

Léon Tolstoï contre le fantasme de toute-puissance

12.12
2014

cop. Le passager clandestin

En 1947, George Orwell disait de Tolstoï que comme le Roi Lear, en renonçant au pouvoir, il avait dû faire face à un conflit intérieur tragique : appliquant la loi chrétienne de l’amour, en refusant de faire à autrui ce que l’on ne voudrait pas qu’il nous fût fait et donc de profiter du travail d’autrui, Tolstoï remet en question les promesses des socialistes et la vision classique d’une économie productiviste, utilisant les ressources humaines et naturelles pour servir des objectifs de rendement.

Léon Tolstoï préconise maîtrise de soi et modération, pour revenir aux désirs immodérés fondamentaux : il aborde alors la question du régime alimentaire, voyant le végétarisme comme un premier pas dans la voie du perfectionnement moral.

Il remet en question la vision classique de l’économie, focalisée sur la seule productivité et considérant les humains et la nature comme autant de ressources utilisables à volonté pour servir les objectifs de rendement dans un contexte de rareté.

Il se prononce pour une appropriation des outils et d’une terre à la campagne : il imagine une communauté à la fois technique et naturelle où chaque ouvrier ou artisan disposerait librement de ses outils, utiliserait la terre où il vit et qu’il connaît, qui est brisée par l’appropriation des terres et des moyens de production par les capitalistes.

Selon lui, la campagne préserve l’amour de soi, la juste estimation par l’homme de ses forces, ainsi de ce qui convient à son bien-être, alors que la ville n’est qu’amour-propre, vanité des hommes, confrontation et comparaison.

Il souhaite une alternance des quatre types d’activités humaines sur la journée, soit le travail physique, l’exercice du métier (artisanat), l’activité de l’esprit et de l’imagination, et enfin les relations sociales, pour obtenir les biens matériels et intellectuels y afférant : il n’y aurait alors plus de division du travail !

Il dénonce comme les anarchistes l’impôt comme un vol organisé par l’Etat.

Il se gausse enfin des intellectuels qui croient aux promesses des socialistes selon lesquelles en s’emparant des moyens de production, tous mèneront une vie facile et confortable.

Non content d’avoir écrit des chefs-d’oeuvre et prôné la non-violence à Gandhi avec le résultat que l’on connait, Léon Tolstoï a avancé avant l’heure des idées proches de la décroissance. Des textes qui résonnent encore, à réserver aux plus mûrs.

GARCIA, Renaud. – Léon Tolstoï contre le fantasme de toute-puissance. – Le passager clandestin, 2013. – 94 p.. – (Les précurseurs de la décroissance). – EAN13 9782369350002 : 8 €.